La légende d’Excalibur ou la pédagogie de l’échec (3/3)
Après avoir passé en revue les différentes causes de l’échec de « La légende d’Excalibur », je pourrais choisir de m’arrêter là et vous dire au revoir. Après tout, des superproductions qui se plantent, il y en a chaque année et le monde ne s’arrête pas de tourner pour autant. Au contraire, il retourne dare-dare en salle voir d’autres blockbusters mieux marketés voire, avec un peu de chance, de meilleure qualité. Mais ce n’est pas ce que je vais faire. À l’aune des 10 arguments de l’article précédent, j’aimerais prendre un peu de recul et réfléchir sur ce que la réception du film de Guy Ritchie dit à propos des studios qui l’ont produit et de moi en tant que spectateur.

Je pense vraiment que c’est à travers des ratages aussi monumentaux que celui-ci que nous comprenons mieux comment nous fonctionnons, nous consommateurs, dans nos habitudes et dans la manière dont nous recevons et construisons nos avis, mais aussi comment la machine hollywoodienne elle-même fonctionne. Les stratégies de promotion que la fabrique à rêves met en place pour assurer le bon fonctionnement de ses affaires ne sont jamais aussi visibles que quand elles font défaut.
Attention, le texte qui suit est parfois exagéré et de mauvaise foi. C’est parfaitement volontaire. Enfin, dans une certaine mesure… Et soyez prévenus : il ne réinvente pas la route, loin de là, mais il regroupe les éléments qui me sont venus en tête en écrivant les deux premières parties de cette trilogie.
Ce que cet échec dit de moi
Au fil des saisons, le calendrier des sorties oriente mes envies et mes attentes. Les comédies romantiques ont le plus de succès à la Saint Valentin, les longs-métrages familiaux à Noël, les films de nanas à la fête des mères, les productions indés juste après Sundance, etc. On aime tous aller voir des films qui ont du succès, parce qu’on peut dire : « J’y étais aussi, je fais partie du club, je peux en parler sur les réseaux sociaux. Si je suis drôle, j’aurais 30 likes ». Même si je me refuse à l’admettre complètement parce que je suis un esprit libre et indépendant, c’est quand même le cas dans une certaine mesure. En tout cas pour les 10 derniers Avengers que j’ai vus et les films de Christopher Nolan. Et puis, cette manière de structurer le temps me rassure. Dans l’ancien temps, on avait le calendrier liturgique et les fêtes religieuses, aujourd’hui on a le cinéma (entre autre). Les sorties rythment les saisons et je sais toujours où j’en suis. Merci Saint Tom Cruise et Sainte Scarlett Johansson !
J’ai mes petites habitudes et elles sont plus tenaces que je le croyais. Manifestement, j’aime mettre les choses dans des boîtes. Il n’y a pas que la date qui importe, il y a aussi le format de ce que je vais voir et le lieu où je vais le voir. Même si ça paraît dingue (je suis en fait le premier surpris par ça), je pense que tel genre, sujet ou thème convient mieux à la télévision qu’au cinéma (et réciproquement sans doute). Pourquoi ça ? Je pourrais trouver plein d’explications narratologiques ou dramaturgiques, citer Syd Field et Robert McKee, les choses sont en réalité beaucoup plus simples : j’aime contrôler ma consommation, ou au moins avoir l’impression que j’ai le contrôle. Comme ça, (je crois que) j’ai du pouvoir. Et puis, n’ignorons pas non plus le facteur F, pour flaque fainéante. Aller au cinéma me demande de bouger, alors que je pourrais regarder depuis mon canapé cet épisode si cool de « Game of Thrones » (dont je parlerais évidemment sur les réseaux sociaux).
L’avis des autres m’importe. Qu’ils soient critiques professionnelles ou amateurs éclairés, je les lis, je les écoute et ils ont une influence sur ce que je vais voir. Bien sûr, je le nierai catégoriquement, parce que je suis un esprit trop libre et indépendant (cf. plus haut) qui se forge ses propres opinions devant une œuvre… après être allé consulter en vitesse Metacritic et Rotten Tomatoes. Ne déconnons pas, au-dessous de 50%, ça ne vaut pas le prix du billet, pas vrai ?
Je dis que j’aime être surpris, mais en réalité j’aime rester en terrain connu. Je suis rassuré quand le marketing ne m’a pas trompé sur la marchandise, quand il y a des schémas narratifs que je connais et des archétypes que je peux facilement identifier. Tromper, c’est mal et la nouveauté, c’est un truc de hypsters vegans. En matière de cinéma, Hollywood est à la fois mon papa et ma maman. En bien comme en mal, les studios m’ont donné une certaine éducation, une manière de voir le monde. En prendre conscience, c’est bien, ça permet parfois d’enlever ses œillères sociales et de devenir une meilleure personne. Ça peut aussi nous rendre cyniques et blasés. Du genre, je vais voir le dernier Luc Besson, que je déteste, pour ensuite chier dessus parce que je le vaux bien et que dire du mal me rend vivant. Non, vraiment, y’a pas à dire : les stéréotypes, on adore les détester, mais ça reste des balises pour notre petit cerveau perpétuellement en quête de sens. Est-ce que je suis en train de vous dire que les poncifs ont du bon ? Absolument ! Un cliché est non seulement facilement reconnaissable, mais il me permet de l’associer à des thèmes ou des idées que je connais et des sensations que j’ai éprouvées pour mieux les développer… Si le réalisateur d’un film n’est pas trop mauvais, il pourrait même en jouer et déconstruire certaines représentations. Les miennes, les siennes et les vôtres. Chapeau l’artiste !

Enfin, nous sommes en 2017 et je crois que le festival des couilles à la testostérone non diluée, c’est fini. Oh, je ne nie pas qu’un petit « Expendables » de temps à autre, ça fait du bien. Voir Arnold, Chuck et Sylvestre donner des baffes comme dans les années 80, ça me rassure dans ma masculinité, mais, globalement, c’est bien que les chromosomes XX aient aujourd’hui voix au chapitre quand il s’agit de dépenser mon argent. Je crois que pour moi, c’est un facteur essentiel dans la détermination de mon avis au sujet d’un blockbuster. D’accord, il y a 10 ans, ça prêtait à sourire de voir Angelina Jolie et ses 30 kilos tous mouillés distribuer des bourre-pif à des malfrats faisant trois fois son poids. Mais aujourd’hui, certaines héroïnes de films d’action foutraient des complexes aux Rambo de jadis. Un mot de quatre syllabes me vient aux lèvres : Furiosa. Notez aussi que des films vraiment estampillé « gros bras » arrivent à mettre des personnages féminins burnés et multidimensionnels (cf. « Logan » de James Mangold).
Quand je me relis, je réalise que je ne suis pas un spectateur très flamboyant. Je suis un spectateur comme les autres.
Ce que cet échec dit des studios
À une époque où les sorties cinématographiques n’ont jamais été aussi nombreuses, et ce du 1er janvier au 31 décembre, les films doivent se distinguer de la concurrence et se faire remarquer. Et c’est foutrement compliqué. En tout cas plus qu’il y a 20 ans, ou même 10 ans.
En premier lieu, les studios doivent avoir une maîtrise totale du calendrier. Le choix dans les dates est devenu l’élément clé de la réussite d’un blockbuster. À tel point que c’est au poil de cul près comme ça ne l’a jamais été. L’été reste certes la période reine, la plus chargée, mais l’avènement des franchises fleuves à la Marvel a fait littéralement exploser les repères traditionnels. Il faut dire qu’avec deux à trois sorties par an, mars est devenu aussi important que novembre, et je suis sûr que ça marche avec n’importe quel mois. Noël reste quant à lui à part, îlot pour les familles avec des chiens, ode aux flocons de neige tombant nonchalamment et dernier refuge des acteurs has been dans le rôle du Père Noël.
Cette concurrence de plus en plus féroce a clairement joué un rôle dans la hausse des coûts de production de cette dernière décennie. Et les choses ne sont pas près de s’arrêter à ce niveau-là, pas besoin d’être devin pour le savoir. Ils sont principalement dus à l’essor stratosphérique du marketing (sachant que les campagnes planétaires de communication et de promotion ne figurent pas au budget du film, mais font bande à part, chaque superproduction coûte en réalité entre 30% à 50% de plus. Mais tant qu’aucun grand studio n’est forcé de mettre la clé sous la porte, tout échec étant compensé par un succès et les fours cosmiques restant une exception, Hollywood continuera de balancer des millions et de voir comment vont les choses. C’est sa nature profonde. Autant l’accepter.
Le profilage des blockbusters est lui aussi essentiel. Comme dans America’s got talent ou la Nouvelle Star, ils doivent entrer dans des cases où on peut les identifier d’un claquement de cils. Là encore, le marketing joue un rôle primordial. Il est devenu le Troisième Testament des producteurs. Affiches et bandes-annonces servent à donner le ton le mieux possible (ah qu’elles paraissent lointaines les années 80, quand une affiche pouvait effrontément mentir sur le contenu d’un film). Les choses sont extrêmement normées à tel point que cela peut en devenir comique. Puis, les acteurs viennent assurer la promotion avec décontraction et langue de bois. Il faut ratisser le plus large possible, ce qui amène à faire des exercices de souplesse dignes d’un maître de yoga en matière de communication. La machine est parfaitement huilée et, là encore, seule une catastrophe majeure pourrait y mettre un terme.
Hollywood ronronne sur ses acquis. Depuis la publication des « Règles élémentaires pour l’écriture d’un scénario » de Blake Snyder en 2005 (une proposition de structure que Hollywood a érigé par commodité en recette de cuisine infaillible) et l’essor des franchises fleuves permettant de brasser des milliards sur la durée, la formule des grosses productions paraît en place pour un sacré moment. L’échec est perçu comme une anomalie de la méthode, l’exception qui confirme la règle, en quelque sorte. Lorsqu’il survient, il est rapidement oublié grâce à la fréquence des sorties, ou alors il est tout simplement effacé grâce à la formule magique des reboots qui sont une forme de réécriture selon les normes du moment (cf. le sort réservé à Spiderman qui a connu deux reboots en 10 ans). Malgré tout, les producteurs ont de plus en plus tendance à se centrer sur leurs valeurs sures, reproduisant la recette. Ad nauseam. La machine ne rsique-t-elle pas de se scléroser ?

Toutes les stratégies dont Hollywood dispose ne sont rien d’autre que des mécanismes de pouvoir exercés à notre encontre… S’il revenait d’entre les morts, Michel Foucault aurait sans doute deux ou trois choses à dire sur le sujet dans un hypothétique « Regarder et subir » consacré aux échecs retentissants du cinéma, lui qui s’intéressait aux traitements infligés aux sujets à la marge de la société. La seule différence, c’est que les spectateurs ne sont ni des fous, ni des criminels, car ils ne sont pas privés de leurs droits. S’ils subissent une pression, elle n’est que commerciale et mercantile. Ils disposent encore du pouvoir de ne pas se déplacer et de garder leurs portefeuilles dans leurs poches. Et si un jour, la formule actuelle leur déplait et les lasse, ils feront comme durant les années 60 à propos des westerns. Ils s’en détourneront… et la machine hollywoodienne s’adaptera et retombera sur ses pattes. Elle l’a toujours fait.
Pour en revenir une dernière fois à ce pauvre roi Arthur, m’est avis qu’on n’est pas prêt de le revoir de sitôt dans une superproduction américaine. Entre nous, est-ce un mal, alors qu’Alexandre Astier doit commencer cette année le tournage de Kaamelott au cinéma ?
THE END
Pour rappel :
Pour aller plus loin :
