Les outils, ces “terribles” vecteurs d’oppression ludique

Avant d’entamer la lecture, qu’on soit bien d’accord, ce titre est ironique. Peut-être même un peu désabusé. Pour comprendre pourquoi, permettez-moi de planter le décor.

Dimanche 17 juin, 10h30. Je suis bien, il fait beau, je relis les pdf de la campagne d’Écryme en sirotant un onctueux latte macchiato. Je me dis qu’il faudrait envoyer un email au boulot sur un sujet précis à aborder le lendemain, mais je procrastine. Bref, repos dominical, il ne faut pas trop m’en demander. Soudain, une notification apparaît sur Facebook : « Stéphane Gallay a mentionné votre nom ». Formaté par des ères géologiques d’utilisation compulsive des réseaux sociaux, mon cerveau ne fait qu’un tour et je clique pour voir de quoi il retourne. Et là, je tombe sur un énième article rageur traitant de la X card…

Hommage à la coupe du monde qui vient de débuter

L’article en question (attention, ça colle et ça piquant).

Pour celles et ceux qui ont loupé les trouzmille polémiques sur les x card depuis un ou deux ans, notamment sur le groupe Discussion de rôlistes, il s’agit d’un outil permettant d’exprimer son malaise lors d’une situation ou d’un événement jugés trop difficiles lors d’une partie de jeu de rôle. Si je m’estime très (trop) chamboulé, je n’ai qu’à poser une carte sur la table et ça signifie qu’il faut baisser l’intensité de la scène, voire faire une ellipse narrative pour skipper ce qui dérange (raison pour laquelle certains les appellent « cartes d’ellipse). C’est quelque chose de subjectif et lié au ressenti de chacun et ce n’est pas une pratique encore largement répandue (en tout cas dans les cercles et conventions que je fréquente).

Pourtant, pour une frange réactionnaire des rôlistes (proche du tristement célèbre forum « 18–25 ans » de jeuxvideo.com), il s’agit d’un paravent utilisé par les « Social Justice Warrior » (terme fourre-tout derrière lequel ils rangent les rôlistes qui ne pensent pas comme eux) pour afficher leurs idées politiques de gauchistes efféminés prêts à transformer le jeu de rôles en bar à hipsters. Moustaches à gogo et halloumi au lieu des chips ? Vous n’y pensez pas !

Restons courtois, mais j’en ai plein le dos de ce genre d’articles. Plein ! Le ! Dos ! Je n’en peux plus, tellement c’est à côté de la plaque ! C’est un ramassis de fantasmes qui dénote une méconnaissance totale, voire une vision biaisée, des pratiques ludiques.

Déjà, un outil, qu’est-ce que c’est au final ? Prenons le Larousse, si vous le voulez bien :

« Outil (nom masculin) : élément d’une activité qui n’est qu’un moyen, un instrument ».

Répétons-le donc une énième fois pour que les yeux les plus rétifs impriment ça dans leur rétine : un outil n’est pas un agenda politique qui dissimule des intentions malhonnêtes, ni un match de foot où on soutient telle ou telle équipe. Un outil n’est ni obligatoire ni normatif. Et par-dessus tout, il n’est pas oppressif. Il s’agit tout simplement d’une proposition de changement par rapport à une situation jugée problématique. C’est un moyen d’encourager un type de comportement.

Pour faire simple, la x card n’est pas un biais détourné pour transformer les rôlistes en petites choses fragiles. C’est un moyen dont les joueurs disposent pour exprimer une gêne éventuelle. Il sert à mettre l’empathie et l’écoute en exergue. Point. Final. C’est la même chose que les outils d’inclusion dans l’écriture (accord de proximité, féminisation des noms, féminisation des offres d’emploi, etc.). C’est une gamme d’outils qui permet entre autres de montrer que les femmes existent dans le monde du travail. Ce n’est pas une réforme de l’orthographe !

À un moment, il faut arrêter de voir les « Protocoles des Sages de Sion » à toutes les sauces et d’imaginer des complots partout. Ou alors, il faut prendre un neuroleptique, parce que les crises de paranoïa aiguë, ça va bien un moment.

Pauvre homme oppressé par l’outil d’une social Justice warrior.

Mais alors pourquoi, ces outils provoquent-ils des réactions aussi viscérales ? Je pense que pour cette frange réactionnaire des rôlistes dont j’ai parlé, un bouleversement de la manière de jouer est perçu comme une « menace totale », c’est-à-dire qu’elle remet en cause les fondamentaux même de leurs pratiques. De la même manière qu’on peut percevoir l’Europe comme une citadelle assiégée, à travers le prisme d’une certaine idéologie, on peut se représenter les pratiques ludiques comme un éden à préserver (la lecture d’un blog comme “Et pourtant, elles jouent” suffit à prouver que les choses ne sont pourtant pas si simples). Par essence, la pensée réactionnaire imagine toujours que le présent est décadent et souhaite le retour à un passé idéalisé, voire carrément mythifié. C’est une idéologie de combat qui n’existe que face à un ennemi. Dans L’Opium des intellectuels (1955), le penseur Raymond Aron, qu’on peut assez peu suspecter de bolchévisme, notait que le terme même de réaction servait à forger des ennemis imaginaires, ce qui servait à faciliter la cohésion d’un camp (politique, social, etc.). De l’importance des dynamiques de groupes sur les internets…

De là découle un paradoxe aussi hilarant que désespérant : certains opposants à la x card présentent l’outil comme une machine à valoriser les faibles en se plaignant d’une oppression à rebrousse-poil (on impose ses faiblesses à la table, on impose son malheur au MJ, etc.). Donc, cet outil est bon pour les faibles qui chouinent mais ils n’arrêtent pas de chouiner contre ces outils. Et puis, on ne peut plus rien dire, mais on écrit des articles de 10'000 mots pour le dire. C’est stratosphérique comme déni de réalité ! Et ça en devient presque comique (cf. cette conclusion en apothéose de l’article précité, sic) :

« La société contemporaine est devenue, entre autre, une société d’enfants vagissants voulant être rassurés à tout prix, quels que soient les artifices utilisés pour cela. On a transformé le citoyen en consommateur fébrile, angoissé et surtout, dévirilisé. »

Prose victimaire quand tu nous tiens… Permettez moi de traduire : Desproges, Coluche, Saints Patrons de la Libre Pensée, aidez les pauvres pêcheurs oppressifs que nous sommes avec nos idées de pédés capitalistes et névrotiques.

De grâce, arrêtons de tout politiser. Si un outil n’a pas l’heur de nous plaire, ne l’utilisons pas et continuons de faire comme nous avons toujours fait, si cela convient au groupe dont nous faisons partie. C’est là toute la différence entre le conservatisme et la réaction. On peut avoir une vision conservatrice de telle ou telle pratique. Moi-même, je suis plutôt conservateur sur certains points en jeux de rôle (j’aime bien l’asymétrie MJ-joueurs notamment). Ça ne m’empêche pas de m’intéresser aux jeux indés qui présentent parfois des outils très intéressants à implémenter dans les jeux tradis. Et comme orga ou joueur de GN, je n’ai pas forcément envie de me rouler en slip dans la farine, à la manière de certains nordic larp, mais ces derniers présentent eux aussi des outils chouettes (les black box, les safe words, etc.).

Pour autant, je ne tomberai jamais dans la réaction pure et dure car je ne combats pas ces pratiques. Je ne pense pas le monde ludique comme un bastion en danger pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas une manière de jouer, mais une kyrielle. Et c’est ça qui est beau.

Jouer n’est pas monolithique.

Le marteau de la censure de Sophia Faravelon

Avec un groupe de potes, avec des inconnus en convention ou dans des clubs, découvrir de nouvelles manières de jouer, prendre du plaisir à jouer, expérimenter de nouvelles manières de jouer, nous questionner, progresser, nous enrichir. Jouer avec humour ou sérieux, légèreté ou passion. Voir les autres rôlistes comme des copains partageant un même amour pour l’imaginaire et pas comme des ennemis de classes, de races ou de religions. Respecter les autres dans leurs manières de jouer. Ne pas figer les choses, ne pas poser de dogmes. Jouer est une activité, ce n’est une religion.

Pour rappel, en musique, une sourdine est un accessoire qui sert à changer le timbre ou la puissance sonore d’un instrument de musique. C’est n’est pas un moyen de censurer les trompettistes ni de priver les auditeurs du bruit de la musique.


Pour aller plus loin :

ARON, Raymond, “L’opium des intellectuels”, Paris : 1955.

CIORAN, Emil, “Essai sur la pensée réactionnaire”, Paris : éd Fata Morgana, 1977 (pour nuancer le regard critique sur la pensée réactionnaire, face à la nucléarisation des idéologies au cours du XXe siècle).