L’illectronisme en France : entre incompréhension et rejet du numérique

En France, le manque de connaissances face aux outils informatiques concernerait près de 11 millions de personnes, selon une récente étude du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Si tous les âges sont affectés, à des degrés différents, ce mal du siècle brime en particulier les plus précaires : seniors, chômeurs et même migrants. Un malaise encore discret, mais pas sans solutions.


Contraction d’électronique et illettrisme, « l’illectronisme » désigne un mal encore nouveau dans le débat public : le manque de compétences dans l’utilisation du numérique. Partager des documents, utiliser un tableur Excel, consulter son compte en banque, échanger sur un réseau social ou encore vérifier une information ; des actions parfois inévitables du fait de l’omniprésence des nouvelles technologies dans notre quotidien. En juin 2018, une étude de CSA Research révèle que 23% des sondés considèrent la navigation sur Internet difficile, et 16% disent ne jamais naviguer sur Internet, ou trop peu pour se prononcer. En rapportant ce pourcentage à la population française, on peut estimer à 10,7 millions le nombre de personnes touchées par une certaine forme d’illectronisme. Une part encore importante de citoyens sur le banc de touche du numérique, alors que le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est engagé à numériser toutes les démarches administratives d’ici 2022.

Des Français mal équipés ?

Cette fracture sociale s’explique par des raisons diverses. Le syndicat de la presse sociale (SPS), commanditaire de l’étude, estime pourtant que ce n’est plus une question d’être équipé ou non en technologie. « D’après notre étude, 89% de la population est équipée au moins d’un outil, le plus simple étant un smartphone. Même si cela veut dire que 11% n’a aucun outil, ce qui est non négligeable », commente le président du SPS, Philippe Marchal, interrogé par France Culture.

La pénibilité face au numérique trouve notamment sa source dans les difficultés d’accès à Internet. En première ligne, les habitants des « zones blanches » françaises. Même si l’absence totale de connexion est rare (500 000 personnes, avec 99% du territoire couvert par une antenne 3G aujourd’hui selon l’ARCEP, la vitesse de connexion n’est pas toujours suffisante pour assurer une navigation en continu dans certaines zones rurales. La précarité joue également son rôle ; malgré des prix de plus en plus compétitifs, le coût d’un abonnement Internet haut débit est un obstacle pour les plus démunis.

Des outils au fonctionnement nébuleux

Mais l’entrave la plus importante reste la prise en main complexe de certains logiciels, de sites web peu ergonomiques, et plus généralement la difficulté de comprendre la logique informatique. Quatre personnes sur dix avouent avoir déjà renoncé à une démarche administrative sur Internet, selon CSA Research. L’étude porte une attention particulière aux plus de 70 ans, à raison : plus de la moitié des seniors interrogés sont mal à l’aise voire totalement réfractaires aux nouvelles technologies ; « ils ne veulent même pas en entendre parler » souligne Philippe Marchal. Un tiers n’est d’ailleurs pas connecté en réseau. Moins bien équipé, n’ayant pas forcément l’intérêt des services offerts par le web, ils sont globalement moins intéressés par Internet et son écosystème. Dans un sujet pour le journal de France 2 en septembre 2018, Marie-Josette, 67 ans, évoque sa panique face aux multiples identifiants et mots de passe demandés par les sites web.

La peur est aussi invoquée comme un motif de rejet des technologies. Jean-Marie Besse, psychologue expert de l’illettrisme, expose la thèse du web vu comme un ennemi ; une absence de confiance dans les réseaux sociaux notamment, et la peur de se faire manipuler. L’usage commercial des données personnelles est au cœur des préoccupations des internautes. Une problématique accentuée par des scandales réguliers. Une tendance confirmée par les chiffres du CSA : un tiers des Français qui n’utilisent pas Internet invoque un manque de confiance dans le sort de leurs données.
 Philippe Marchal mentionne également un flot d’informations pas toujours contrôlé par l’utilisateur. A l’heure des fausses nouvelles, vérifier un fait devient une compétence nécessaire pour contrôler son expérience en ligne.

Le manque de compétences touche aussi les plus jeunes, qui ont pourtant grandi avec Internet et se sont approprié ses codes. Si, à l’inverse des seniors, les moins de 35 ans maîtrisent les usages ludiques de l’informatique, ils se retrouvent parfois désarmés dans l’utilisation d’outils de travail. Emmaüs Connect (une association qui lutte contre l’exclusion numérique par le biais de points d’accueils dans plusieurs grandes villes) observe dans un rapport de 2015 que seuls 25% des 16–17 ans de sa mission locale à Lille possèdent une adresse e-mail. Et le phénomène n’est pas nouveau : deux chercheurs français en science de l’éducation évoquent dès 2008 ces « digital naïfs », freinés dans leur insertion sur le marché de l’emploi.

Un “apéro connecté” à la mission locale de Bordeaux, en mars 2018 @Emmaüs Connect

Une fracture sociale peu à peu colmatée

Tel est le défi que pose l’illectronisme : des millions de personnes se heurtent à des obstacles dans le monde du travail, dans la gestion de leurs besoins ou dans leurs interactions sociales. Sans les compétences minimales, le multimédia devient une source d’exclusion. Un « handicap face aux dispositifs numériques » pour le syndicat de la presse sociale, cité par Télérama. Dans l’étude du CSA, 9% des sondés avouent s’être déjà sentis seuls et en décalage avec leur entourage dans l’usage de ces technologies.

« Comme pour l’illettrisme, il y a certainement une forme de tabou, pas spécifiquement français, à admettre que l’on est pas totalement à l’aise, que cela nous semble compliqué, que l’on se considère comme pas compétent » — Philippe Marchal

En revanche, de nombreuses solutions se développent pour pallier les besoins des personnes touchées par ce phénomène. Face au problème des zones blanches à faible débit, le gouvernement a annoncé fin décembre 2018 une enveloppe de 620 millions d’euros de subventions pour améliorer la couverture réseau de 17 territoires français. Un an plus tôt, le Premier ministre Edouard Philippe a mis en place un « guichet numérique » pour financer un chèque de 150€ afin d’aider les plus isolés et les plus précaires à s’équiper.

Mais au-delà des solutions purement techniques, résorber les inégalités de compétences de la population française nécessite une véritable éducation au numérique. Une volonté affichée du secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, à l’annonce d’un plan de lutte contre l’illectronisme en septembre 2018. 75 à 100 millions d’euros devraient être débloqués sur plusieurs années, avec pour objectif de former 1,5 millions de personnes par an. Première mesure, annoncée début janvier : la mise en place d’une dizaine de lieux de médiation qui proposeront des formations aux personnes concernées. Une démarche déjà entreprise par d’autres associations ; Emmaüs Connect propose depuis 2013 des cours d’informatique gratuits dans ses locaux, tandis que le programme NetPublic (affilié au ministère de l’Economie et des finances) revendique 5000 espaces publics numériques (EPN) en France.

Ces lieux d’initiation et d’expérimentation de l’informatique ont également pour but de former les actifs volontaires aux compétences attendues en entreprise. En parallèle de ses espaces publics, Emmaüs Connect s’est associé en 2016 à Pôle Emploi et à l’organisation philanthropique Google.org pour lancer WeTechCare. Deux plateformes sont nées de ce projet : « Les Bons Clics », plateforme d’évaluation et d’accompagnement des demandeurs d’emploi fragiles face au web, et « CLICNJOB », site internet qui vise à conseiller deux millions de jeunes dans leurs parcours d’insertion professionnelle. Un projet financé par plusieurs multinationales françaises, avec l’espoir d’un retour sur investissement. Aucune donnée n’indique si cet objectif est atteint pour le moment.


Malgré tout, les formations au numérique ne sont pas destinées uniquement aux citoyens français. Porter un regard sur l’illectronisme en France, c’est aussi se pencher sur la situation des migrants et demandeurs d’asile qui vivent dans l’Hexagone. Beaucoup d’entre eux se heurtent à la barrière de la langue, en plus de celle de l’informatique, lorsqu’ils veulent accéder au marché de l’emploi ou revendiquer leurs droits auprès des services publics.

Dans un reportage passionnant, Le Monde raconte comment l’espace numérique parisien de « La Goutte d’ordinateur » (18e arr.) propose des classes d’informatique gratuites à des hommes et femmes volontaires qui, malgré eux, retournent à leurs cahiers d’écolier pour parcourir les limbes du système administratif français. Un effort d’apprentissage personnel qui nécessite du temps, mais apparaît aujourd’hui inévitable pour toute personne “illectronique”.