De l’art à la société, la culture : pour / contre la démocratie ?

Forum Lyon 2015 — Une Âme pour l’Europe à Lyon

Le Forum Lyon — Une Âme pour l’Europe est un parcours de rencontres et de discussions publiques à travers l’agglomération lyonnaise pour valoriser la richesse culturelle des villes, encourager la participation de chaque citoyen au jeu démocratique et promouvoir de nouvelles formes de coopération entre acteurs de la société civile et responsables politiques.

En 2015, troisième étape du forum à Lyon (après Villeurbanne et Rillieux-la-Pape) où la Compagnie a invité six observateurs européens : Nele Hertling (Berlin — Allemagne), Mahir Namur (Istanbul — Turquie), Rarita Zbranca (Cluj — Roumanie), Frédérique Chabaud (Bruxelles — Belgique), Magalie Salcedo (Avignon — France) et Pascal Bely (Marseille — France). Ils seront accompagnés par des acteurs politiques, culturels et sociaux locaux, ainsi que par des spectateurs de la compagnie et des habitants de l’agglomération.

Video réalisée par l’Epicerie Culturelle

Le 28 novembre 2015, le programme du forum à Lyon se décline en plusieurs temps:

  • Une balade dans le quartier d’Ainay ponctuée par les interventions de membres de la Fondation Abbé-Pierre, du Foyer Notre Dame des Sans Abris, du Réseau Personne dehors! pour la matinée.
  • Une représentation de L’homme qui marche au Goethe Institut, spectacle de la compagnie qui a la particularité de donner régulièrement la parole aux spectateurs.
  • Une table ronde autour du thème « La culture pour/contre la démocratie? » pour finir l’après-midi.

Un programme chargé en l’occurrence, et pour le moins surprenant venant d’une compagnie de théâtre dont on attendrait surtout une activité de création artistique. La question du « pourquoi » se pose : Pourquoi Image Aiguë connecte des activités de promenade et de conférence à celle de spectacle? Pourquoi s’associer à des structures sociales? Pourquoi inviter des européens et des habitants du quartiers autour de thématiques communes?

En tant que compagnie de théâtre, Image Aiguë s’est posé la question de comment sortir des salles, comment créer des liens avec d’autres publics et quelles places leur donner. La question du lien avec les politiques est aussi au coeur des interrogations de la compagnie: comment susciter leur action autrement que par des subventions et des prêts de salle? Ces réflexions et expérimentations nourrissent notre pensée d’un rôle plus actif que pourrait avoir la compagnie dans la société.
Nicolas Bertrand, co-directeur de la Compagnie.

1: Pont Kitchener Marchand | 2: Passage sous la Gare de Perrache | 3–4: Basilique d’Ainay | 5: Marché de Noël sur la place Carnot | 6: Gare de Perrache (Photos de Selene Verri)

Samedi 28 novembre

Départ de la balade à 10h à l’Espace Goethe. Nicolas Bertrand guide le groupe de promeneurs à travers les rues du quartier.

Une première halte est effectuée à proximité du lycée Saint Marc où Véronique Gilet nous présente rapidement la création et les missions de la Fondation Abbé Pierre dont elle est directrice régionale en Rhône-Alpes.

Nous passons ensuite devant la basilique d’Ainay à partir de laquelle Patrick Dumesnil, animateur du Réseau Personne Dehors! , nous raconte des anecdotes historiques sur le quartier. Nous débouchons sur le pont Kitchener Marchand, devenu fameux en 2013 par les conditions de vie des centaines d’Albanais demandeurs d’asile qui s’y étaient réfugiés : un bidonville au porte d’Ainay. Le groupe prend la direction de la gare de Perrache. Arrivés à la place Carnot, Patrick nous explique l’organisation hebdomadaire de la distribution de la soupe et de la venue des médecins sur ce lieu.

Nous traversons ensuite la gare pour nous rendre à la Résidence le Bordeaux où nous rejoignons Marie-Colette Coudry, bénévole membre du Conseil d’Administration du Foyer Notre-Dame des Sans Abris. Elle nous accueille chaleureusement dans une salle de réunion de la Résidence pour nous expliquer le fonctionnement du Foyer, ses problématiques, ses enjeux. L’intelligence des moyens mis en place pour l’accueil de nombreuses personnes, les difficultés rencontrées, les objectifs du Foyer touchent les participants et suscitent les questions. Le groupe rentre au Goethe Institut pour le déjeuner, les discussions sont animées, l’écoute attentive, les sensibilités alertes.

1: Nicolas Bertrand et Marie-Colette Coudry | 2: Eric Lefebvre, Nele Hertling, Pascal Bely et Véronique Gilet | 3: Eric Lefebvre et Patrik Dumesnil ( Photos 1–2 de Selene Verri ; Photo 3 de Nicolas Bertrand)

La journée se poursuit avec une représentation de L’homme qui marche. Le spectacle se déroule dans une salle d’exposition du Goethe Institut, les spectateurs affluent et s’assoient en ligne face à l’espace de jeu. La metteur en scène nous présente le spectacle: une série de petites histoires, chacune suivie d’une conversation avec le public .

Comme ce sont des histoires universelles, j’ai envie d’entendre ce que pensent les spectateurs.
— Christiane Véricel

Et c’est bien un jeu que nous propose Christiane Véricel: celui de mettre des mots sur une histoire quasi muette, celui d’un dialogue des interprétations, celui d’imaginer ce qui ne nous est pas montré. Elle suscite les interventions de chacun par des questions « Qu’est-ce que ça raconte? Que produit l’ajout de la musique? Pourquoi réagissent-ils comme ça? Qui a le pouvoir? ». Les paroles des spectateurs ne se font pas attendre…

C’est celui qui a le pain qui a le pouvoir, mais il ne gagne pas notre sympathie parce qu’il est méprisable. Il ne peut pas être gagnant à cause de nous spectateurs, il est perdant parce que l’on est plus éduqué.
J’y vois un homme de pouvoir qui se sert de l’art et de la précarité d’artistes. C’est ceux qui ont refusé qui ont gagné.
Il continue la comédie du pouvoir, on est pas dupe!
Le petit garçon tente de reproduire ce qu’a fait l’adulte auparavant, on est comme pris dans un cycle de manipulation.
Il n’y a plus de frontière, mais finalement il n’y a plus que des miettes.
On peut se retrouver à la place de l’autre.
La négociation est en quelque sorte une nouvelle chance d’avoir une relation.
L’homme qui marche au Goethe Institut. | 1: Christiane Véricel | 2: Armand Mpassi, Nasser Saley et Gérald Lapalus | 3: Armand Mpassi et Fredéric Périgaud (Photos de Nicolas Bertrand)

L’après-midi se poursuit avec une table-ronde autour du thème « La culture pour/contre la démocratie? ».

La séance est introduite par un compte-rendu des précédentes étapes du Forum. Marc Ambrogelly, Maire adjoint chargé de la démocratie participative de Villeurbanne et Claude Tétard, Maire adjoint à la Culture et aux Actions internationales de Rillieux-la-Pape, résument les problématiques de participation démocratique que rencontrent leurs villes. Ils évoquent les remarques des visiteurs européens qui les ont marqués et nous expliquent les enjeux de l’expression des habitants pour eux, élus.

Quand on ferme l’espace, les gens ne se l’approprie plus et il n’est plus le lieux de mixité sociale. Marc Ambrogelly
Si les jeunes ne viennent pas c’est que la ville ne les intéresse pas. (…) Ce sont toujours les mêmes qui sont intéressés, qui vont se déplacer. (…) On est obligé de forcer la main aux gens pour qu’ils participent. Claude Tetard

Ce sont ensuite nos visiteurs européens qui prennent la parole : attention pour les enregistrement, nos amis étrangers s’exprime parfois en anglais.

Nele Hertling (Berlin — Allemagne) retrace l’histoire du Forum et du réseau A Soul For Europe. Elle nous dit aussi quelques mots sur la Conférence de Berlin tenue le 8 et 9 novembre 2015.


Frédérique Chabaud (Bruxelles — Belgique) prend le relais pour modérer la discussion . Elle interroge d’abord Mahir Namur (Istanbul — Turquie) et Rarita Zbranca (Cluj — Roumanie): Comment faire société en Europe ? Que peut faire l’Union Européenne en terme de transformation sans se limiter au bottom-up ? Mahir et Rarita nous parlent notamment des projets de Capitale européenne de la culture qu’Istanbul et Cluj ont porté.

One is nobody, two are more than one, but if we are three everybody else will collaborate. Nele Hertling
You build solidarity through culture, you build dialog through culture (…) you build social cohesion through culture. Rarita Zbranca

Frédérique fait basculer la conversation des projets européens aux initiatives locales avec Magali Salcedo, membre active du Tripostal d’Avignon. Cette dernière nous présente le projet du Tripostal : la transformation d’un lieux abandonné en une structure sociale et culturelle. Elle rend compte de l’avancée du projet aujourd’hui et des difficultés rencontrées.


Le départ de Claude Tétard suscite une série de questions et de réflexions sur le rôle des structures culturelles et leurs missions.

Le problème c’est l’équilibre à respecter entre la démocratie culturelle et la démocratisation culturelle. Harout Mekhsian

Le tour de la table-ronde s’achève avec l’intervention de Pascal Bély (Marseille — France) qui nous parle du vécu des habitants de Marseille Capitale européenne de la culture, et qui analyse le travail de Christiane Véricel sur le spectacle qui précédait la discussion. Il revient sur les difficultés des mises en place de système de démocratie participative, interroge la notion de culture et souligne l’importance du rôle de la créativité dans la réinvention de modèles participatifs.

On a du mal à inventer la modalité de la relation parce qu’on ne réinterroge pas le projet. Réinterroger le projet c’est : quelle nouvelle société nous voulons? La nouvelle société qui est en train d’émerger c’est une société participative qui part de la mise en réseau des synergies, des énergies, des talents pour nourrir les politiques. Cette mise en réseau il faut partir du langage qui le permet, et le langage qui le permet c’est le langage de l’art. Le langage de l’art c’est celui qui nous permet d’aller sur le chemin de la complexité. Pascal Bély
Quand on regarde les moeurs du milieu culturel, ce sont des moeurs anti-démocratiques. Pascal Bély

La discussion se conclut sur un mot de chaque visiteur européen pour partager une idée, une réflexion, une question qui l’a marqué où qui lui reste au terme de cette journée.

C’est important de trouver des manières de continuer qui réinterroge les structures sur lesquelles nous sommes appuyés jusqu’à présent. Nicolas Bertrand
We live in a complex reality so we should not look for simple solutions because I think this is where we turn to make mistakes. Rarita Zbranca
Les participants du forum au Goethe Institut (photos de Selene Verri)

Etapes précédentes :


NNele Hertling

Co-fondatrice de l’initiative A Soul For Europe.Entre 1963 et 1988 elle était associée de recherche à l’Académie des Arts de Berlin (Ouest). Elle était en outre directrice artistique de Berlin Capital Culturelle Européenne 1988. De 1989 à 2003 elle a dirigé le Hebbel Theater à Berlin et le Festival Theater der Welt 1999. Entre 2003 et 2007 elle était à la tête du programme d’Artistes en Résidence de la DAAD. Depuis 2006 elle est Vice-Présidente de l’Académie der Künste.

RRarita Zbranca

Conseillère culturelle et directrice artistique installée, membre du groupe stratégique de l’initiative A Soul For Europe. Elle est directrice et co-fondatrice de la fondation AltArt et actuellement impliquée dans la préparation de la participation de la ville de Cluj à la compétition pour le titre de Capitale Culturelle Européenne 2021. Express et a cofondé Fabrica de Pensule, un espace collectif et indépendant pour l’Art contemporain. Rarita Zbranca est membre du bureau du réseau Balkan Express. Son principal centre d’intérêt est le rôle de la culture pour la transformation social et le développement urbain. Elle a travaillé dans les champs de la culture, des media, de la démocratie pour différentes organisations comme la Fondation AltArt, A Soul for Europe, Ethnocultural Diversity Resource Center, Soros Foundation for an Open Society Romania.

MMagali Salcedo

Membre active, bénévole du Tri Postal. Transformer le Tri Postal en un centre culturel habité, tel est l’horizon qui se dessine, au plus proche de celles et ceux qui habitent et rêvent cette friche industrielle monumentale. Au coeur de ce projet résident CASA HAS, associations qui depuis leurs origines défendent une vision élargie de ce que l’on nomme le «travail social». Nous voici réunis afin de créer un centre-ville habité en premier lieu par celles et ceux qui, aujourd’hui, n’ont pas droit de cité et qui l’habitent d’une manière telle que l’ensemble des avignonnais peut ici se retrouver chez soi. C’est à notre sens la condition même d’un travail social remarquable, efficace, d’une inclusion réussie : en renversant les polarités, en faisant d’un lieu qui ne sert à rien un lieu qui sert à tout et à tous, en créant avec ceux que la ville refoule un lieu où la ville entière est la bienvenue.

MMahir Namur

Professeur indépendant et formateur à Istanbul et Vienne, membre du groupe stratégique de l’initiative A Soul for Europe. Membre fondateur et secrétaire général de la European Cultural Association, une ONG indépendante basée à Istanbul. Directeur de Chameleon PM&design. Conférencier à l’Université Mimar Sinan Fine Arts et à l’Université de Yeditepe dans le département Développement de projets culturels. Initiateur de plusieurs projets à des niveaux locaux et européens.

PPascal Bély

Animateur du blog Le Tadorne et fondateur du cabinet TRIGONE. Pascal Bély est économiste de formation il est l’un des créateurs du premier numéro téléphonique social en France pour le Ministère de la Santé (Sida Info service). Il a créé en 1994 son cabinet de conseil, TRIGONE : collectivités locales, associations du secteur médico-social et de l’éducation populaire, le CNRS, des organisations à vocation culturelle, s’appuient sur l’expérience de son cabinet pour développer de l’intelligence collective où il leur propose une articulation vertueuse entre des formations sur les processus de changement, des accompagnements de projets transversaux et des mises en réseau. L’articulation entre l’art et les projets institutionnels l’a conduit à relier son engagement de spectateur (il anime depuis 2005 le blog Le Tadorne) avec le désir des professionnels du secteur public et associatif de co-construire les projets par des processus créatifs.

FFrédérique Chabaud

Conseillère culture et éducation pour le Groupe des Verts/ALE au Parlement Européen. A Bruxelles, elle a été la secrétaire générale de l’association EFAH (devenue Culture Action Europe), regroupant des réseaux culturels de l’Europe entière, et a été directrice administrative de la Fondation Internationale Yehudi Menuhin. Elle est intervenue dans différentes associations ou universités sur des sujets portant sur les politiques culturelles en Europe. Auparavant, elle a été attachée de communication auprès d’ARTE à Strasbourg. Ses centres d’intérêt restent la communication avec les acteurs de terrain, dans le domaine artistique et éducatif, et aussi la mise en œuvre d’un projet européen qui prenne dûment en compte la culture et l’éducation comme facteurs de changement et de cohésion.


Quelques Liens

Plus de photos du week-end avec le lien ci-dessous: https://www.flickr.com/photos/imageaigue/albums/72157665499066710

Pour une vision plus globale du Forum, le programme complet dans lequel s’inscrit l’étape de Lyon est à télécharger :
http://image-aigue.org/owncloud/index.php/s/ACPOw96nCIBgkL3

Remarques

Toutes les citations proviennent des discussions du samedi 28 novembre.

Les photos ont été prises dans le quartier d’Ainay et au Goethe Institut le samedi 28 novembre.

Organisation

Le Forum Lyon — Une Âme pour l’Europe est un projet de la Compagnie Image Aiguë et de l’initiative Une Âme pour l’Europe, autour duquel se sont fédérés un groupe informel d’acteurs culturels.

Direction du projet : Nicolas Bertrand, assisté de Juliette Mabilais

Le Forum Lyon 2015 est conçu et organisé avec la Ville de Villeurbanne (en coordination avec le Rize), la Ville de Rillieux-la-Pape (en coordination avec le Service démocratie locale) et l’Institut Goethe — Lyon.

Il bénéficie du soutien de la Fondation Hippocrène et de la Région Rhône-Alpes.


Rédaction et coordination du compte-rendu : Juliette Mabilais