Autant de Montréalais

Une ruelle, une glissoire de rue & une visite au dépanneur

Une richesse remarquable

Dans cette session de photographie de rue, je quitte la maison sans itinéraire. Assurément, je sais que je croiserai plusieurs scènes délicieuses et en capterai quelques-unes, comme d’habitude. C’est la nouvelle vitalité des quartiers centraux de Montréal qui m’offre cette richesse tout à fait remarquable. Voici donc ‘Autant de Montréalais’ — une ruelle, une glissade & une visite au dépanneur.

Place à la photographie

Depuis quelques semaines j’élabore un peu plus sur le pourquoi de cette série, sur sa démarche artistique et sur le blogue qui l’accompagne. Je ne veux surtout pas verser dans un discours philosophique car il s’agit d’abord et avant tout de photographie. Ainsi, c’est ce dont je parlerai aujourd’hui pour une deuxième semaine de suite ! :)



Une discipline d’ailleurs

La photographie de rue n’est pas un phénomène nouveau. Or, à l’instar des villes européennes et américaines, elle ne s’est pas beaucoup manifestée ici. Ça s’explique peut-être parce que le Québec est la jurisdiction la moins sympathique d’Amérique du Nord envers les photographes de rue. Ici, la photographie de rue est, dans presque toute circonstance, illégale. Le plus célèbre photographe de rue de la métropole est un expatrié. Eh oui, un québécois est devenu célèbre avec sa photographie de rue à New-York.



Robert Walker

Robert Walker a trouvé à New-York une vitalité artistique qui l’a inspiré et qu’il a su exploiter pour bien vivre de son art. C’est vrai que Montréal est une ville idéale pour cette discipline. C’est facile d’y marcher, les rues y sont pour la plupart étroites et vivantes. Les ruelles abondent et les personnes colorés aussi. Mais à tout moment on peut se faire arrêter par la police et accuser au criminel. Les lois sur la protection de la vie privée sont un frein majeur au développement de cet art à Montréal, en plus de ne pas réellement atteindre leurs objectifs. Walker a quant à lui trouvé le bonheur de la photographie de rue dans plusieurs villes du monde qui en ont profité pleinement grâce à ses publications.


Qui êtes vous

La photographie de rue est un art qui s’est perdu quelque peu entre 1970 et 2000, ce qui correspond à l’avènement de la photographie numérique, et j’oserais dire, l’ère du consumérisme de masse, du terrorisme et de la violence urbaine. Est-ce que ces quatre phénomènes de société auront contribué également au déclin de cette discipline ? Ou est-ce simplement l’habitude des consommateurs et des médias de masse face aux arts underground ? Je ne saurais dire. Le déclin des arts en général est observable depuis le même moment, et je mettrais ma main dans le feu que tout ça est relié. Ce n’est pas tellement qu’il y ai moins de photographes de rue, mais bien que leur art ai perdu beaucoup de son lustre ou de sa pertinence aux yeux du public.

Pourquoi diantre devrions-nous nous intéresser à l’art d’inconnus qui illustre notre cour arrière alors que nous pouvons décorer nos salons d’oeuvres reproduites des plus grands maîtres imprimées sur des planches à des prix de centres commerciaux ?! Et puis qui êtes vous pour nous photographier en pleine rue ? Un voyeur, un terroriste ?!!

Quoiqu’il en soit, à compter des années 70, faire de la photographie de rue à Montréal est devenu moins noble et plus dangereux.

Une renaissance

Or, depuis une décennie la photographie de rue est de retour dans le psyché collectif. Comme tous les arts marginaux, la photographie de rue jouit présentement d’une volonté populaire pour sa diffusion. Ce phénomène, qui appartient à la génération X et Y, de réhabiliter l’art de rue et la reconnaissance de ses traditions s’applique à d’autres disciplines comme le graffiti, la peinture et la mode. Heureusement, car nous en avons bien de besoin. À Montréal, tous les arts underground jouissent d’une interessante renaissance, y compris la photographie de rue. Ainsi, les galeries et les murs des plus ou moins nantis laissent de plus en plus de place aux oeuvres underground qui respirent l’authenticité. C’est typique d’une ville qui se cherche de s’épanouir dans l’art marginal. Ici on produit de la musique indie mondialement reconnu, de l’art numérique de pointe, du cirque révolutionnaire, et je l’espère, de l’art visuel underground ou plus traditionnel tout aussi remarquable pour notre époque. Leur épanouissement à travers de nombreux festivals populaires à succès en est la preuve.

I was a dj.

Pour ma part, ma modeste contribution est ce qu’elle est, et elle est avant tout authentique. C’est à dire que, comme les autres disciplines qui composent mon curriculum, la photographie de rue est venue spontanément, quasi par accident. I was a painter, then i was a dj… now i take pictures.

Autant de Montréalais

Et puis… voilà le résultat : ‘Autant de Montréalais’. Bien entendu, j’ai été influencé par la découverte de l’oeuvre de Vivian Mayer. Mais j’ignorais son existence quand j’ai commencé la photographie de rue. Son oeuvre exceptionnelle et l’histoire qui est derrière m’ont encouragé davantage. En voyant le film sur sa vie j’ai compris pourquoi j’avais cette fascination, ce besoin viscéral de photographier la vie de la ville et que la photographie de rue est un art tout à fait respectable. Comme pour elle, j’ai une profonde fascination pour l’urbanité et l’urbain.

Un Style

Au fil des années, j’ai développé un style qui est somme toute assez propre malgré les influences multiples qui s’y retrouve. C’est un style si travaillé en fait que parfois je trouve que la série présente toujours à peu près la même chose. La créativité n’est pas un problème, c’est mon métier. C’est plus une question d’idéal graphique ; le résultat d’une démarche esthétique ; la recherche de la perfection dans un style. Ainsi, je peux capter autant de montréalais sur un même coin de rue à répétition. Mon style se définit graphiquement presque uniquement sur des plans plats, de face et composés de façon très plastique, géométrique, avec une seule personne ou un groupe de personnes sur un arrière plan architectural, urbain et minimaliste dans les meilleurs cas. Je capte une scène urbaine, c’est la définition la plus simple.

Des scènes bien montréalaises

Pour moi, ces scènes urbaines sont la valeur artistique de cette série. Elles illustrent le Montréalais et sa ville au travail. Les personnes que je capte dans le cadre sont en général en transite entre deux responsabilités, entre deux rendez-vous. Je capte avec une focal fixe de 50mm car c’est plus discret et plus traditionnel comme résultat. Ça donne des cadres un peu serrés mais très naturels. Avec l’événement du 375e, je trouve que c’est un bon moment pour rendre hommage à cette ville résiliante et à ses citoyens travaillants à travers mes photos.

La ville éternelle

Montréal a été donnée pour morte à plusieurs reprises par ses détracteurs d’ici et d’ailleurs depuis 100 ans. Elle a toujours su faire mentir, et elle est sur le point de faire mentir une fois de plus. Ça me donne envi de montrer son coeur et les raisons de sa longévité. Je pense de plus en plus à financer une exposition pour le 375e et d’y exposer 30 oeuvres pendant les festivités en 2017. Pour ça, j’aurais besoin d’avoir la participation de l’administration municipale afin d’obtenir une diffusion de masse, une ou des commandites pour recevoir le plus de visiteurs que possible et peut-être d’un ‘kickstarter’ pour financer le matériel de l’expo. J’estime les coûts d’une exposition de 30 photographies sur une période de six mois à 15 000$. L’objectif serait de faire redécouvrir aux Montréalais leur environnement de vie et de faire découvrir le vrai Montréal aux touristes, celui de ses quartiers résidentiels et de sa vie citoyenne. À suivre…

Texte et Photos : Eric Soucy

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