✵ Des mutants dans un taxi

“C’est vrai qu’on est mal barré quand même”

Cela faisait longtemps que je me disais que cette histoire méritait une petite description par écrit, mais les urgences ont rapidement englouti l’idée….qui refait surface aujourd’hui.

Un jour fleuri du mois de mai. Retour à Paris, valise et guitare sous le bras, un dernier coup d’oeil à l’horloge de la Gare de Lyon avant de sauter dans un taxi.

Le Taximan m’accueille d’un regard distrait, qu’il replonge rapidement dans son pare-brise. La voiture démarre sur quelques notes des Beatles tout droit sorties de son Ipod-branché-sur-système-sono-voiture.

Hey Jude !

Silence cordial. Le Taximan ne dit rien. Je ne réponds rien.

Les immeubles défilent. Son Ipod en mode aléatoire nous fait alors passer de la voix de Lenon à celle d’Higelin

Champagne !

Cordial silence. Je ne dis rien. Le Taximan ne répond rien.

Les rues se succèdent au rythme des harmonies fantastiques, fantômes et autres créatures nocturnes. Ah, Monsieur Higelin! Sublime démon jubilatoire. La musique s’arrête ensuite pour faire place à quelques notes qui me tirent de ma rêverie. “Mais … mais !!… je reconnais cette musique !!!” (me dis-je au fond de moi-même sans un bruit) “ah…ben oui, c’est ma voix…”

Avec une bonne dose de concentration pour ne rien laisser paraître, j’entends mes “Mutants” remplir l’habitacle de la fusée qui nous propulse sur le boulevard périphérique. Le Taximan s’imagine-t-il à ce moment ma surprise ?…et, je l’avoue, l’heureuse surprise, comme un hasard offert en comité d’accueil pour mon retour à la maison ?

“Je me rassure et je diffère, je prends mon temps et mes affaires, mais je vois, oui je vois …”

  • C’est vrai qu’on est mal barré quand même, hein ?

Sa phrase me sort de ma joyeuse stupeur. Je tente de faire une réponse adaptée:

  • euh, pardon ? mal barré de quoi ? ( … échec total de réponse adaptée )
  • …ben mal barré, notre planète, avec tout ça, répond-il le regard toujours fixé sur la voiture qui nous précède avant de se ressaisir. Excusez-moi je parle tout seul. C’est la chanson qu’on entend.

Comme si je n’y avais pas encore prêté attention, je fais mine de m’intéresser à la chanson qui passe. Difficile de ne pas éclater de rire.

  • ah oui ? Et…ça raconte quoi ?
  • ça raconte qu’on est en train de déconner…avec la planète. Il a bien raison le gars, continue-t-il en me fixant soudain dans le rétro.
  • …le gars ?
  • Oui, le chanteur…Frasinet…vous connaissez ?
  • … …. …

L’envie me démange de lui dire que mon nom ne se prononce par exactement comme cela, mais je reste dans mon parfait personnage de “je-ne-vois-pas-ce-que-vous-voulez-dire”

  • euh… non. Je ne connais pas sa musique. C’est bien ? ( ok,...j’avoue ma totale culpabilité au sujet de cette question putassière en recherche de compliments faciles )…( mais après tout, peut-être que ce drôle de hasard me saute au visage pour me dire que parfois, profiter d’un moment tel que celui-là n’est pas forcément interdit … )
  • J’aime bien oui. C’est ma fille qui a mis ça dans ma playlist. C’est elle qui découvre des trucs et qui enregistre ses trouvailles dans mon ipod. Pour que je pense à elle quand je travaille, ça lui ressemble bien cette chanson, elle a 17 ans et elle flippe pour son avenir…la merde qu’on a laissée pour nos enfants..je crois qu’elle m’en veux un peu sans le dire. Mais bon, je conduis une voiture et ça met du carbone partout, mais faut bien que je la nourrisse ma fille… enfin, vous voyez ce que je veux dire…
“Oui, je vois….”

Amusé de voir ma pochette d’album dans l’écran de son tableau de bord je prends rapidement une photo-Iphone clandestine :

photo mise en ligne sur ma page Instagram, … eh oui 25 degré … mois de mai….
  • Vous aimez ? enchaine-t-il en me voyant faire. Vous voulez le nom de l’album ? Je crois même qu’elle m’a filé la pochette du CD pour que je lise les texte, attendez, ça doit être dans la boite à gants…
  • Non, non … merci …c’est juste comme ça.

En apercevant son regard fermement posé sur moi dans le rétroviseur, je me rends compte que mon visage est à la fois affiché dans l’écran du tableau de bord sous son nez, et juste à côté de lui sur la banquette arrière. Je détourne les yeux. Il semble n’avoir rien remarqué.

  • je crois qu’il est suisse, ou un truc comme ça, reprend-il. C’est ma fille la spécialiste, moi je ne fais qu’écouter les trucs qu’elle écoute.

Je m’enfonce dans mon fauteuil à l’abri de son rétroviseur. Dois-je lui dire que je suis le bonhomme dont il parle, ou juste me taire tel Bruce Wayne sans lui avouer que je suis aussi le Batman de son écran-sono ? …. je ne dis rien. Malgré mon manque d’enthousiasme simulé, je le vois fouiller malgré tout dans sa boite à gant. Il en ressort une main remplie de pochettes de CDs. Ses doigts égrainent lentement les livrets à la recherche de celui qui affiche le même visage que l’écran LCD qui nous fait face. Après deux tentatives, il se résigne.

  • Bon, ça doit être un truc qu’elle a téléchargé ou je ne sais pas.
  • Oui…sans doute…

Je reconnais alors la façade de mon immeuble qui se profile quelques mètres plus loin.

  • C’est ici. Vous pouvez vous arrêter juste après le feu.

Il gare sa voiture en double file. Je lui paie la course et sors du véhicule pour me diriger vers le coffre. Il me rejoint et m’aide à récupérer ma valise et ma guitare. Au moment de me dire au revoir son regard se pose à nouveau sur moi. Le temps s’étire, comme rempli d’un doute soudain. Je détourne une nouvelle fois les yeux en faisant mine de vérifier que je n’ai rien oublié. Timide imperturbable… ou impardonnable.

Très lentement, un sourire absolument incompréhensible se dessine sur son visage.

Je maladroite.

  • Bonne soirée Monsieur, dit-il d’une voix plus grave, avec l’intonation d’une presque connivence.
  • oui…bonsoir…

Je m’éloigne. Il me suit d‘un oeil amusé.

Il se remet au volant. Je me dirige vers la porte d’entrée. Chacun s’éloigne avec un sourire caché, cette petite dose de bonheur impertinent qui vient de piocher au hasard une drôle d’histoire à raconter plus tard.

Cher hasard qui nous éclabousse avec parfois le goût étrange d’une amusante coïncidence.

* * *

Mes amitiés à vous, cher Taximan, si ce même hasard vous ramène devant cette petite histoire en quelques lignes !

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