✵ Facebook Live — Spectacle de l’intime regard nu

J’ai eu la joie de recevoir des compliments mais aussi quelques questions sur ce fameux trou de serrure au travers duquel nous avons joué samedi dernier en Live sur Facebook.

A celles et ceux qui ont criblé cette vidéo de cœurs et de commentaires : MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI !!! … Une joie de vivre cela avec vous !

Et puis je me suis dit ensuite que quelques mots pouvaient être bienvenus sur ce sujet…


Quand j’étais tout petit, une prof de Philo, avait réussi à ancrer dans nos esprits scolaires une ritournelle qui m’est devenue précieuse.

« il faut savoir fermer le rideau »

- Comment ? Quoi ? Mais quel rideau ?

- Vous comprendrez

On n’a pas compris.


Puis le monde a bougé, les réseaux sociaux on fait trembler la terre nette d’internet.

J’ai alors repensé à cette phrase qui avait essayé tant bien que mal de nous préparer à la transparence totalitaire dans laquelle le règne actuel de l’image a plongé nos habitudes les plus innocentes.

Tout le monde vit sa vie avec — greffé au bout du bras — un magique SuperPhone qui permet de la connecter à celle des autres.

Pendant que Nabila agite son vide intérieur sur toutes les web plateformes faciles à utiliser, John fait des « coucou » à ses amis-followers depuis sa chambre d’hôtel à Dubai, Tiki22 nous montre comment elle cuisine le meilleur fondant au chocolat de la Nouvelle Orléans, et Steph138 inonde le monde des premiers pas sur terre bretonne de son « bébé-star-du-web-à-son-insu ».

Nouvelle réalité !

Est-ce que vous la trouvez amusante ? addictive ? effrayante ? utile ? passionnante ? dérisoire ?

  • Incapable pour ma part de le dire avec certitude, peut-être un peu de tout ça à la fois.

Ce qui est pourtant indiscutable, c’est qu’un pas de plus est franchi sur le chemin de notre cher voyeurisme social, qui ne semble plus surprendre personne.

« J’aime non seulement que tu aimes me voir. Mais j’aime surtout me dire que ce que je vois, c’est toi dans l’instant exactement présent. »

Il n’y a là aucun jugement, bien au contraire. Plutôt l’amusement de me dire que cette nouvelle proximité rendue possible permet également à la musique de se propager autrement, d’un intime à l’autre, par une téléportation magique et instantanée de mille regards dans une pièce, à travers l’œilleton d’une caméra privée.

Pourtant j’ai parfois la crainte que cette cyber-ubiquité en étroite connexion ne perde un peu de sa magie si elle devient trop … banale.

((((( C’est FOU de se dire que la Terre est ronde ! Mais c’est devenu normal, alors tout le monde s’en fout ))))))

Alors avant que tout ne se fane dans la routine de l’extraordinaire oublié, comment entretenir cette petite flamme pour conserver l’œil de l’enfant qui se surprend lui même à voir l’invisible, et laisser un peu de place aux Liaisons Dangereuses ?

Il reste peut-être l’insatiable rituel de la mise en scène et son théâtre de rêves.

On sait bien que le Père Noël est une farce industrielle, mais on garde son imaginaire pour emballer les cadeaux d’or et rougir le nez les rennes.

On sait bien qu’éteindre les lumières de la chambre ne la rendra pas plus dangereuse, mais on garde toujours au cœur l’infantile frisson quand l’interrupteur appelle la pénombre d’un seul clic.

On sait que le magicien a un truc bien huilé pour nous illusionner, mais on garde cette admiration surprise lorsque qu’il frôle la douteuse frontière du fantastique.

Je sais bien qu’une caméra capte et vous envoie les images d’un Live, mais je garde la serrure pour donner à l’œil le souvenir du secret caché dans vos regards, dans le mien et dans ce qui les réunit.

C’est un jeu simple, un rituel souriant, comme tant d’autres.

Un clin d’œil de connivence sacrée, pour s’amuser ensemble de l’exhibo-voyeuriste phénomène qui nous réunit quelques minutes chez moi.

Baudelaire nous avait ensorcelés avec son magnifique “Hypocrite lecteur, -mon semblable, - mon frère”

Hein ?

Que t’aurait-il écrit aujourd’hui ?

“Hypocrite voyeur, - mon semblable, - mon amour”