✵ Keith Jarret — l’instant libre

Il m’en aura fallu du temps pour y revenir.

Il m’en aura fallu du temps pour faire demi-tour. “Marche arrière toute ! Un de tes souvenirs n’est pas terminé ! Replonge ta tête dans la poubelle du passé. Trop vite digéré. Tu as déjà oublié. Une perle rare !”

Tout a commencé comme ça :

Vacances. Promenade oublieuse du reste, dans une brocante où le sublime est suspendu au dessus de l’improbable…

Après un stand de peluches vérolées, juste à gauche d’une petite tente remplie de pierres aux ivresse colorées d’une délicieuse odeur de grenier familial,…juste après : une toile bleue, tendue au dessus d’un bac rempli de vinyles, sagement habitués à faire miroiter la poussière moderne sur leurs pochettes encore rutilantes d’un ancien règne musical perdu.

Alors moi forcément, je m’arrête… forcément …avec toujours cette faible tendresse de croire qu’une enfance ressentie va me sauter au visage, derrière ces vestiges ternes, victorieux.

Hop. les doigts se glissent entre les pochettes carton. Ils laissent les images défiler au fil des coups d’index habitués à zapper d’une pochette historique à l’autre. Et là ! Oui, juste là !!! Le profil noir et blanc claque au milieu des voix alentours. L’index s’arrête. Je connais cette image. Ce visage endormi, au premier abord. Seulement au premier abord. L’arcade du piano qui accueille se visage recueilli, comme un face à face / tête à tête d’un coeur à l’autre.

Comme quoi tout arrive, Keith Jarrett qui vient à ma rencontre dans cet étal cartonné.

( et comment oublier qu’un jour passé, grâce à ce disque, la légendaire “Eau de Cologne” avait abandonné son trône d’ “emblème-cliché”, pour laisser la place au “Concert de Cologne”, laissant dans mon esprit de bambin le goût d’une brise de Vétiver à la musique d’un incroyable-fou… à Cologne )

L’index interrompt sa course. Serrage de doigts sur carton. Toi, je ne te lâcherai pas !

ça discute ( un peu ) le prix, ça paie, ça rentre vite à la maison, vite ! un lecteur vinyle ! vite, MON lecteur vinyle ! La spirale commence son hypnotique tournoiement. Les suaves craquelures du son qui décolle dans le vide d’avant début.

Premières notes. L’horizon se détache de son socle de pesanteur.

Oublie le reste. Oublie les murs. Oublie qu’il improvise sur le vif. Oublie que tu avais oublié ce prodige. Tu n’y comprends rien ? Aucune importance, il n’y a rien à savoir. Ce bonheur ne se conjugue qu’au seul présent. Au présent d’un coeur pendu à des mains qui parcourent un clavier pour le dire.

Après quelques minutes de voyage, tu entendras peut-être sa voix qui accompagne, jouit, couine ou s’envole en arrière plan. A tel point qu’on en perd le fil. Est-ce sa voix qui chante la mélodie de ses mains ? Ou inversement, les mains répondent-elles aux gémissements qui appellent ? La perle rare est justement là. L’oubli, comme on disait. Oubli de se retenir, oubli des micros, oubli de penser à ce que penseront les autres en écoutant. Rien que le présent. Le reste n’existe plus. A croire qu’il n’a jamais existé.

Alors qu’est ce qu’on en pense ? Hein ?

Qu’est-ce que tu en penses ?

Une nuit d’encre se déverse sur mon 16 aout 2017. Le lecteur vinyle colore l’espace d’une impro magistrale enregistrée un 24 janvier 1975…Et répand dans l’espace son oubli total du temps.

Alors tu montes le son. Tu oublies la nuit.

Ne compte alors plus que ce présent magique, intemporel où la beauté se partage comme une extension naturelle.

Naturelle, car rien que sur quelques incroyables volutes de piano — rien que pour un instant — ne compte que cet instant.

Mon Paris-été-2017 perds un peu de sa chaleur. L’hiver de Cologne-1975 fait irruption dans le ciel. Des flocons de Vétiver débordent du piano.

Magique.

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vous pouvez “clapper” ci-dessous autant de fois et aussi looongtemps que vous le souhaitez ! ( en maintenant la souris appuyée ) :-))))