✵ La chanteuse du métro

Comment infliger le pire châtiment à une voix sublime 😢

Moi. Assis. Métro. Jour comme les autres. Ecouteurs d’iPhone dans les oreilles. Musique à fond. Regards sur personne. Personne n’existe dans le regard des autres.

Les portes s’ouvrent sur la station suivante. Une silhouette fait son entrée. Furtive. Invisible.

Elle se plante devant moi, avec un subtil arrière-goût d’inexistence, puis met en route le lecteur mp3 mal fixé à l’enceinte rouillée par la vie, qu’elle trimbale sur son petit chariot-2-roues.

Je l’observe presque. Par désespérante habitude, je replonge mes yeux dans le “vague-gris-terne” — — Je l’ai déjà oubliée.

L’arrangement-karaoké de sa machine expulse des couleurs délavées sur les visages qui m'entourent.

Je monte le son dans mes oreilles.

Mais quelque chose perce soudain le brouillard. Une éclaircie ? Une cascade de goûts sucrés ? Non…juste une inflexion qui vrille tout bruit extérieur en une délicieuse émotion pure… sa voix… juste sa voix.

!!!!!!

Je baisse le son de mon téléphone tout en gardant mes écouteurs muets enfoncés dans les oreilles. Sans lever les yeux, je plonge mes tympans dans son timbre. Le temps s’esquive.

Elle se tait à la fin de sa chanson — sans la moindre idée du délice qu’elle vient d’envoyer en pâture à la sourde indifférence qui l’entoure — puis sort de sa poche un vieux gobelet plastique qu’elle tend aux passagers à proximité. Certains lui donnent une petite pièce.

Je glisse discrètement 2 doigts dans mon porte-monnaie… “Lui dire merci, lui signifier quelque-chose ! Que j’ai aimé. Tellement ! Ne pas la laisser partir sans lui avoir donné ce petit quelque chose, nappé d’un sourire reconnaissant.”

  • Eh ben alors, quoi ?? pas de pièce ?? …non, pas de pièce. Juste un billet de 20€ qui traine dans le fond du gousset. Qu’à cela ne tienne ! Je reste fidèle à mon besoin de gratitude exprimée. Chère chanteuse, votre journée commencera plutôt bien, ce billet sera pour vous !

Elle approche, son gobelet tendu comme une pachydermique trompe en chasse de cacahuètes. J’y dépose discrètement mon billet quand il passe sous mon visage. La main de la sirène tressaille. Son regard reste figé sur les dégradés bleu roi du petit papier plié qui éclaire le fond du gobelet. Elle me regard interdite. En quelques silencieuses secondes, le jour se lève sur son visage. Un soudaine pudeur s’agite sur son sourire. Elle recule d’un pas, les yeux fixés sur moi, puis remballe son gobelet, tandis que les portes du métro s’ouvrent sur la station suivante.

Elle sort. Je la regarde, heureux de la surprise encore bavarde dans son silence.


C’est à ce moment-là que le drame ridicule commence !!

La chanteuse me regarde. Je suis assis sur mon strapontin, immobile. L’immonde sonnerie du métro nous annonce notre imminente séparation. Ses yeux se posent brièvement sur mes écouteurs. Elle ose. Un geste — contact insolent dans ce monde souterrain d’individus au regards toujours parallèles, jamais croisés.

Elle me sourit, baragouine quelques mots inaudibles, et désigne mes écouteurs d’un geste interrogatif.

Ce quelle me dit : “Avez-vous écouté ma chanson malgré vos écouteurs ? M’avez vous donné cet argent, parce que vous avez aimé ? Beaucoup ?”

Ce que je comprends sur le moment : “Aviez-vous de la musique dans les oreilles, pendant que je chantais ?”

Et moi — boulet !— soucieux de lui exprimer son talent, je réponds d’un geste rapide avec un grand sourire :

“Non ! bien-sûr que non !” — ….!!!!!

Ses mains se serrent sur la poignée de son chariot rouillé. Le sourire s’envole sur le quai. Je comprends soudain le malentendu

“-M’avez vous écoutée malgré vos écouteurs ? -Ben non, évidemment que non ! ”

Je me redresse avec greffé au corps un “Attendez ! Ce n’est pas ce que je voulais dire, vous avez compris le contraire de ce que je …. !!! ….. ”.

Les portes se referment en couperet. je plaque mon visage sur la vitre qui reflète encore quelques instants les contours d’une sirène en pleine noyade sur le quai.

je redescends sur mon strapontin. Elle disparait.

Un homme qui a assisté à la scène me regarde avec petit sourire de “tant pis, ça arrive, ne t’en fait pas. Elle n’y pense sûrement déjà plus…”

Je lui réponds par un signe dépité. Après un coup d’oeil sur mes écouteurs, je regarde à nouveau dans sa direction. Son sourire a déjà disparu, balayé par l’obscurité souterraine qui défile par les fenêtres.

Les yeux plongés dans le “vague-gris-terne” — — Il a déjà oublié.