✵ La nuit où j’ai rencontré Barbara

Madame Rêve

Je me dirige en urgence, au fil de ma Seine, en direction de l’imposante Maison de la Radio, pour une heure d’interview sur France Bleu…

Après quelques légers détours involontaires pour rejoindre la porte F, j’arrive à bon port. L’émission Elo Elodie, orchestrée par la délicieuse Elodie Suigo est un moment d’intelligente bonne humeur, qui donne à l’invité le temps de se faire connaître, de discuter de choses et d’autres, de faire écouter sa musique et de proposer également d’autres morceaux qu’il affectionne particulièrement. Parmi l’un des titres que j’avais choisis, trônait Madame rêve d’Alain Bashung, chef d’oeuvre énigmatique de douceur hypnotique et de symbolisme sensible et majestueux.

VIDEO A ECOUTER PENDANT VOTRE LECTURE !

Le titre défile. Nous l’écoutons religieusement. Il se termine. Un autre dont j’ai oublié le nom lui succède…. Je continue à entendre les rêveries de Madame ….. Jusqu’à la fin du titre suivant, nous continuons à parler d’Alain Bashung, de ses disques, sa place dans le paysage de la chanson française, l’empreinte qu’il laisse encore dans les esprits encore incrédules face à sa disparition, sa singularité, son immense classe et son charisme habité — presque choquants à notre époque où le superficiel devient une étrange vertu.

Je ne me souviens plus exactement comment j’ai expliqué mon choix pour cette chanson… Il y avait pourtant une raison très précise, trop longue à raconter : Cette chanson est pour moi intimement connectée à une autre immensité de la chanson, Barbara…que j’avais rencontrée dans un rêve d’enfant, étrange, puis récurrent.


Ce rêve commence lors d’un examen de piano

( du style de ceux que j’ai dû passer dans ma petite enfance d’élève de conservatoire )

Je me vois avancer lentement dans un lieu recouvert au sol d’un damier de marbre noir et blanc. Une pièce sans murs, meublée d’un seul piano noir, immense et silencieux. Je dois jouer pour l’audition un morceau que je ne connais pas. Je reconnais l’examinatrice de loin. Barbara, enveloppée de noir, assise devant le clavier sur le côté droit. Elle m’attend d’un air pensif comme si elle n’attendait personne en réalité, le corps totalement immobile, avec la sauvage délicatesse d’un oiseau précieux. Je m’installe au piano à côté d’elle et commence à jouer. Elle reste absente, le regard vide. Le morceau que je joue sans le connaître est un carnage !

Elle n’écoute pas.

Je décide alors, malgré le règlement de l’examen, de lui jouer un morceau que je choisis… Elle sort soudain de son absence, pose ses mains sur le clavier à coté des miennes et se met à jouer avec moi, sans me regarder.

Je chancelle de joie, jusqu’au moment où j’aperçoit qu’à chaque note qu’elle joue, sa silhouette devient de plus en plus transparente. Je lâche le clavier et me tourne vers elle horrifié: « Arrêtez ! arrêtez ! » …les yeux toujours dans le vide rêveur, avec un sourire radieux, elle continue de jouer et s’estompe totalement….


Le réveil arrivait en général à ce moment précis, parfois avant …

La chanson d’Alain Bashung m’a toujours et de manière inexplicable fait penser à Barbara. Grâce rêveuse de sombre vestale, sur son grand piano noir en perchoir.

L’enregistrement de l’émission se termine. Je marche joyeusement à rebours sur les quais de Seine, avec toujours cette même « Madame rêve » qui se déploie dans l’espace ouvert…et ses mots mystérieux, presque hermétiques, qui résonnent de leurs richesses.

Leurs notes s’égrènent et se répondent sur la langue des oiseaux.

Vous nous manquez, Monsieur Bashung.

MERCI A “CALADINE” POUR CE DIAPORAMA

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