
10 % à l’oreille gauche.
Bonjour maman, c’est Elisabetth
— Ahh…
— Non… J’ai dit c’est Elisabetth au téléphone !
— Ben oui Elisabetth ! J’avais compris la première fois. Tu crois que je suis sourde ? !
— Euh… Bon, j’ai vu Alan aujourd’hui, il te dit bonjour. Eh dis-donc qu’est-ce qu’il a grossi, j’ai failli pas le reconnaître
— J’ai toujours dit qu’il buvait, mais pas en public t’es-sûr ?
— J’ai diiis, il a pris du poids !
— Ah ok, mais n’en parle pas à sa femme, il a déjà assez grossi comme ça. Tu as remarqué ?
— Ok… Tu peux me passer papa au téléphone ?
— Non
— Mais pourquoi non ? J’ai besoin de parler à papa au téléphone.
— À la porte ? On sonne ? Attends, ne bouge pas je vais voir…
— Non reste là… Je n’ai pas dis ça
(…)
— Mais tu délires ma pauv’fille y a personne !
— Mais bien sûr qu’y a personne ! Je t’ai dit — Passe-moi papa au téléphone — et toi, tu vas à la porte
— Mon père ?
— Non le mien !
— Ton père ? Ah ton père si tu savais quelle vacherie il m’a faite…
— Non maman c’est pas le moment là
— Il a préparé son dîner comme si c’était le dernier, tu le connais, il s’est installé sur la table du salon et m’a demandé de sortir de la pièce sous prétexte qu’il n’arrive pas à digérer quand je suis là !
— Il mangeait quoi ?
— Mais c’est pas la question qu’est-ce qu’il mangeait. Tu as entendu ce que je t’ai dit ? ! Apparemment mon visage dérange son transit et toi tu me demandes ce qu’il mangeait !
— Mais non maman, je plaisante ne le prend pas mal
— Non, j’étais pas mal coiffée. Et j’avais mis l’ensemble bleu, tu sais celui que m’a offert ton frère pour l’enterrement du frère Bolchevikk. Quand j’y pense à celui là, quelle idée de monter sur ce manège lui qui ne pouvait pas regarder ses pieds sans avoir le vertige. Mais comme on dit “ Dieu a donné, Dieu a repris”
— Dieu… Quoi ?
— Pourquoi ? Ben je voulais être jolie pour dîner tient ! Avec ton père on était invité chez les Sinfield ce soir là, mais ils nous ont appelé à la dernière minute pour annuler. Tu ne vas pas me croire, mais ils ont dû faire piquer leur chienne le matin même ! Et c’est pas tout…
— Allons donc…
— Si j’ai bien tout compris, la pauvre bête avait attrapé la ménopause. Elle suait comme un phoque et avait des crises de démence. Leurs enfants étaient tristes, alors ils ont annulé. C’est sûr qu’on ne remplace pas une mère comme ça. Enfin bref, les Sinfield en deuil, j’ai dû passer la soirée en compagnie de ton père et son colon irritable apprêtée comme une ouvreuse de cinéma
— Écoute maman… Euh… Est-ce-que Danny est là ?
— Tu crois ?
— On va pas y arriver… J’ai besoin de parler à QUELQU’UN D’AUTRE
— Alkasetzer avec un grand verre d’eau. Ton père c’est-ce qu’il prend quand je refuse de m’éloigner
— Mais pourquoi me dis-tu ça ?
— Tu me dis “ Je rote”, alors prends de l’alkasetzer. Mais fais attention, tu peux attraper le cancer de la gorge avec ça. Le citron attaque tes glandes salivaires, c’es pour ça que ton père parle si doucement.
— Mais papa n’a pas de problème à la gorge ?
— Oui c’est ça…
— Mais qu’est-que tu me racontes ? !
— Oh… Il doit avoir… Entre cent et cent-vingt mille sur son compte, au bas mot, mais j’suis pas sûr, il cache ça mieux que sa prostate. Pourtant tous les soirs, c’est riz de veau et fromage blanc, il est déjà mort. Je crois qu’il m’a entendu craquer pendant mon cours d’aérobique helvétique. Depuis, je le soupçonne de m’avoir mis une assurance vie sur le dos. Il parie sur moi ce salaud, j’en suis sûr ! Mais qu’est-ce que tu veux faire ?
— Rien… On — n e — p e u t — r i e n — f a i r e… Écoute je vais passer plutôt, j’ai besoin de voir papa
— Mais ton père n’est pas là, il est parti au congrès annuel gériatrique. Il en a pour la journée le temps qu’il fasse le tour, c’est qu’il va pas bien vite
— Tu ne pouvais pas me le dire plutôt maman ?
— Plutôt ?
— Oui plutôt ! Tu me tiens au téléphone depuis tout à l’heure
— Ah mais j’ai pas peur ! C’est juste que les déambulateurs, c’est pas pour moi. Et avec ton souscripteur de père qui me surveille comme l’huile sur le feu
— Écoute maman, j’ai besoin des clefs de la maison sur le lac
— Oui
— Ben… Tu as les clefs ?
— Toujours sur moi !
— Les clefs de la maison de Clear Lake, tu les as toujours sur toi ?
— Je ne tourne jamais le dos à ton père et toi tu crois que je vais me séparer de mes comprimés ! Tu te rappelles ce qui est arrivé au mariage des Pariche?
— Mais qu’est-ce que les Pariche viennent faire là dedans…
— Mais si, quand j’ai dansé avec ton père et qu’il a utilisé ma colonne vertébrale comme un vulgaire chew-gum, sous prétexte que c’est comme ça qu’on fait à Vienne ? Qu’est-ce qui m’a sauvé la vie ? L’injection d’adrénaline de la mère Pariche pardi ! Autrement dit, j’ai failli faire ma dernière danse avec ton père et dans un mariage orthodoxe en plus. Depuis, j’ai toujours des comprimés d’adrénaline sur moi ! Ça reveillerait un mort !
— Bon… Maman, je vais te laisser tranquille, j’ai à faire et…
— Aaaah… Mais je vais être tranquille, ça tu peux en être sûr. J’ai acheté un 557 magnum par correspondance !
— Quoi ?
— Non je plaisante… Mais où est passé ton sens de l’humour ? Tu veux mourir comme l’oncle Sid en faisant la grimace. Je plaisante bien-sûr… Mais ne dis rien à ton père il n’en dort plus la nuit
— Ok, je te rappelle
— Bien-sûr qu’il s’en rappelle ! Juste sous la fesse, il peut dire merci à ma parkinson
— Au revoir maman
— Au revoir Elisabetth.