Cela aurait dû être l’évènement de la journée : les premières fleurs de mon cactus. Jamais auparavant il n’avait laissé entrevoir la moindre volonté de s’embellir de la sorte. Moi-même, je n’en attendais pas autant de sa part. Ses épines accrochent parfois mon esprit pour de brèves escapades, mais la plupart du temps j’oublie tout simplement sa présence. Il faut dire qu’il est peu demandant. J’ai vite appris que moins je m’occupe de lui, mieux il se porte. Ça m’a contrarié au début, puis j’ai été pris de sympathie pour cette plante qui a la solitude pour terreau et l’indifférence comme engrais. Alors, quelle surprise d’apercevoir en ce mardi matin, de retour d’un week-end de trois jours, plusieurs minuscules pétales fripés, recroquevillés au sommet, essayant de se frayer un chemin au milieu des pics. Des petits boutons, entre rose et violet, formant une couronne prête à se déployer. Sa rudesse n’était donc qu’apparence…

En allumant l’ordinateur, je savoure la journée qui s’annonce, à guetter de près l’éclosion. Je suis heureux de n’avoir aucun rendez-vous. J’ai hâte de pouvoir envoyer des photos à ma femme. Je sais qu’elle s’émerveillera tout autant que moi (C’est pour cela que je l’ai épousé, parce qu’elle s’extasie devant les coquillages et les coccinelles). Je descends à la machine à café où la première tournée de la journée est en cours de préparation. J’y croise une collègue, aussi printanière que mon cactacée. Je n’ose lui conter l’heureux évènement ; c’est un peu trop personnel il me semble. Elle me demande si j’ai vu pour Bruxelles….

J’ai bien lancé quelques regards vers le rebord de la fenêtre, mais je me suis senti coupable à chaque fois. J’ai gardé pour moi seul mes histoires de cactus. S’ils choisissent les contrées désertiques pour s’épanouir, c’est de toute façon qu’ils ne souhaitent pas être vus. Je me demande combien de fleurs ont été ignorées de la sorte. Combien de chiots et de chatons ont été reposés au sol. Combien de gâteaux au chocolat prévus n’ont finalement pas été élaborés. Combien de chants d’oiseaux n’ont pas été perçus. Combien de ballons n’ont pas rebondi, combien de rires n’ont pas retenti, combien de corps n’ont pas frémi de plaisir. Je me demande qui ils sont, ces dangereux ravisseurs de bonheur. Il parait qu’ils agissent au nom de Dieu, celui qui fait fleurir les cactus. J’ai du mal à y croire…