Arrêter l’école

Pourquoi j’ai décidé de démissionner de mon travail de professeur d’anglais au lycée.

Lundi, j’ai décidé de démissionner de mon travail en tant que professeur d'anglais au lycée. J’ai passé le jour suivant à penser aux conséquences de ma décision, en essayant de comprendre si je ne voulais plus enseigner en général, au lycée, ou tout simplement dans cet établissement. J’ai investi des dizaines de milliers de dollars et des heures précieuses pour obtenir un Master, tout ça pour chercher désespérément un travail correct et me demander si je voulais, finalement, être professeur. Surtout, j’ai fait d’énormes sacrifices pour un idéal qui ne semble pas exister en dehors de mon imagination.


Et quel est cet idéal ?

Je pensais que j’allais passer mes journées à lire ma littérature bien-aimée, débattre sérieusement avec mes élèves des leçons de la vie, de ses déchirements et de ses énigmes les plus déroutantes. Je pensais que j’aiderais mes élèves en leur donnant les clés de la compréhension de soi, de ses relations, et du monde dans lequel nous vivons. Je pensais que je les rendrais amoureux de l’apprentissage et de la pensée critique, pour toute leur vie. Je me voyais assise sur un bureau, entourée d’un cercle de jeunes passionnés au visage animé, se tenant sur la pointe de leurs Doc Martens en entendant parler de l’héroïsme tranquille d’Atticus Finch et de la satire tragique de la Ferme des Animaux. Je voulais être Keating du Cercle des Poètes Disparus.

J”avais oublié que Keating s’était fait virer.

J’étais naïve.

J'étais...

en larmes.

L’article de NPR sur le thème “Où sont passés tous les enseignants ?” n’aurait pas pu mieux tomber sur mon fil d’actualités Facebook.

L'article demandait pourquoi les inscriptions aux programmes de formation des enseignants a diminué de façon spectaculaire — jusqu’à 53% en Californie au cours des cinq dernières années. L'auteur a proposé une liste des raisons de ce déclin, dont beaucoup qui s’appliquaient à ma propre décision de quitter l'enseignement au niveau secondaire. Manifestement, il y a une différence entre choisir de quitter son poste et le recul de la formation des enseignants en général. Cependant, beaucoup des hypothèses de l’auteur sont très proches de mes expériences, que j’ai partagées avec des futurs enseignants et dont je doute qu’elles soient uniques, puisque 40 à 50% des nouveaux enseignants abandonnent pendant leur 5 premières années en poste.

Voici les arguments dans lesquels je me suis le plus reconnue :

“On a l’impression que les professeurs ont graduellement perdu le contrôle de leur vie professionnelle dans un environnement de plus en plus amer et politisé.”

Le facteur qui a le plus contribué à ma décision de démissionner était la politique.

L'an dernier, deux enseignants très respectés de mon école ont écrit une lettre demandant au proviseur de démissionner. La lettre dit - de la part de l’ensemble des professeurs - qu'il avait perdu des valeurs énoncées dans la mission de notre école. Beaucoup de nos enseignants chevronnés pensaient que l’administration ne tenait pas ses promesses de transparence. Certains avaient également déclaré se sentir personnellement insultés et rabaissés par les remarques du proviseur, à la fois en privé et en public.

Le directeur a refusé de démissionner et la nouvelle est devenue publique. Les deux côtés ont commencé à faire campagne sur les médias sociaux. Enquêtes et pétitions ont circulé. Les enseignants, anciens et nouveaux, ont été invités à assister aux réunions du conseil et, parfois, à faire grève. Les membres de l’administration qui avaient ouvertement exprimé leur désaccord ont été harcelés et contraints à démissionner. D’autres ont choisi d’abandonner en raison d’un sentiment accablant d’impuissance, en dépit des efforts considérables pour améliorer la situation. Certains de ces professeurs enseignaient depuis des décennies. Ils avaient joué un rôle dans la rédaction de la charte de l'école. Ils avaient fait parti du conseil d’administration, en tant que directeurs de départements, et étaient les représentants de certaines valeurs de l’école, comme le leadership. Curieusement, la quasi-totalité de ces cas étaient aussi des femmes dont les positions ont été rapidement reprises par les hommes. Les nouveaux professeurs - moi y compris - avaient peur qu’une implication leur vaille d’être renvoyés pour des détails sans rapport avec la question, et je suis triste de dire que ces préoccupations n’étaient pas sans fondement.

Le conseil régional de l'éducation étudie notre école pour identifier les potentielles violations de la Loi Brown et certains ont appelé cela une victoire. Nous sommes devenus l'objet de caricatures politiques (photo ci-dessous) dans le Times. C’est vraiment une situation tragique, mais en regardant notre école de l’extérieur extérieur, on peut être impressionné: notre école peut se vanter d’un classement de 9/10 dans tout l'État.

“Ce travail a aussi un problème de relations publiques : les professeurs sont trop souvent les boucs émissaires des politiciens, des associations et des médias.”

Histoire de bien empirer les choses, quand le conflit est devenu public sur un blog local, on a blâmé “une minorité de professeurs bougons”. Un commentateur a dit que les professeurs “étaient treize à la douzaine”, alors qu’un ancien élu local (qui avait été renvoyé pour détournement de fonds) conseillait aux professeurs mécontents de s’en aller.

D’autres perles :

Pour répondre à la question d’Amazing, l’instabilité de la classe de leur fille est due au nombre trop élevé de démissions de professeurs, lui-même dû à des conditions de travail hostiles et insupportables.

Regardons au-delà de mon école.

Regardons la couverture de Novembre 2014 de Time, qui comparait les professeurs du public à des pommes pourries. J’aurais du mal à dire qu’il n’y a pas de professeurs qui laissent une mauvaise impression durable à leurs étudiants et aux communautés dans lesquelles ils enseignent ; j’ai moi-même rencontré des professeurs de ce type. Cependant, je me vexe, comme d’autres, des généralisations de ce genre qui s’appuient sur, au mieux, quelques résultats du bac, surtout quand — merci à No Child Left Behind — les professeurs sont tenus d’atteindre un taux de succès de 100%, du jamais vu dans n’importe quelle autre profession.

Jetons aussi un oeil à la Race To The Top d’Obama, qui a encouragé la paie au mérite et l’évaluation des professeurs en se basant sur les scores de test standardisés, sans prendre en compte des influences socioéconomiques comme la pauvreté, qui impacte fortement l’apprentissage des étudiants et donc, nécessairement, leurs performances à ce type de test. Plutôt que cela, on préfère souligner les “meilleures pratiques d’enseignement” et la pédagogie.

Une autre implication de ce mandat fédéral est un appui de plus en plus marqué sur la privatisation, qui a disparu dans l’océan des autres problèmes. Comme le disait Diane Ravitch dans un débat sur NPR’s Fresh Air :

“Ce qu’il s’est passé … c’est que les écoles publiques sont devenues une activité entrepreneuriale en se privatisant. On a maintenant des chaînes d’écoles dont les directeurs se font payer 300, 400, 500 mille dollars par an. Ces écoles privées sont les concurrentes des écoles publiques classiques. Elles ne se voient pas comme des partenaires, mais comme des rivales sur le plan business, et parfois, elles veulent vraiment faire disparaître le concept même d’école publique.”

Je suis convaincue que cet esprit entrepreneurial est au cœur du conflit politique qui touche actuellement mon lycée. En effet, en Novembre, avec une majorité écrasante de 27 voix sur 40, le conseil a voté pour une augmentation de presque 20% pour le directeur, lui offrant un salaire d’environ 204 mille dollars, les bénéfices en nature faisant arriver le total à une compensation estimée de 248 000$. De plus, notre proviseur continue à vouloir faire grandir notre école malgré l’indignation publique et les protestations de la communauté.

Revenant au sujet des tests standardisés, j’aimerais arriver à mon troisième argument :

“La liste des problèmes potentiels des nouveaux professeurs est longue, à commencer par les standards idéologues de l’État, les tests à enjeu important et les efforts faits pour lier les résultats de ces tests aux évaluations des professeurs.”

Si, dans mon expérience, l’évaluation n’est pas directement liée aux scores de test, elle en est assez proche pour que je fixe et j’évalue des objectifs basés sur les standards d’enseignement. Alors, en tant que professeur à l’essai (deux premières années en poste), si je ne pouvais pas être directement renvoyée pour des mauvaises performances de mes élèves (enfin, c’était sûrement possible, mais pas officiellement), je pouvais être renvoyée si un administrateur estimait que la norme à atteindre n’était pas assez clairement exprimée par mon programme. Et dans mon cas, l’administrateur voulait voir les normes partout. Il fallait que les standards soient sur le tableau, sur chaque contrôle, sur chaque devoir. Il voulait que je les explique aux étudiants au début du cours, que je leur rappelle au milieu, et que je les interroge dessus à la fin du cours. À mon humble avis, c’est exagéré, et ça me semble être le signe que l’administrateur a gravement sous-estimé la capacité de raisonnement de mes élèves.

En plus de cela, l’arrivée des standards nationaux a provoqué quelques problèmes, incluant, mais ne se limitant pas à :

  1. La dépendance nationale de l’éducation publique à la technologie et à l’informatique.
  2. L’accessibilité de ladite technologie aux écoles de campagne ou dans des milieux difficiles.
  3. La formation des professeurs et des étudiants sur l’utilisation de cette technologie.
  4. L’accessibilité pour les élèves qui ont des handicaps linguistiques, cognitifs ou physiques. Même s’il y aura apparemment des outils intégrés, une de mes plus grandes interrogations est la différence entre la compréhension de ce qu’on nous demande et la mise en œuvre de la compétence. Comment un étudiant peut-il faire cette dernière s’il n’a pas les ressources nécessaires pour maîtriser la première partie ?
  5. Un doute croissant que l’apprentissage puisse être mesuré. Mais j’ai l’impression que toute compétence qui ne peut pas être quantifiée n’a aucune valeur pour les administrateurs de mon lycée.
  6. La contradiction frappante entre ce qu’on apprend aux professeurs (voire ce avec quoi on leur lave le cerveau) dans leur formation et la réalité de la valeur de l’éducation publique. Laissez-moi détailler : on nous matraque avec la diversité. Diversité, diversité, diversité. Comment pouvons-nous aider les populations d’étudiants de plus en plus hétérogènes ? Comment pouvons-nous encourager leurs intelligences et leurs compétences variées ? On nous parle d’un côté de plans d’apprentissage personnalisés, de l’autre, on passe à un mode d’évaluation de plus en plus homogène.

Je comprends la valeur des tests standardisés. Vraiment. Je ne suis juste pas certaine d’apprécier leur importance croissante. Cette importance a affecté toutes les opportunités potentielles de développement personnel et professionnel. Plutôt que de collaborer avec mes collègues brillants et expérimentés pour développer un curriculum qui aura été rendu efficace par des années de tâtonnements et d’adaptation (ce dont les nouveaux professeurs ont besoin avant toute autre chose), nous passons tout notre temps en réunion à parler des niveaux à atteindre. Nous avons passé 3 de nos 4 dernières réunions à essayer de créer un barème standardisé pour les dissertations. Et le quatrième ? C’était pour nous présenter des livres qu’il allait falloir faire lire à nos élèves, et l’édition à choisir — après tout, l’éducation nationale est là pour faire de l’argent.

D’autres raisons pour lesquelles j’ai quitté le lycée

  1. Plus on adoptera des business models pour nos écoles, plus nos professeurs et élèves seront traité comme des nombres plutôt que des individus. Je pense qu’adopter une approche “service client” dans les écoles publiques est dangereux et j’attribue l’échec de l’administration de mon école à cette mentalité.
  2. Je ne pense pas que les politiques de “zéro échec” bénéficient à qui que ce soit d’autre que les administrateurs.
  3. Je ne pense pas que les professeurs aient assez de temps pour préparer les cours qu’il sont censés donner.
  4. Je ne suis pas convaincu que pousser des étudiants qui n’ont pas les compétences nécessaires pour une classe à rejoindre ladite classe sur la base de leur âge soit la meilleure option pour les étudiants, pourtant, ça arrive fréquemment.
  5. Je ne veux pas pousser tous mes étudiants à faire des études supérieures.

Rangez donc ces fourches et écoutez-moi. Je crois en l’éducation. Je suis convaincue que l’université est la meilleure voie pour certains. Mais je ne pense pas que les études supérieures soient pour tous les élèves. J’ai eu beaucoup d’élèves qui ont eu du mal à l’école malgré tous leurs efforts, mais avaient des talents que j’aurais aimé voir encouragés. J’ai eu des étudiants qui construisaient des maisons, qui réparaient des voitures, et qui hackaient le WiFi de l’école (quoique je ne sais pas si c’est bien dur, et j’ai oublié bien des compétences qui m’ont émerveillée dans mes classes). J’ai perdu des heures de sommeil à penser à ces étudiants qui pourraient se sentir bêtes et ratés, ou perdre l’opportunité de faire ce qu’ils aimaient vraiment, parce qu’il leur manquait un je ne sais quoi qui leur aurait permis de réussir à l’école. C’est là que je pense que nous avons un problème. Il faut proposer plus d’options.

De plus, je vois que l’université n’est pas forcément une idée rentable. Voyez les études de Pew Research Center : même si les Millenials sont plus éduqués que n’importe quelle autre génération de l’histoire des Etats-Unis, ils ont aussi le chômage le plus important de ces 40 dernières années. Presque la moitié des diplômés de Master ont un travail qui requiert moins d’une licence. Gallup Poll a trouvé que seulement un chef d’entreprise sur 10 pense que les diplômés du supérieur ont les compétences dont l’entreprise a besoin.

On continue à vendre à nos enfants le modèle traditionnel alors qu’on a la preuve de l’échec de ce système. On promet la réussite en école de commerce, on oublie l’art et les autres vocations. J’aimerais penser qu’une bonne éducation offre autre chose qu’un gros salaire.

En tant que professeur, je ne peux pas m’empêcher de me sentir complice de ces problèmes, sans avoir le pouvoir de les corriger.

La décision de démissionner est entièrement mienne, et je sais que dans les mêmes circonstances, d’autres auraient fait un choix différent. Chacun doit suivre ses propres priorités et principes. Si ma courte expérience d’enseignement au lycée a été difficile, elle m’a aussi beaucoup appris, et j’ai fini par dépasser certaines de mes attentes.

Je n’ai pas juste discuté des dangers de la corruption dans La Ferme des Animaux : j’ai rencontré les cochons, je les ai vus marcher sur deux pattes dans leurs costumes. Je les ai regardés violer les commandements les plus sacrés de notre école, assassiner leurs alliés les plus loyaux, et les remplacer par des nouveaux animaux, ignorants et impressionnables. J’étais un de ces animaux.

Je n’ai pas juste lu sur l’héroïsme tranquille d’Atticus Finch, je l’ai vu de mes propres yeux dans une collègue qui avait été dans ma promo à l’université, et que j’ai été heureuse de retrouver à l’école. Cette collègue a cité Atticus pendant le déjeuner, alors que nous discutions de sa décision de s’exprimer à un conseil d’administration alors qu’elle savait qu’elle en subirait les conséquences. C’était la voix d’Atticus qui la poussait à faire ce en quoi elle croyait, malgré ses peurs :

“Je voulais que tu voies ce qu’est le vrai courage, plutôt que de penser que le courage est un homme avec un pistolet à la main. C’est quand on sait qu’on est foutu avant même de commencé, mais qu’on commence quand même — et qu’on finit quoi qu’il arrive. On gagne rarement, mais parfois, on gagne.”

J’ai entendu la voix de Dante Alighieri dans une autre collègue, qui avait été le professeur de mes amis au lycée et m’avait aidé à compléter mon Master. À propos de sa décision d’agir contre l’administration, elle m’avait cité l’Enfer :

“L’endroit le plus brûlant de l’enfer est réservé pour ceux qui, lors d’une grande crise morale, sont restés neutres.”

J’ai rencontré John Steinbeck dans une femme qui est probablement la plus déterminée de toutes les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer au cours de ma vie. Elle a tenu bon face aux attaques personnelles et à la destruction de tout ce qu’elle aimait dans son travail. Elle continue à se battre sans répit pour ce qu’elle considère être le meilleur pour la communauté, ce à quoi elle a consacré sa vie, et a acquis un côté presque mythique chez nous. Quand on lui demande comment elle tient bon malgré ces attaques dignes d’un mythe de Sisyphe, elle cite les Raisins de la Colère :

“Ça, on peut le dire de l’homme — quand les théories changent et explosent, quand les écoles, les philosophies, quand les ruelles sombres de nos pensées, le national, le religieux, l’économique, grandit et se désintègre, l’homme s’accroche, trébuche, se fait mal, parfois à tort. Après un pas en avant, il peut retomber, mais seulement d’un demi-pas, jamais du pas tout entier… et chaque petite action est une preuve que le pas est fait.”

Je ne peux qu’espérer voir un jour le courage et la conviction de ces professeurs.

Peut-être que je n’ai jamais été Keating.

Peut-être que j’étais plutôt Todd Anderson. Et maintenant, je me tiens debout sur le minuscule bureau de ma sincérité et je salue :

O Captain! My Captain!
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