Bilan honnête de mon changement de vie, un an après

Article posté initialement sur enlightenerds.com

Il y a un an je quittais un emploi salarié bien payé en tant qu’ingénieur en Informatique au bord du burn-out avec des grosses économies sous le bras pour essayer de faire mon trou en tant que photographe/vidéaste/tous-les-autres-trucs-que-je-fais-de-temps-en-temps-sauf-de-linfo.

Je précise que j’avais de très grosses économies car ça faisait partie de mon plan, avoir de quoi vivre deux ans quoi qu’il arrive pour me laisser le temps de faire marcher les choses à 100% sans devoir de suite avoir un boulot alimentaire à côté. Je n’encourage personne à faire cette cascade sans filet de sécurité, surtout si comme moi il tente une aventure dont il est loin d’être certain de pouvoir vivre à l’instant t.

Voilà les enseignements ou observations que je peux partager au bout d’un an, soit la moitié de la période initiale que j’avais prévu à l’instant du divorce avec mon ancienne vie.

1. Un an ça passe très très très vite

Le 31 Octobre 2015 je me laissais deux ans pour voir comment les choses évoluent, et j’avais l’impression que l’échéance était extrêmement loin. Je me disais que dans le cas où les choses marcheraient mal ou pas du tout, ce qui est finalement un peu le cas pour l’instant d’un point de vue financier, je m’ennuierais tellement que je deviendrais fou bien avant deux ans. J’avais tort sur ce point, car à part une période de gros creux mental dont je parlerai plus loin, j’ai du m’ennuyer peut-être un mois seulement sur cette période de 12 mois, malgré une activité erratique et finalement assez faible.

2. Ma capacité à diminuer mon rythme de vie financier est meilleure que ce que j’anticipais

Pour calculer mon échéance de deux ans, je m’étais basé sur mon rythme de vie d’avant, pour ne pas avoir de trop mauvaises surprises (on a déjà assez d’imprévus comme ça dans la vie). Je n’étais pas capable nécessairement d’anticiper ma capacité à réduire mes dépenses et mon mode de vie au quotidien. De ce point de vue j’ai été agréablement surpris par ma capacité à dépenser le moins possible, et surtout au cours d’une adaptation très naturelle et pas du tout forcée, et donc pas une source de frustration. Je ne me sens honnêtement pas du tout dans la frustration à ce niveau.

Je sors encore moins qu’avant (j’avais déjà diminué beaucoup mon rythme de sortie avant), soit en moyenne je pense 1,5 fois par semaine, et quand je sors je bois beaucoup moins qu’avant (en moyenne deux pintes de bonne bière). En dehors de ça mes dépenses sont constituées de charges classiques, courses/loyer/etc…

Le seul point auquel je suis beaucoup plus accroc que je ne le pensais c’est les restaus au sens large. L’envie de commander un truc vite fait dans le quartier par exemple. Là dessus mon mental est proche de zéro, ça fait partie des choses que je dois améliorer. Mais j’ai un peu de mal, car par rapport à avant où j’avais une cantine, je fais désormais 100% des repas chez moi au lieu de 50% avant et je sature assez vite des mes habitudes de courses / cuisine.

Enfin globalement et comme je le disais dans cet article, j’ai réduit quasiment au néant mes dépenses matérialistes secondaires comme les fringues, les craquages geek, les équipements superflus etc… Et j’en ai revendu une grosse partie ce qui m’a permis là encore de moins taper dans mes économies que ce à quoi je m’attendais. Au rythme actuel je pense pouvoir tenir plutôt trois ans que deux, ce qui s’avèrera peut-être une bonne chose si on considère le point numéro 1.

3. Mes prévisions de mon marché se sont montrées fausses et trop optimistes

Lorsque je prévoyais ce changement quelques mois avant ma rupture de contrat il y a donc un peu plus d’un an, j’avais prévu mon activité de base en photo/vidéo sur trois axes.

  1. Organiser des ateliers de formation pour en faire une base de rentrée d’argent stable.
  2. Trouver des contrats de photo/vidéo promotionnelle ou d’illustration.
  3. Vendre mes tirages.

Ces trois points sont triés dans l’ordre de celui que je pensais être le plus stable en terme de rentrées d’argent à celui que je pensais être le moins stable.

J’avais prévu pour le deuxième point d’éviter de faire trop d’alimentaire type mariage ou grosses entreprises et de m’en tenir à des gens ou des projets qui me parlent. Je m’y suis pour l’instant tenu, je pense que je préférerais si je dois en arriver là avoir un petit boulot alimentaire en sus pour ne pas mélanger de considérations purement matérialistes à ma pratique de la photo qui est à la base une passion.

Dans la pratique, malgré le fait que j’avais un peu tâté le terrain en amont, les choses ne se sont pas du tout passées comme je le voulais.

J’avais organisé en fin d’année quelques ateliers de photo pour tester mon contenu et l’intérêt des gens, et j’ai trouvé sans trop de soucis des candidats pour deux sessions la même semaine. J’ai eu de très bons retours. Je me suis donc mis en quête d’un lieu un peu plus formel que mon chez moi, et j’ai trouvé un lieu très chouette, qui sert du très bon café/thé et à manger, et qui était motivé pour un partenariat intéressant pour tout le monde.

On a mis de beaux visuels en place. Et… Je n’ai quasiment reçu aucune inscription en six mois. Rien. Nada. Après quelques imbroglios avec deux/trois personnes, je n’ai en tout qu’un ou deux intéressés potentiels, et la perspective d’organiser ces ateliers pour une ou deux personnes ne me motive pas excessivement. Je n’ai aucune idée de pourquoi j’ai pu trouver une dizaine d’intéressés potentiels il y a un an et personne depuis. Des amis/connaissances qui voulaient me dépanner ou profiter de l’occasion mais n’étaient pas représentatifs du marché? Il faudra que je me pose sérieusement la question.

Pour les contrats de photo/vidéo “sociale” (comprendre shooter pour un tiers), j’avais une petite dizaine de contrats de Décembre à Février, ce qui était au dessus de mes prévisions initiales. Certains avaient été négociés dès le mois de Septembre / Octobre mais globalement c’était un départ sacrément encourageant. Je m’attendais à ce que passé les trois premiers mois où j’ai travaillé sur des projets que j’avais un peu dégoté en amont, j’aie une période de disette de deux/trois mois, puis que les premières séances photos/vidéos fassent finalement des petits et que j’aie une reprise de cette activité par la suite sans trop forcer sur la promo. Sur ce point aussi j’ai été trop optimiste.

La période de disette a duré plus de cinq mois, et encore aujourd’hui je ne suis pas du tout revenu au stade des premiers mois. En gros sur le premier trimestre j’ai fait plus de la moitié de mes contrats de l’année. J’ai l’impression qu’il va falloir que je fasse de la promotion et du démarchage en continu, et mette un effort constant et beaucoup plus gros que ce que je pensais sur cet aspect.

J’ai quand même eu mon lot de mini-victoires dans le tas, comme ce clip en stop-motion pour Uniform Motion qui a été mon tout premier contrat vidéo et qui a fait un peu plus de 5000 vues en quelques semaines et a été diffusé dans un cinéma toulousain et sur quelques chaînes télé.

Les ventes de tirages originaux quant à elles ont été la bonne surprise de cette année. Rien de dingue en terme de chiffre d’affaires bien sûr, mais c’est finalement l’activité qui s’est montrée la plus constante au fil des mois. Et étant donné que c’est celle qui est la plus personnelle dans ma démarche artistique, j’en suis très heureux.

Et j’ai même pu me payer le luxe d’aller un mois à Osaka pour faire ce livre sans totalement éclater mon budget.

Pour finir sur cette partie, j’ai compris que faire son trou en photo/vidéo dans une ville comme Toulouse allait prendre du temps, beaucoup de temps, et que même en étant motivé et pas manchot on ne se débloquait pas un salaire du jour au lendemain sur ce type d’activité.

4. Pouvoir gérer son temps est sûrement un des plus gros luxes qu’on puisse avoir dans la vie

À côté de ces considérations professionnelles et monétaires (qui sont bien évidemment le nerf de la guerre), j’ai fait des découvertes positives et négatives sur ce mode de vie qui est totalement nouveau pour moi. En effet, depuis ma sortie du lycée, j’ai toujours été étudiant / salarié en alternance / salarié sans aucune coupure pendant plus de dix ans. Forcément, se retrouver maître de son temps du jour au lendemain ça fait tout drôle. Mais ça a quelques très bons côtés.

  1. On peut retrouver un rythme de sommeil basé sur son rythme physiologique. Se réveiller par soi-même est un bienfait incroyable pour le corps. Pourtant je ne fais pas de grasses matinées folles. Par exemple j’ai commencé cet article à 7h30 du matin. En moyenne sauf exceptions je me lève à peu près aux mêmes heures qu’avant, à savoir entre 7h et 9h30 (j’avais un boulot assez souple niveau horaires). Mais se réveiller à 7h30 car le réveil sonne et se réveiller à 7h30 parce qu’on a assez dormi ou qu’on est excité de bosser sur un projet, ce sont deux choses très différentes. Le corps ne réagit pas du tout pareil à la contrainte.
  2. On peut mieux répartir sa charge de travail sur la journée. Il m’arrive souvent de faire un gros break après manger, pour faire une sieste, lire ou regarder une série, et reprendre le travail reposé de 15h à 19 ou 20h. Là où le salariat impose en général la journée continue, peu importe dans quel état on est. Sachant que sur certaines tâches je suis incapable d’être très productif pendant plus de trois heures, pouvoir aménager mes journées à l’envie me permet au final d’être immensément plus productif.
  3. On a tendance à répartir sa charge de travail sur toute la semaine. Je ne fais plus vraiment de pause le week-end. Je bosse toujours un minimum tous les jours, sauf quand je sens que j’ai besoin d’un break. Dans ce cas je me fais une vraie coupure d’une journée, je sors marcher, je vais voir des expos, boire un café, faire coucou à des copains, mais finalement ça tombe rarement les week-ends. Cet aspect est à double tranchant en fait, il permet d’avoir une répartition plus saine du travail mais peut aussi devenir un piège à ne plus être capable de décrocher mentalement du boulot.
  4. On peut courir ou faire ses courses ou visiter une expo à n’importe quelle heure. Ça parait bête et au final je sors assez peu dans la journée, mais le fait de pouvoir le faire quand je veux et sans rendre de compte à qui que ce soit est une source de joie sans fin.
  5. Moi qui suis toujours pathologiquement obsédé par l’utilisation de mon temps et fait souvent pleins de choses en parallèle, j’arrive à nouveau à passer 2/3h vraiment concentré sur une tâche qui me plaît, là où avant je passais ma journée au bureau à attendre le soir, et où le soir je courais comme un coq sans tête entre les 3 projets du jour en étant rarement productif sur n’importe lequel. Sans compter que j’ai pu recommencer à faire des choses comme écrire, qui me demandent vraiment d’avoir du temps devant moi pour que je puisse le faire comme il faut.
  6. Sur une note proche, je me sens beaucoup plus serein et productif dans mes activités artistiques, car avant je cherchais toujours un équilibre entre faire des choses pour moi et décompresser du fait que mon travail me saoulait fort à certaines périodes. Ce dernier point expliquant d’ailleurs sûrement le fait que je sors et bois beaucoup moins qu’avant, du fait de ne pas avoir à évacuer autant d’énergie négative et de me sentir moins frustré concernant mes réelles aspirations.

5. Quand on a des comptes à rendre uniquement à soi-même, les périodes de doute et de démotivation font mal

Tout n’est pas toujours rose dans la vie d’artiste/freelance, et parfois on a pas le moral et peu de boulot. Quand cela m’arrivait en étant salarié, j’avais dans tous les cas des objectifs à remplir et je m’y collais en débranchant mon cerveau.

Seulement aujourd’hui quand ça m’arrive c’est un peu la double peine, car je cumule la déprime et l’ennui avec le sentiment que si je n’ai pas de boulot à un instant t c’est complètement de ma faute, puisque c’était à moi d’en trouver.

Et quand on déprime, on est pas forcément dans le meilleur état d’esprit pour aller vers l’autre et saisir les quelques occasions qui passent à proximité, ça peut donc vite devenir un cercle vicieux de “je suis nul personne ne veut bosser avec moi, et là je projette que je me trouve à chier donc je vais convaincre personne que je suis l’homme de la situation, de toute façon j’ai pas le mental pour ça là tout de suite”.

Pour ma part ma petite résidence artistique à Osaka m’a permis de débloquer un peu ce cercle vicieux, déjà parce que je suis revenu avec un projet de livre, et surtout parce que la solitude totale là-bas m’a forcé à me créer une routine qui me garde motivé au quotidien, et que j’applique encore avec succès ici depuis 4 mois.

6. Continuer à produire pour soi est vital même si pas toujours évident

En parfaite continuité avec le point précédent, j’ai eu beaucoup de mal après les premiers mois où j’ai principalement bossé pour mes clients à retrouver une motivation artistique personnelle, à basculer régulièrement sur le développement de mes propres projets. Et quand la source s’est tarie, je me reprochais de ne plus avoir de contrats au moment où j’aurai dû me réjouir d’avoir du temps pour moi pour avancer dans mes projets de photo, où j’aurai dû me former à apprendre à faire des choses en vidéo que je voulais maîtriser à moyen terme.

J’ai maintenant réussi à me construire un environnement plus ou moins serein au quotidien, et quelques mois après je commence à un peu mieux balancer l’exécution des contrats/projets pour d’autres avec celui de rester concentré sur mes objectifs à long terme. Ces trois derniers mois j’ai eu quelques boulots, mais j’ai aussi réussi en parallèle à faire mon livre photo, à définir des étapes concrètes pour mon projet photo dans les mois à venir, et à m’auto-former en vidéo/illustration/animation pour élargir le champ de mes possibles en vidéo.

Garder en tête ses objectifs à long terme et leurs étapes est à mon sens vital, c’est ce qui permet d’éviter de se contenter de répondre aux demandes client et devenir simplement un ouvrier artistique, et reproduire le schéma de désintérêt que j’ai eu dans mon boulot précédent.

Mon but final n’est pas d’être le principal photographe/réalisateur de la ville pour tout type de projet et de devenir riche comme ça, mon but final est de pousser à fond mon projet artistique en espérant avoir des retombées sur cet aspect (mais en ne comptant pas uniquement dessus pour vivre si ce n’est pas possible).

Dans ces milieux de bouche à oreille, quand on prend un travail, il est important à mes yeux de se poser, outre la question de la rentrée d’argent, la question de rester dans la cohérence de ce qu’on aimerait faire. Si on travaille sur cinq ou six projets de suite qui partent dans une direction qui ne nous intéresse pas du tout, c’est aussi dans cette direction que notre réseau va naturellement s’étendre quand ces projets feront des petits, s’ils en font.

Il y a de grandes chances que les prochains contacts qu’on ait soient en relation avec ces projets. Les gens ne vous contactent jamais pour “ce que vous pourriez faire si vous faisiez ce que vous voulez” mais pour quelque chose qu’ils ont déjà vu.

Et c’est aussi pour ça qu’en parallèle du travail au quotidien, si on veut amener ce même travail dans une direction différente, il est important de produire de quoi montrer aux gens ce qu’on aimerait faire par la suite, qu’ils puissent avoir une vision complète de ce que vous voulez/savez faire.

L’autre danger de travailler dans l’urgence pour répondre à des contrats le plus vite possible c’est de ne jamais prendre le temps d’amener de nouvelles choses dans ses réalisations. Et quand comme moi on est accroc à la nouveauté, c’est tout simplement signer son acte de mort concernant l’épanouissement dans le travail. Comme dit juste avant, les clients de photos/vidéos demandent rarement un résultat qui n’a rien à voir avec ce qu’on fait.

Si on veut progresser et rester excité par son travail, il faut être celui qui propose de nouvelles choses. Ça n’a pas besoin d’être une révolution à chaque projet, mais il faut savoir prendre le temps d’essayer une ou deux nouvelles petites choses de temps en temps, ne pas devenir fainéant là-dessus. C’est moins évident qu’il n’y parait.

7. Il faut accepter les temps morts

Je suis obsédé par l’optimisation de mon temps, et ayant toujours été salarié auparavant, je crois que c’est ce point qui m’est le plus difficile à appréhender. Une activité freelance, à moins d’être booké toute l’année, est par essence une activité qui n’est pas lissée, qui comporte des grosses variations d’intensité. On peut travailler comme un fou pendant quatre mois et ne rien avoir à faire le mois suivant. Et il faut apprendre à l’accepter pour en faire le meilleur usage possible, et surtout ne pas se frustrer tout seul. Là dessus j’ai encore un peu de boulot à faire sur moi.

Conclusion

Après un an je n’ai toujours aucune idée de la rentabilité potentielle de mon entreprise à l’horizon d’un ou deux ans supplémentaires. Pour autant, sur la majorité des points je me sens beaucoup mieux qu’il y a un an et demi et je ne ferais probablement rien différemment si c’était à refaire.

De toute façon je crois que savoir où je serais dans cinq ans est plutôt quelque chose qui me ferait peur que l’inverse…