L’enfer est pavé de burkinis

Notre grand bond en arrière

Les femmes devraient-elles être autorisées à porter un maillot de bain qui cache leurs cheveux et la majeure partie de leur corps ? Et si elles décident de le faire, est-ce par pure provocation ou carrément le signe d’une radicalisation qui les mènera bientôt au terrorisme ?

Et ceux qui tolèrent cette dérive, voire même qui la soutiennent (y a-t-il une différence ? expliquer, c’est déjà excuser, paraît-il), sont-ils l’équivalent contemporain des collabos de Vichy ?

À moins que ce ne soit l’inverse. À moins que chercher des noises à ceux qui veulent barboter en combinaison intégrale rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, ce qui ferait des musulmans, derechef, les Juifs des temps modernes.


Voilà à peu près, en trois paragraphes, la teneur et le niveau de la grande conversation nationale sur le burkini. J’ai fait court histoire de synthétiser, mais n’hésitez pas à dérouler chacune des trois propositions à l’infini, c’est-à-dire jusqu’à l’inévitable point Godwin. (Si Nadine Morano peut le faire, vous aussi.)

Je sais qu’on est au cœur de l’été et qu’il fait chaud ; je sais aussi que le traumatisme des attentats n’est pas dissipé ; je sais bien sûr que nous avons, Français, un certain goût pour ce genre de foire d’empoigne.

Mais tout de même : ne pouvons-nous pas faire mieux que ça ?

Sans même approfondir le point de savoir ce qui se cache exactement derrière cette obsession de la collaboration, ou de la Shoah, ou des Juifs, matrice intellectuelle perverse à laquelle nous ramenons tout, essayons de raison garder (1) et de voir où nous mène tout droit l’hystérie ambiante (2).


1. Raison garder

On peut aller à la plage en burkini, en maillot deux pièces ou une pièce, tout habillé ou même en combinaison de ski, je m’en fous complètement, et vous devriez aussi. Non seulement ça n’a aucune forme d’importance, mais en plus cette histoire va finir en l’une des pantalonnades judiciaires dont nous avons le secret depuis une dizaine d’années.

Aucune loi ni aucun juge ne devrait avoir à sonder la psychologie profonde d’une femme qui préfère couvrir son corps et sa tête à la plage, non pas parce que ce serait du fascisme, du nazisme ou que sais-je, mais simplement parce que c’est impossible et ridicule.

En lieu et place du burkini, et puisqu’une loi sur les dimensions autorisées pour les maillots de bain semble peu probable (encore qu’on ne sait jamais), je vous propose un débat national sur le budget alloué au recrutement et à la formation des forces de police, ou sur la mise à jour des manuels d’opération en cas d’attaque terroriste, ou sur la redéfinition de la carte des commissariats.

Des sujets certes à peine plus arides, mais un peu plus opportuns et susceptibles d’améliorer notre sécurité. (Et écrire cela, ça n’est pas applaudir des deux mains à Munich ou aller faire des courbettes à la Kommandantur. C’est garder la tête froide.)


2. Où nous mène l’hystérie ambiante

Un indice : la destination tient en deux lettres et finit par 2017.

Ce message s’adresse au personnel médiatique et politique : à moins que vous n’en ayez strictement rien à fiche ou que vous souhaitiez la victoire du FN en mai prochain, il va falloir penser à relever un peu le niveau.

Parce qu’au jeu de l’hystérie et du repli, personne ne peut battre le FN. Traiter les gens de collabos alors qu’on ne parle que de vêtements de plage, prendre un arrêté municipal de sûreté publique pour un maillot de bain, ne fait que valider la motivation profonde du vote d’extrême droite : que c’est nous contre eux et qu’on ne s’en sortira que par la force.

Votre grande déclaration républicaine sera oubliée dans une semaine ; votre interdiction de pacotille, cassée dans un mois ; tout ce qui restera, c’est que vous, journaliste derrière votre clavier ou politique en campagne, n’avez simplement pas la force nécessaire — qu’il en faut plus, et que vous n’êtes pas capable d’en faire plus.

À mesure qu’augmente la cote de Marine Le Pen, la popularité rance que vous offrent vos saillies rétrécit. En mai il n’en restera rien, et personne ne vous le pardonnera.


Je n’ai jamais pensé que les mots aient autant d’importance que les actions. C’est trop facile, et ça revient à minimiser le passage à l’acte. Si l’extrême-droite prend le pouvoir en 2017, la responsabilité sera d’abord celle du corps électoral.

Mais chacun d’entre nous porte une part de responsabilité dans les débats qu’il alimente et les communautés de pensée qu’il agrège autour de lui.

Il est encore temps de rectifier le tir.


(P.S. : Si vous voulez conserver intacte votre santé mentale, ne faites pas comme moi ; ne vous amusez pas à rechercher “musulmans juifs” sur Twitter. Ça pique.)

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