Peut-on vraiment relire un livre ?
Bon, on va vite se mettre d’accord : côté originalité, on ne peut vraiment pas dire qu’ils se foulent des masses chez Bookends, le blog biblio du Nouiork Taïmz. Les thèmes autour desquels ils décident chaque semaine de faire croiser le fer à deux de leurs membres sont — comment dire ? — tellement bateau que c’est à fleurets plus que mouchetés que se font nécessairement les duels ! Mais, les questions bateau ne sont pas seulement consternantes, elles sont aussi, par nature et par destination, concernantes, comme dit la novlangue contemporaine.
Il y a quelques mois, les p’tits gas de Bookends se demandaient si l’écriture créative pouvait s’apprendre — et s’enseigner — comme s’apprend ou s’enseigne la chimie ou la biologie, par exemple. Début septembre, c’est autour de la question battue et rebattue de l’utilité de la littérature que s’organisait leur duel hebdomadaire. Plus récemment, c’est à comprendre pourquoi l’identification aux personnages explique la fortune d’un roman qu’était consacrée le débat des blogueurs. Et il y a deux semaines, la question était : nos goûts et nos habitudes littéraires varient-ils avec l’âge ?
La réponse, je vous la fait courte, est : oui ! C’est qu’il en va des livres comme des vins : il y en a qui vieillissent mal (L’attrape-coeur et Le rouge et le noir pour le premier blogueur) et d’autres qui requièrent de celui qui les goûte d’avoir le palais déjà formé pour être pleinement appréciés (Un compte-rendu littéraire de Kierkegaard pour le second blogueur). Si on voulait employer une langue un peu plus sophistiquée (ou plus pompeuse, c’est selon), on dirait que tous ces livres qu’on a aimés gosse et qu’on déteste adulte ou qu’on n’a pas su comprendre jeune et qu’on cultive une fois grand, ce n’est pas simplement une affaire de goûts qui varient avec le mouvement naturel du passage des âges de la vie. C’est aussi la structure même de la faculté de juger qui se trouve retravaillée au fil du temps, de la faculté de juger comme processus cognitif où s’ordonnent et viennent s’ajuster le plaisir esthétique, la satisfaction heuristique et l’évaluation éthique.
Mais à la lecture des deux billets de Bookends, c’est une autre question, tout à fait accessoire en apparence, qui vient préoccuper le lecteur : est-il réellement possible de relire un livre ? C’est qu’il se peut bien que relire un livre soit comme se baigner deux fois dans les eaux d’une même rivière : une impossibilité pratique. D’abord parce que les tours et les figures dont se tisse un texte nous le propose toujours comme un matin neuf dont la contemplation et la jouissance que l’on en tire sont chaque fois uniques. Ensuite, parce que chaque lecture investit les livres qu’on relit d’émotions, d’expériences et de perspectives si différentes qu’elles confèrent auxdits livres un caractère d’inédit. Enfin, parce qu’on peut douter qu’il y ait des gens qui relisent des livres de part en part : il semble que l’on relise toujours des bouts de livres, qui suffisent à réactiver la mémoire complète que l’on s’en était constituée à la lecture initiale.
Bien sûr, on pourrait soutenir qu’il existe des oeuvres qui ne savent pas se contenter de lectures uniques. Des oeuvres qui contraignent presque fatalement à la relecture studieuse et patiente. Celles de Marx ou de Proust, par exemple, qui ne se lisent pas, mais se relisent, encore et encore. Et on pourrait citer deux ou trois autres dans le même genre. Mais, à la fin des fins, à de très rares exceptions près, relire consiste souvent à reprendre un ouvrage, à l’ouvrir au hasard pour une revisitation plus ou moins cursive, en général debout, appuyé contre sa bibliothèque, soit que l’on cherche à confirmer une référence, soit que l’on suive en sautant d’une page à l’autre des annotations que l’on y avait laissées, puis à le refermer, le dit livre, pour ce qui, aux hasards de la vie, peut être une période plus ou moins longue.
N’est-ce pas ?