Une boussole à la mer

Tout est question de perception. Hier, aujourd’hui, demain. Trois jours. Trois jours que l’on vit différemment l’un par rapport l’autre. Il y a notre sensibilité propre et ce point commun : Nous ne savons pas anticiper notre avenir avec précision. Je, tu, on l’écrit en pointillé. Alors on se demande, on s’imagine et se torture. Dans la file d’attente, les interrogations attendent, l’une après l’autre, que leur sort soit réglé. Le problème survient lorsqu’elles créent un embouteillage cérébral. C’est à ce point de rupture que l’on atterrit chez un psy ; pour mettre de l’ordre dans un esprit qui part à la dérive. Au large. C’est vaste le large, on s’y perd. Parfois, on s’y retrouve.

Dans cette histoire, la psychologue est un référentiel. Elle est là, ou pas. Peut-être s’agit-il d’un ami, d’une simple vue de l’esprit. Le fauteuil est-il vide ou sert-il d’assise molletonnée. Juste le besoin de parler, d’être écouté. A défaut d’être lu.
Quelle direction voulez-vous prendre ?

Pouvez-vous affiner votre question ? Je ne veux pas paraître déplacer, mais je la sens incomplète. De grâce, faites l’effort de vous faire comprendre. J’ai assez d’interrogations qui jonchent ma boite crânienne. De haut en bas, de gauche à droite, elles se billardisent. C’est pour cela que je suis ici. Je réponds aux vôtres et j’obtiens quoi de vous ? Un entremêlement des synapses et un pot au feu de neurones.

Quelle direction voulez-vous donner à votre vie ?

Merci. Merci pour cette précision. Vous voyez lorsque vous y mettez du vôtre, cela fonctionne mieux. On peut s’entendre vous et moi. Créer un lien sans ambiguïté, désintéressé; moyennant finance.

Elle veut savoir vers où je me dirige. A un instant T, Si je me trouve à un point A, quel est le point B vers lequel je tends. Indiquer une direction sous-entend de maîtriser les points cardinaux. J’ai toujours confondu mon Nord et ton Sud. Et puis, il faut une boussole pour se repérer, sinon comment aurait vogué le Titanic ? Merde… A vrai dire, j’ai arrêté la course d’orientation au collège. Et dans l’immédiat, je ne donne pas l’impression d’être en mouvement. Ici, assis sur son fauteuil. Je stagne. Mais dans la tête je trotte. Mon grand-père faisait confiance aux constellations : « Suis l’étoile du berger, elle rameute le troupeau à la bergerie ». Il avait du Pif. Une nuit, à trop la poursuivre, il est tombé dans une crevasse. Le flair l’a fui. Mon père y mettrait son grain de sel : « Poursuis ton chemin comme un tunisien conduit son taxi, au feeling. Ils finissent toujours par arriver ». Certes, dans quel état ?

Elle a posé sa question d’une voix monocorde. Plate. D’un calme à faire culpabiliser un muet essayant de sortir un son. Sa voix si fraîche du début s’apparente à celle d’une droïde ménopausée. Je veux dire, dans une chorale, il y a des voix de féminines distinctes : Soprano, Mezzo-Soprano, Alto. A leur intonation, on ressent l’émotion. Bon sang, elles véhiculent un frisson. Il nous déchire le cœur. Ce moment où le tympan bourdonne comme un Essaim qui butine à l’oreille. Là, rien.

Face à moi, sur son fauteuil, elle croise puis décroise ses jambes. Elle s’est endurcie. Sa cuisse ; je parle de sa cuisse, évidemment. Elle contracte son quadriceps pour la galber. Plus je m’avachis dans ce fauteuil, plus elle paraît massive. Ma paupière tremble lorsque je panique. Elle saccade ma vision et m’empêche de me focaliser sur l’objectif directionnel. Comme un enchaînement de diapositives au bruit saccadé tac tac tac tac. Quel marasme oculaire ! Mon œil est un trombinoscope. Mon esprit une boîte de nuit. Je danse avec ma psy. Bon sang, Je glisse dans ce fauteuil sous le poids de son œil interrogateur. J’essaie de maintenir ma tête hors de l’eau. Rien n’y fait. Je bois la tasse. Glou.

Je me sens spectateur d’une pièce de théâtre, jouée par cette comédienne bon marché. Cette animatrice de séance qui dicte le tempo. Un coup j’suis calme, un coup j’t’angoisse. Et puis j’ai beau regarder autour de moi, scruter les fauteuils, ils sont vides. Je suis son seul public. Je suis le public. J’aurais dû m’alerter : on ne rentre pas dans un restaurant sans client.

De son point de vue, la situation paraît banale. Sans accroc ni surprise. Elle vit cette scène au gré des patients qui se succèdent. Elle les travaille lors de l’interrogatoire et les guide vers le coup de poignard. Elle nous vide, nous rend fébrile. Je suis un produit dans son usine à paumés. Dans son monde à elle, la question du futur est anodine, chacun y répond sans sourciller. Dans quel monde vit-elle ?

Un espace fait de divans et de fauteuils. De gens assis et allongés. De certains qui posent des questions et d’autres qui y répondent. Mais certainement pas de gens qui courent. Courir après quoi ? Là-bas, on se frotte le menton. Signe distinctif des gens qui analysent. Même lorsque cela n’a pas lieu d’être. Ils ont Ce mouvement de l’index et du pouce, la pince de crabe, qui creuse un sillon entre la lèvre inférieure et le menton. Lorsque l’os devient apparent, ils font une pause, prennent un thé. Et ne peuvent s’empêcher d’étudier le mouvement de la cuillère par rapport au fluide. Le remettent en question. Grattent le fond de la tasse avec leur couvert. Puis la truelle, c’est efficace une truelle. Une sous-coupe, une table, un sol, des poussières, la terre. A creuser, ils trouvent. Ils trouvent une nouvelle théorie. Théoriser leur suffit. De toute façon, ils n’ont pas le temps de faire plus ; pas le temps de vivre.

Je n’appartiens pas à cet univers. Ici, les gens ne s’inspectent pas. Ils se croisent, se saluent tout au plus. On se loupe ; Une fois, deux fois, toute une vie. A tâtons, on arpente le sentier, lui donnant juste assez de sens pour le poursuivre. Ni plus, ni moins. La masse se contente de ses acquis, en faisant de ses pensées une ronde dans laquelle elle danse jusqu’à l’enivrement final. Parfois, On se bourre la gueule dans une boîte à chagrin ou on s’assoit boire un thé vert. Il détoxifie le corps, l’esprit ? On se regarde, mais pas trop. Juste assez pour ne pas heurter l’hypersensibilité de l’interlocuteur. Ne pas lui donner l’impression qu’on le persécute. Alors qu’on aimerait bien. Au fond, On aimerait bien comprendre ses rides, ses rictus, tous ces traits qui le définissent.

On se parle de tout et de rien. De rien. On ratisse large pour ne pas développer un aspect en particulier. On aborde l’avenir, parfois. C’est effrayant de penser à demain. Alors on le condense. On le résume. Il tient en une phrase, tout au plus un paragraphe. On balaie les prochains mois en 5 minutes. Mais dans sa tête à lui, son avenir est-il réduit à 5 minutes ? Regarde-t-il seulement le Temps entre quatre yeux. Celui d’avant. Celui qui arrive. Celui qui passe, passe. On en reste là. Dans des relations hygiéniques et édulcorées ; car il faut faire court, c’est-à-dire superficiel. Au fond, on s’épargne les détails qui nous perdent. Et on paie pour être écoutés. Dès la mise en bouche la tasse est vide. Le thé s’assoiffe. On se quitte en chantonnant. Comme si de rien était. Le voisin en fait de même. Les tables d’à côté aussi. On chantonne en coeur. Le même air. Les mêmes goûts. Le même quotidien. Le même cadre. Le même avenir tout tracé ? Putain, Non.

Cette question, elle a le mérite de faire tomber le masque. Il y a donc ceux qui entrent dans la danse, et les brebis égarées. Les intrépides qui se fichent du bien-pensant et de l’anesthésié de l’hypophyse. On ne te donne pas de permis de causer pas plus que de faire. Prend-le. Si tu ne te retrouves pas dans cette ronde, sors. Sors de scène. Laisse-les tourner. S’étourdir. Ne t’enchaine pas à ce Bonheur qu’on t’a vendu et si vite frelaté. Tu auras droit à des regards qui te défèquent leur amertume. Qu’importe, Tellement de choses sont à découvrir ; sur toi. Prend le citron, le reste, presse les à en extraire la pulpe. T’avais pas prévu de devenir marin, d’embarquer et de naviguer au loin des côtes. Cela fait peur d’avancer vers quelque chose d’imprévisible. Ben ouais mon vieux, il te faut assumer. C’est la moindre des choses. On va aller au bout. Même si on ne sait pas très bien comment le trouver. Ta boussole déconne ? On s’en fout.

Le but est-il de se donner un Cap à tout prix? Certains le tiennent, d’autres le contournent. L’important n’est pas tant le point B que d’oser regarder au loin. Et se créer des perspectives. Qu’importe la précision tant que l’on vit une histoire qui nous correspond. Nous sommes ces explorateurs à la recherche de ce qui nous anime. Il peut nous arriver d’enlever nos mains du gouvernail. Le vent, les voiles nous mèneront ici ou là. Bâbord, Tribord, j’arriverai bien Quelque part. Je suis ce Capitaine brinquebalant à la barre. Cette barque, au mât bancal, au milieu de l’océan. Ma direction n’est pas figée. Je tourne, retourne et me détourne. Bien Incapable d’anticiper ce qu’il y a derrière. Au-delà des prochains mois et années. Après l’horizon. Simplement, je fais. Chaque jour, je fais. Je rame et provoque la suite. Mis bout à bout, ces coups de bras construisent un périple singulier. Le mien. Le tien. Un puzzle où chaque moment est une pièce qui s’imbrique à l’autre. La complète. Jusqu’à former ton œuvre.

Sa tête bascule ; comme un geste d’acquiescement. J’ai du extérioriser mes pensées. Mes lèvres sont décousues. Elle se lève, Je me lève et lui tend la main. Comme deux camarades ayant parcouru un bout de chemin. Le claquement de la porte derrière moi me fait comprendre que c’est terminé. Ou que cela commence.

Je prends le large.