Cher Muhammad Ali,

Tu n’imagines pas la tristesse qu’est la mienne aujourd’hui. La nouvelle de ta mort a provoqué en moi un profond chagrin.

Muhammad, tu étais mon héros. C’est arrivé comme ça sans que je m’y attende comme quand on tombe amoureux.

Je t’ai d’abord rencontré à la télé, tu allumais une flamme olympique, les journalistes te présentaient avec beaucoup de respect, j’ai été sidéré par ton histoire. J’avais 14 ans en 1996. Je ne jurais que par Barkley, Jordan ou Magic Johnson. J’avais déjà entendu parler de toi. Quand ça causait boxe, les adultes citaient parfois ton nom. Tu étais pour moi un Tyson, un Holyfield, un Sugar Ray Leonard ou Robinson, un Joe Louis, un Marciano. J’avais tout faux.

Quelques jours plus tard après la cérémonie d’ouverture, je te voyais au milieu de l’équipe de basket américaine. Chaque joueur dont je connaissais le poste et l’équipe, dont je lisais les exploits dans les magazines, dont je collectionnais les cartes, voulait te toucher, avoir sa photo avec toi. Je dois te confesser qu’à ce moment-là je ne comprenais pas bien tout cet engouement autour toi. Tu étais déjà malade, tremblotant, vieillissant, j’avais du mal à voir en toi le plus grand boxeur de tous les temps, j’avais du mal à voir en toi le militant pour les droits civiques, tu semblais si faible. Pourtant, quelque chose dans le regard, dans ton sourire en coin, laissait penser que tu avais été un grand combattant et que tu continuais à l’être. Tu ne semblais impressionné par rien, pas même par ta maladie.

Il a fallu quelques années pour qu’on se recroise. Je ne t’avais pas oublié. Je parlais parfois de toi, répétant ce que les journalistes avaient dit.

C’est Michael Mann qui nous a réuni, Michael Mann et Will Smith. Il parait que tu étais venu sur le tournage et que tu t’étais demandé si tu avais vraiment été aussi fou que ça!

Muhammad, tu n’étais pas fou, tu étais entier.

Après ce film, j’ai tout vu et tout lu sur toi. J’ai été fasciné, ça a été le coup de foudre. Nous n’avions pas grand chose, sinon rien en commun. Tu étais un grand Noir, je suis un petit Blanc. Tu étais croyant, je suis un fou d’athée. Alors que tu as épousé la religion pour faire partie d’une communauté qui te ressemble, je me suis fait débaptiser pour ne pas faire partie de la communauté catholique à laquelle je ne veux pas ressembler. Alors que tu avais un charisme incroyable, je suis introverti. Ils disent qu’il faut de tout pour faire un monde. Sans doute. Sans doute aussi que j’ai toujours voulu ressembler à des hommes comme toi ou Malcolm X ou Martin Luther King. Peut-être parce que vous étiez prêts à donner votre vie pour vos combats. Je n’ai jamais eu à me battre, je n’ai jamais eu à être courageux, je suis un homme blanc, un privilégié. Bien sûr Muhammad, beaucoup de sujets m’interpellent. Ne vas pas croire que je me fous de tout. Je suis révolté par notre système économique qui appauvrit les plus pauvres et enrichit les plus riches, je suis écœuré par l’exploitation des gens, par le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie. La question environnementale aussi. Tant de choses me révoltent… L’autoritarisme d’Etat, le néolibéralisme… Muhammad, je suis un piètre militant, si tu savais… Comment être à la hauteur de ses héros?

Oh! Tu sais, tu fais la Une des journaux! Quel pied de nez tu leur fais à tous ces racistes et islamophobes! Tu prends tellement de place sur tous ces sites prompts à réduire les Musulmans à des terroristes! J’imagine la tête des haineux, de ceux qui ne supportent pas l’idée qu’on prie un autre Dieu que le leur! Je les imagine sur leurs forums, bien entre eux, à minimiser ton héritage.

Dans le film Ali, y’a cette superbe scène d’ouverture où on découvre ton monde, ta personnalité, où on découvre ton éveil, l’éveil du champion, mais aussi du combattant. Le film s’ouvre sur un concert de Sam Cook (joué et chanté ici par David Elliott) qui ressemble à One Night Stand At The Harlem Square Club en 1963. Putain cette voix! Pendant les 20 minutes d’ouverture d’Ali, mes poils sont dressés. Un des meilleurs moments de cinéma que j’ai pu vivre! Et je ne parle pas du combat contre Liston. Muhammad, quel cadeau tu as fait au monde ce jour-là! Puis tu as décidé de ne plus t’appeler Clay, c’était devenu trop insupportable pour toi, tu ne pouvais plus porter le nom d’un esclavagiste. Qui aurait pu te le reprocher? Cassius X, puis Muhammad Ali. Cassius. Tu sais, je me suis souvent dit que si j’avais un fils, j’aimerais qu’il s’appelle Cassius, en second prénom, parce que l’héritage serait peut-être trop lourd à porter. Je l’appellerais bien Mohamed, mais n’étant pas musulman, cela serait insultant. Comment te rendre hommage Muhammad? Comment te rendre ce que tu m’as donné? Je sais bien que tu ne me l’as pas donné à moi spécifiquement, mais j’ai pris tu sais, je l’ai pris, ce que tu as donné à l’humanité, je l’ai pris. J’aurais été con de ne pas le faire.

Tu as choisi de ne pas contribuer à la guerre du Viet-Nam. Tu as choisi de ne pas servir d’exemple. Tu le savais, s’ils envoyaient le Champion du peuple à la guerre, tu serais devenu un objet de propagande. Ils ne t’auraient pas envoyé sur le front, ils ne sont pas fous, tu aurais été dans une caserne, sans doute en Allemagne comme Elvis. Ton nom aurait été utilisé pour rafler des jeunes hommes noirs et pauvres, et ils auraient défendu une liberté dont ils ne pouvaient même pas jouir dans leur propre pays. Bien sûr, ils n’ont pas eu besoin de toi pour envoyer des jeunes noirs à l’abattoir. Au moins, tu ne leur as pas servi de caution morale. Tu ne voulais pas servir de prétexte. Tu l’as dit, aucun Vietcong ne t’a jamais traité de nègre. Ton combat n’était pas à l’autre bout du monde, ton combat était sur tes terres, pour ton droit à ne pas être stigmatisé, pour ton droit à ne pas vouloir tuer d’autres êtres humains parce qu’ils pensaient autrement que l’idéologie dominante de ton pays. Muhammad, tu aurais pu aller en prison. Beaucoup ne le savent pas, mais tu dois ta liberté aux Témoins de Jéhovah. En 1955, ils avaient obtenu le statut d’objecteur de conscience. Cela leur permettait de refuser de participer à une guerre non ordonnée par leur Dieu. En te plaçant comme objecteur de conscience, tu as évité la prison. La vérité, c’est qu’au début, les juges de la Cours Suprême voulaient te mettre en prison. Tu as alors pu de nouveau boxer. Oui, ton pacifisme, ton refus d’incorporation, t’interdisaient de faire ce que tu savais faire de mieux, t’interdisaient de boxer, de faire ton travail. Ils ont essayé de te priver de ton identité. Les pauvres fous, ils ignoraient tout de toi! Tu en as bavé c’est sûr. J’ai envie de dire naïvement que cela t’a rendu plus fort.

Putain Muhammad, tu es mort. La veille, j’apprenais que tu avais été admis à l’hôpital. Tu sais, je me suis dit que tu serais vite remis, parce que tu étais Muhammad Ali, et que… Enfin… Tu ne pouvais pas mourir, pas dans ma tête. Quand j’ai appris ta mort le lendemain, tu sais quoi?, j’ai eu cette chanson dans la tête, A Change Is Gonna Come, tu la connais je sais, tu adorais Sam Cook. Et puis j’ai essayé de penser, c’était diffus dans mon esprit, je n’arrivais pas à y croire. Dans les bras de ma chérie, je réfléchissais. Muhammad Ali ne peut pas mourir, ça n’a pas de sens. Et puis la réalité m’a frappé, un uppercut dans le menton, paf!, tu savais si bien les donner, et je dois te confesser Muhammad que j’ai pleuré. Je me sentais con, je te pleurais mon Muhammad, et crois-moi, les larmes me montent aux yeux en écrivant ces lignes. Merde Muhammad, pas toi putain…

Tu ne dois pas comprendre pourquoi je t’aimais tant…

Pour tout ce que tu étais, pour tes qualités et tes défauts, pour avoir été terriblement humain, pour avoir été terriblement intègre, pour tes erreurs, pour n’avoir jamais abandonné. Tu sais, en 2001, j’avais à peine 19 ans et je te découvrais à travers Will Smith. A 19 ans, je n’avais pas tout réglé de mon enfance, de mon adolescence. L’absence d’un père, tu en conviendras, influence beaucoup la vie d’un môme. Le mien a tout abandonné pour faire sa vie ailleurs. Il ne s’est pas battu. Il a fait le choix de la fuite. Toi, tu as toujours combattu l’adversité. C’est ce que j’aurais voulu attendre d’un père. Ne t’en fais pas Muhammad, je n’ai jamais vu en toi un père de substitution, pas plus que Michael Jordan avant toi. Mais j’ai toujours vu une figure d’intégrité morale, c’est tout ce dont j’avais besoin.

Peut-être qu’un jour nous pourrons parler de ton rapport aux femmes… Je l’ai dit, tu n’étais pas parfait Muhammad.

Après Ali, je me suis jeté sur When We Were Kings, le documentaire sur ton combat à Kinshasa. J’ai aussi lu Le Combat du Siècle de Norman Mailer, j’ai regardé tous les documentaires possibles, même celui où tu te mets toi-même en scène, pas ton meilleure choix, tu étais Le Plus Grand sans aucun doute, mais pas le plus grand acteur. J’ai lu des articles sur toi, ai regardé tes combats, j’ai lu Alias Ali de Frédéric Roux, putain, ça c’est du bouquin!

Malgré tout, je ne te connaissais pas. Je ne connaissais que l’homme public, génial, drôle, charismatique, babillard, formidable orateur. Le poète aussi. Toi, l’auteur du plus court poème de l’histoire, quand, à Harvard, lors d’une conférence, on te demande un poème, tu réponds:

“Me… We.”

Ont-ils eu conscience, tous ces gosses de riches blancs (j’imagine qu’il ne devait pas y avoir beaucoup de Noirs à Harvard en 1977), que Muhammad Ali avait livré là son plus beau discours? Tout était dit: “Moi, Muhammad Ali, homme noir musulman, descendant d’esclaves, moi que vous regardez et écoutez, je me définis aussi à travers vous. Comme vous vous définissez à travers moi. Je ne suis pas seul, nous sommes ensembles.”

Toi qui a combattu les plus grands boxeurs, toi qui a combattu l’Etat américain, toi qui t’es engagé contre la guerre, la pauvreté, pour la liberté, l’égalité et le droit à être soi-même, ton plus long combat fut cette maladie, cette maladie incurable qui t’affaiblira de plus en plus jusqu’à ce que tu n’aies plus de forces. Je ne peux m’empêcher de t’imaginer dans ce lit froid d’hôpital, te sentant partir, entouré de ta famille. Qu’est-ce qu’ils devaient être fiers de toi! Qu’est-ce que je suis fier de toi! Fier et heureux de t’avoir connu, à travers les écrans, à travers les livres et les journaux. Fier et heureux de t’avoir aimé, de t’avoir admiré. Fier d’avoir en commun un morceau de temps avec toi.

Muhammad, tu ne le sais pas, mais il y a une part de toi en moi. Cette part que tu as bien voulu laisser aux autres, cette part publique, cette force incroyable —mais d’où la tenais-tu? — qui t’empêchait de baisser les bras même quand tu n’en pouvais plus.

Merci pour tout Muhammad.

Voilà Muhammad, je vais devoir conclure. Je fais un peu durer, j’ai l’impression qu’en terminant ce texte, tu ne seras définitivement plus là. Tu vas me manquer tu sais. Maintenant, je suis grand, je vais sur mes 34 ans, je n’ai plus autant besoin de repères qu’avant, mais ça fait bizarre. Tu m’as aidé à poser les bases de ma vie d’adulte. Tu vas me manquer, c’est un fait. Je vais continuer à te regarder, à te faire vivre à travers les livres et les images. Je vais continuer à te rendre hommage, à te défendre, à te faire connaître.

Tu as dû déjà rencontrer ton Dieu, j’imagine qu’il t’a souri et qu’il t’a demandé qui était le plus Grand. Tu n’as certainement pas osé lui répondre que c’est toi le plus grand, car tu l’as dit toi-même, il n’y a rien de plus grand que Dieu. Nous ne pouvons pas être d’accord sur ce point, ce n’est pas grave, je t’admire et t’aime surtout pour tes différences.

Adieu Muhammad.

Et merci.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.