Combien de peupliers avant le premier baobab?

Il y a les endroits où l’on va et les endroits où l’on passe. On choisi les premiers et les autres nous sont imposés par la cartographie des lieux ou la logistique d’une compagnie de transport. Ils se dessinent logiquement comme les perles d’un rosaire à égrener pour arriver à destination. Ce sont les gares où l’on émerge de somnolence pour vérifier du coin de l’œil que personne ne descend avec nos valises, et les villages où l’on s’arrête pour acheter le journal et un paquet de cigarettes. Interminables escales dans d’inconfortables aéroports ou brèves pauses-pipi sur aires d’autoroutes. Zones tampon, paliers de décompression entre le routinier et l’exceptionnel, on n’y prête peu attention, l’esprit déjà plongé dans les aventures à venir.

On en retient éventuellement le nom, parfois même l’apparence, mais l’essence nous échappe. Les extrémités du segment, voilà ce qui nous intéresse, et on se moque bien de la portion de droite qui les sépare. Et pourtant, il faut bien le combler cet espace entre départ et arrivée. Il en faut des villages entre Paris et Lyon, des plaines entre Moscou et Pékin, des rivières, des forêts, des montagnes entre le moment où l’on fait et défait son sac à dos. Nul lieu n’est exotique en lui-même ; il le devient de par la distance qui nous en sépare, de par cette succession de contrées à traverser. La magie d’un Paris – Tombouctou ne réside ni dans Paris, ni dans Tombouctou, mais bien dans ce bref trait d’union qui les raccorde. Des milliers de kilomètres de route, des postes frontières, des bourgades qui changent graduellement d’apparence – tout comme les gens qui y habitent – des coutumes, des langues, une mer, un désert : tout cela contenu en un simple signe de ponctuation. Un humble tiret chargé d’imagination.

Il y a ces panneaux de sorties d’autoroute, blancs, verts ou bleus, qui indiquent les villes que l’on abandonne derrière soi, embranchements que l’on laisse sans explorer, portions de monde qui disparaissent dans le rétroviseur. Il y a ces superficies idoines à la divagation qu’offre le chemin de fer, qui maquille quelque peu la réalité, évitant dès que possible de longer les agglomérations. Il y a les grandes étendues bleutées de mer ou de ciel pour les voyages lointains. Il y a, partout sur cette planète, des paysages où reposer les yeux quand la tête choit contre un hublot ou une fenêtre. Ce sont les échantillons des existences que l’on aurait pu avoir.

On parcourt superficiellement du regard ces lieux qu’on ne foulera peut-être jamais et dont l’unique mérite est de se trouver sur notre chemin. Ils ont quelque chose de semblable à ces milliers de personnes que l’on croise tous les jours dans les grandes villes sans aucune interaction. Peut-être s’agit-il d’un stratagème de l’égo que d’ignorer ces contrées dont l’infinité renvoie celui qui les observe à sa petitesse? Il est en effet décourageant de prendre conscience que pour chaque pas effectué dans une direction, ce sont 359 degrés de chemins potentiels que l’on délaisse. Et c’est bien là le dilemme du voyageur (et la raison de son addiction) : il emplit sa besace de nouveaux rêves plus vite qu’il ne peut les réaliser.

Alors? Combien de peupliers avant le premier baobab? Combien de moineaux, de pinsons, de mésanges avant d’assister au vol du condor? Combien de verdure avant le désert? Combien d’ordinaire avant l’inhabituel? Certains ne le sauront jamais, qui décident d’ignorer le trajet. Ce sont les mêmes qui se réveillent un beau matin avec les cheveux blancs, se demandant ce qu’il est advenu de leur jeunesse. Les yeux fixés sur la ligne d’arrivée, ils ratent ce qui se déroule en bord de route. Ils ne voient ni les ruisseaux se convertir en fleuves, ni les montagnes s’estomper en collines. Ils s’exclament soudain qu’ils ont froid, n’ayant rien remarqué de la lente descente rougeoyante du soleil.

A l’inverse de ces gens, je souhaiterais ne jamais arriver. Être en route, toujours, vers un quelque part inaccessible. N’avoir pour destination rien de moins que l’horizon. Rêver de voir un jour les baobabs sans cesser pour autant de profiter des peupliers.