Comment la technologie pirate l’esprit des gens

Par Tristan Harris traduit de l’anglais par Onur Karapinar

Temps de lecture estimé : 18 minutes

« Il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés. » — Inconnu.

Je suis un expert sur la façon dont la technologie détourne nos vulnérabilités psychologiques. C’est ce pourquoi j’ai passé les trois dernières années en qualité de « philosophe produit » (“Design Ethicist”) chez Google à me soucier de concevoir des choses qui puissent défendre l’esprit d’un milliard de personnes d’être distraites.

Quand nous utilisons une technologie, nous nous concentrons souvent avec optimisme sur toutes les choses qui sont faites pour nous. Mais je veux vous montrer à partir de quand cela pourrait être le contraire.

D’où vient le fait que la technologie exploite la faiblesse de nos esprits ?

J’ai appris à penser de cette façon quand j’étais un magicien. Les magiciens débutent par la recherche d’angles morts, des vulnérabilités et des limites de la perception des gens, de sorte qu’ils puissent influencer ce que les gens font sans s’en rendre compte. Une fois que vous savez comment actionner ces leviers de manipulation, vous pouvez jouer avec les gens comme un piano.

C’est moi en train d’effectuer un tour de magie à la fête d’anniversaire de ma mère.

Et cela est exactement ce que les designers produits font à votre esprit. Ils jouent avec vos vulnérabilités psychologiques (consciemment ou inconsciemment) dans la quête d’attirer votre attention.

Je veux vous montrer comment ils le font.

Détournement n°1 : Si vous contrôlez le menu, vous contrôlez les choix

Qu’est-ce qui n’est pas sur le menu ?

La culture Occidentale s’est bâtie autour d’idéaux de liberté. Des millions d’entre nous défendent bec et ongles notre droit de faire des choix « libres », alors que nous ignorons comment ces choix sont manipulés en amont par les menus que nous ne choisissons pas à première vue.

Ceci est exactement ce que les magiciens font. Ils donnent aux gens l’illusion du libre choix tout en architecturant le menu afin qu’ils puissent gagner à tous les coups, et ce, peu importe ce que vous choisissez. Vous n’imaginez pas à quel point cette idée est fondamentale.

Quand on donne un menu à des personnes, elles demandent rarement :

  • « Qu’est-ce qui n’est pas dans le menu ? »
  • « Pourquoi on me propose ces options et pas les autres ? »
  • « Puis-je savoir quels sont les objectifs des fournisseurs du menu ? »
  • « Est-ce que ce menu me donne du pouvoir pour mon besoin initial, ou alors ces choix s’apparentent sous une forme de distraction ? » (par exemple, un rayon entier de dentifrice)
Comment tout ce choix peut m’aider dans le besoin exprimé suivant « je n’ai plus de dentifrice » ?

Prenons un exemple, imaginez que vous êtes dehors avec des amis un mardi soir et que vous voulez poursuivre la conversation. Vous ouvrez Yelp pour trouver des recommandations à proximité. Le groupe se transforme en des visages regardant leurs téléphones pour comparer les bars. Ils scrutent les photos, jugent les cocktails. Est-ce que ce menu est toujours pertinent pour le désir originel du groupe ?

Non pas que les bars ne représentent pas un bon choix, c’est juste que Yelp a substitué la question du groupe d’origine (« Où pouvons-nous aller pour continuer de parler ? ») par une autre question (« Qu’est-ce qu’un bar avec de bonnes photos de cocktails ? ») tout cela mis en forme par le menu.

De plus, le groupe tombe dans l’illusion que le menu Yelp représente un ensemble complet de choix pour où aller. Pendant qu’ils regardent leurs smartphones, le groupe ne prend pas la peine de voir le parc dans la rue avec un groupe qui joue en live. Ils ratent la galerie qui apparait de l’autre côté de la rue servant des crêpes et du café. Aucun de ces plans n’apparaissent sur le menu de Yelp.

Yelp recadre subtilement le besoin du groupe « Où pouvons-nous aller pour continuer de parler ? » en termes de photos de cocktails servis.

Plus la technologie nous propose des choix dans presque tous les domaines de nos vies (informations, événements, endroits où aller, amis, rencontres, emplois) — plus nous supposons que notre téléphone à toujours la réponse la plus pertinente et la plus utile sous la main. N’est-ce pas ?

Le menu « le plus stimulant » est différent du menu qui a le plus de choix. Mais quand nous nous abandons aveuglément aux menus qu’on nous propose, il est facile de perdre la notion de différence :

  • « Qui est libre pour sortir ? » devient un menu des personnes les plus récentes qui nous ont envoyé un message (qu’on pourrait contacter).
  • « Qu’est-ce qui se passe dans le monde ? » devient un menu de flux d’actualités.
  • « Qui est seul pour aller à un rendez-vous ? » devient un menu de visages à glisser sur Tinder (plutôt que d’avoir des événements locaux avec des amis, ou des aventures urbaines à faire à proximité).
  • « Je dois répondre à ce mail » devient un menu de touches pour taper une réponse (plutôt que d’avoir des façons plus originales de communiquer avec une personne).
Toutes les interfaces utilisateurs sont des menus. Et si votre service de mail vous donnait l’occasion d’avoir des choix pour répondre (« Fixer une date »), plutôt que « quel message vous voulez-vous écrire en réponse ? » (Design by Tristan Harris)

Quand nous nous réveillons le matin et allumons notre téléphone pour voir une liste de notifications — cela cadre l’expérience de « se réveiller le matin » autour d’un menu de « toutes les choses que j’ai manqué depuis hier. » (pour plus d’exemples, allez voir le discours de Joe Edelman sur l’empowering design)

Voici une liste de notifications lorsque nous nous réveillons le matin — quel pouvoir à ce menu de choix dès lors que nous nous réveillons ? Est-ce qu’il reflète ce qui nous préoccupe ? (issu du discours de Joe Edelman sur l’Empowering Design)

En façonnant les menus que nous choisissons, la technologie détourne la façon dont nous percevons nos choix et les remplace par des nouveaux. Mais plus nous prêtons attention aux options qu’on nous donne, plus nous remarquerons qu’ils ne correspondent pas à nos réels besoins.

Détournement n°2 : Mettre une machine à sous dans des milliards de poches

Si vous êtes une application, comment voulez-vous garder les gens accros ? Changez-vous en une machine à sous.

Une personne moyenne vérifie son téléphone 150 fois par jour. Pourquoi faisons-nous cela ? Faisons-nous 150 choix conscients ?

À quelle fréquence vérifiez-vous votre boite mail par jour ?

Une des principales raisons est l’ingrédient psychologique n°1 dans les machines à sous : « des récompenses à intermittence variable » (en psychologie française cela équivaut aux renforçateurs secondaires, N.D.T).

Si vous voulez maximiser la dépendance, tout ce que les tech designers auront besoin de faire est de lier l’action de l’utilisateur (comme tirer un levier) avec une récompense variable. Vous tirez un levier et vous allez recevoir immédiatement une récompense alléchante (une rencontre, un prix !) ou rien du tout. L’addiction est a son plus haut lorsque le taux de récompense est le plus variable.

Est-ce que cet effet fonctionne vraiment sur les personnes ? Oui. Aux États-Unis, les machines à sous rapportent plus d’argent que le baseball, les films, et les parcs à thèmes combinés. Par rapport aux autres jeux de hasard, les personnes sont 3 à 4 fois plus rapidement « impliqués » avec les machines à sous d’après la professeure Natasha Dow Schull, auteur de L’addiction par le design.

Mais voici la triste vérité — plusieurs milliards de personnes ont une machine à sous dans leur poche :

  • Lorsque nous retirons notre téléphone de notre poche, nous jouons à une machine à sous pour voir quelles notifications nous avons reçu.
  • Lorsque nous tirons pour rafraîchir notre boite mail, nous jouons à une machine à sous pour voir quels nouveaux messages nous avons reçu.
  • Lorsque nous faisons glisser notre doigt vers le bas pour faire défiler le fil d’infos Instagram, nous jouons a une machine à sous pour voir quelle photo vient par la suite.
  • Lorsque nous faisons glisser des visages de gauche à droite sur une application de rencontre comme Tinder, nous jouons à une machine à sous pour savoir si nous avons eu un match.
  • Lorsque nous appuyons sur le nombre de notifications rouges, nous jouons à une machine à sous pour voir ce qu’il y a en dessous.
Jouez-les comme une machine à sous pour voir « combien de likes j’ai obtenu ?? »

Les applications et les sites web vous balance à tout va des récompenses à intermittence variable partout dans leurs produits parce que c’est bon pour leurs affaires.

Mais dans d’autres cas, les machines à sous émergent par accident. Par exemple, il n’y a aucune société malveillante derrière tous les mails qui ont choisi consciemment d’en faire des machines à sous. Personne ne profite du fait que des millions de personnes vérifient leurs mails et qu’ils n’ont rien. Ni les designers d’Apple et de Google n’ont voulu avoir des téléphones qui fonctionnent comme des machines à sous. Cela est apparu par hasard.

Mais maintenant les entreprises comme Apple et Google ont la responsabilité de réduire ces effets en permettant à ces récompenses à intermittence variable d’être plus prévisibles, moins addictives et avec un meilleur design. Par exemple, ils pourraient permettre aux personnes de régler des moments prévisibles au cours de la journée ou de la semaine quand ils veulent vérifier les applications « machines à sous », et ajuster en conséquence lorsque que de nouveaux messages seront reçus en accord avec ces temps définis.

Détournement n°3 : La peur de manquer quelque chose d’important

Une autre manière pour les applications et les sites web de détourner l’attention des gens est en incluant le « 1 % de chance que vous pourriez rater quelque chose d’important. »

Si je vous convaincs que je suis un canal pour des informations importantes, des messages, des amitiés, ou des potentielles opportunités sexuelles — il vous sera difficile de me désactiver, de se désabonner, ou de supprimer votre compte — parce que (aha, je gagne) vous pourriez manquer quelque chose d’important :

  • Cela nous retient inscrit à des newsletters, même après qu’elles n’aient pas livré d’infos récentes (« Et que se passerait-il si je manquais l’annonce future ? »)
  • Cela nous contraint « d’être amis » aux personnes avec lesquelles nous n’avons pas parlé depuis un bail (« Et que se passerait-il si je manquais quelque chose d’important à leur sujet ? »)
  • Cela nous pousse à glisser des visages sur des applications de rencontre, même lorsque nous n’avons pas rencontré quelqu’un depuis un moment (« Et que se passerait-il si je manquais à cette personne chaude qui m’aime bien ? »)
  • Cela nous maintient à utiliser les réseaux sociaux (« Et que se passerait-il si je manquais ces informations importantes ou des nouvelles dont parlent mes amis ? »)

Mais si on fait un zoom dans cette crainte, nous découvrons qu’elle est sans limite : nous manquerons toujours quelque chose d’important à tout moment où nous arrêtons d’utiliser quelque chose.

  • Il y a des moments magiques sur Facebook que nous allons manquer en ne l’utilisant pas pour la sixième heure (par exemple, un vieil ami qui visite la ville en ce moment).
  • Il y a des moments magiques que nous allons rater sur Tinder (par exemple, notre partenaire de rêve) en ne balayant pas notre 700e match.
  • Il y a des appels urgents que nous allons manquer si nous ne sommes pas connectés 24/7.

Mais vivre un moment dans la peur de manquer quelque chose n’est pas la façon dont nous sommes faits pour vivre.

Et il est étonnant de voir comment rapidement, une fois que nous laissons aller cette crainte, nous nous réveillons de l’illusion. Lorsque nous déconnectons pour plus d’une journée, nous nous désabonnons de ces notifications, ou allons à un Camp Grounded (un genre de camp de vacances de digital detox, N.D.T.) — les préoccupations que nous avons pensé avoir ne se produisent pas.

Nous ne manquons pas de ce que nous ne voyons pas.

La pensée, « et que se passerait-il si je manquais quelque chose d’important ? » est générée à l’avance de la déconnexion, du désabonnement, ou d’arrêter — pas après. Imaginez si les entreprises technologiques reconnaissaient cela, et nous aident à affiner activement nos relations avec nos amis et les entreprises en termes de ce que nous définissons comme times well spent (« temps bien passé ») pour nos vies, plutôt que d’employer des termes sur ce que nous pourrions manquer.

Détournement n°4 : L’approbation sociale

L’une des choses les plus persuasives qu’un être humain peut recevoir.

Nous sommes tous vulnérables à l’approbation sociale. Le besoin d’appartenance, ou d’être apprécié par nos pairs figurent parmi les motivations humaines les plus élevées. Mais maintenant, notre approbation sociale est entre les mains des entreprises de haute technologie.

Quand j’ai été étiqueté par mon ami Marc, je l’imagine faire un choix conscient pour me tagger. Mais je ne vois pas comment une entreprise comme Facebook a orchestré sa volonté en premier lieu.

Facebook, Instagram peuvent manipuler combien de fois les personnes sont marqués dans les photos en suggérant automatiquement tous les visages des gens qui devraient être marqués (Par exemple, en montrant une case avec une confirmation en un clic, « Tag Tristan dans cette photo ? »).

Alors quand Marc m’étiquette, il est en train de répondre à la suggestion de Facebook, sans faire un choix indépendant. Mais grâce à des choix de design comme cela, Facebook contrôle le multiplicateur pour savoir combien de millions de personnes expérimentent cette approbation sociale.

Facebook utilise des suggestions automatiques de ce genre pour amener les gens à tagger davantage de personnes, créant plus d’externalités sociales et d’interruptions.

La même chose se produit lorsque nous changeons notre principale photo de profil — Facebook sait que c’est un moment où nous sommes vulnérables à l’approbation sociale : « Qu’est-ce que mes amis vont penser de cette nouvelle photo ? » Facebook peut la classer plus haut dans le flux de nouvelles, et la maintenir plus longtemps afin que plus d’amis viennent aimer cela ou commenter. À chaque fois qu’il y a un like ou un commentaire dessus, le contenu sera remonté dans le fil d’actualité.

Tout le monde répond naturellement à l’approbation sociale, mais certaines démographies (les adolescents) y sont plus vulnérables que d’autres. Voilà pourquoi, il est si important de reconnaître la puissance des designers quand ils exploitent cette vulnérabilité.

« Combien de likes j’ai obtenu ?? »

Détournement n°5 : La réciprocité sociale (donnant-donnant)

  • Vous me faites une faveur — Je vous en dois une pour la prochaine fois.
  • Vous me dites « merci » — Je dois vous répondre « je t’en prie. »
  • Vous m’envoyez un mail — Il serait impoli de ne pas vous répondre.
  • Vous me suivez — Il serait mal vu de ne pas vous suivre. (surtout pour les adolescents)

Nous sommes vulnérables du besoin de réciprocité de la part des autres. Mais comme avec l’approbation sociale, les entreprises technologiques manipulent à quelle fréquence nous allons l’éprouver.

Dans certains cas, ça se fait par accident. Les mails, SMS et applications de messagerie sont des usines de réciprocité sociale. Mais dans d’autres cas, les entreprises exploitent cette vulnérabilité avec un objectif bien précis.

LinkedIn est l’agresseur le plus flagrant. LinkedIn veut que beaucoup de personnes créent des obligations sociales pour chacun, parce qu’à chaque fois que les utilisateurs répondent en retour (en acceptant une relation, en répondant à un message, ou en recommandant en retour des compétences) ils doivent revenir sur le site de LinkedIn où ils peuvent amener les autres utilisateurs à passer plus de temps.

Comme Facebook, LinkedIn exploite une asymétrie dans la perception. Lorsque vous recevez une invitation de quelqu’un qui veut se connecter avec vous, vous pensez que la personne a fait un choix conscient de vous inviter, alors qu’en réalité, il a probablement répondu inconsciemment à la liste des contacts suggérés par LinkedIn. En d’autres termes, LinkedIn transforme vos pulsions inconscientes (« ajouter » une personne) en de nouvelles obligations sociales afin que des millions de personnes se sentent forcées de donner en retour. Tout en profitant du fait que ce sont les utilisateurs qui passent du temps à le faire.

N’est-ce pas étrange que LinkedIn fait accepter des invitations tout en envoyant encore plus d’invitations ?

Imaginez que des millions de personnes s’interrompent comme cela tout au long de leur journée, à courir autour comme des poulets avec leurs têtes coupées, en répondant à tout le monde — tout cela conçus par des entreprises qui en profitent.

Bienvenue dans le monde des réseaux sociaux.

Après avoir accepté une recommandation de compétences, LinkedIn profite de ce principe de réciprocité en vous proposant *quatre* personnes supplémentaires que vous avez à approuver en retour.

Imaginez si les entreprises technologiques avaient la responsabilité de minimiser la réciprocité sociale. Ou s’il y avait une organisation indépendante qui représenterait les intérêts publics — un consortium industriel ou une sorte de grande agence administrative pour la technologie — qui surveillerait lorsque les entreprises technologiques abuseraient de ces règles ?

« LinkedIn a finalement payé — il m’a amené deux nouveaux followers sur Twitter. »

Détournement n°6 : Des contenus inépuisables, des flux infinis, et la lecture automatique

YouTube lance automatiquement la prochaine vidéo après un compte à rebours.

Une autre façon de détourner l’esprit des gens est de les garder en train de consommer des choses, même lorsqu’ils n’en ont plus envie.

Comment ? Facile. Prenez une expérience qui a été limitée et finie, transformez-là en un flux sans fond qui continue de s’alimenter.

Le professeur de Cornell, Brian Wansink, a démontré cela dans son étude montrant que vous pouvez amener les gens à continuer de manger de la soupe en leur donnant un bol sans fond qui se remplit automatiquement quand ils mangent. Avec ces bols sans fond, les gens mangent 73 % de calories en plus que ceux qui ont des bols normaux et sous-estiment le nombre de calories qu’ils ont mangé par 140 calories.

Les entreprises technologiques exploitent le même principe. Les flux de nouvelles sont délibérément conçus pour se remplir automatiquement afin que vous continuiez de défiler l’écran, et d’éliminer toute raison pour vous de faire une pause ou de quitter l’application.

C’est aussi la raison pour laquelle la vidéo et les médias sociaux comme Netflix, YouTube ou Facebook lancent automatiquement la prochaine vidéo après un petit compte à rebours plutôt que de vous attendre pour faire un choix conscient (ce que vous ne ferez pas). Une grande partie du trafic sur ces sites est entraînée par la lecture automatique de ce qui suit.

Netflix lance automatiquement l’épisode suivant après un compte à rebours.
Facebook lance automatiquement et intentionnellement la prochaine vidéo après un compte à rebours.

Les entreprises technologiques prétendent souvent que « nous ne faisons juste que rendre la vie de nos utilisateurs plus simple en leur faisant voir la vidéo qu’ils veulent voir » alors que cela arrange leurs intérêts commerciaux. Et vous ne pouvez pas leur en vouloir, parce qu’augmenter « ce temps passé » est la monnaie pour laquelle ils sont en concurrence.

Au lieu de cela, imaginez si les entreprises technologiques vous donnaient la possibilité de conscientiser votre expérience en accord avec ce qui serait du « temps bien passé » pour vous. Non seulement en limitant la quantité de temps que vous passez, mais en définissant aussi la qualité de ce que serait une expérience de « temps bien passé. »

Détournement n°7 : L’interruption instantanée contre la réception « respectueuse »

Les entreprises savent que les messages qui interrompent les gens immédiatement sont plus de convaincants pour amener les personnes à répondre plutôt que des messages délivrés de manière asynchrone (comme les mails ou les boîtes de réception différée).

Étant donné le choix, Facebook Messenger (WhatsApp ou SnapChat) préféreront concevoir leur système de messagerie pour interrompre les destinataires immédiatement (et afficher une boîte de discussion) plutôt que d’aider les utilisateurs a respecter l’attention de chacun.

En d’autres termes, l’interruption est bonne pour les affaires.

Il est également dans leur intérêt de renforcer le sentiment d’urgence et de réciprocité sociale. Par exemple, Facebook indique automatiquement à l’expéditeur quand vous avez « vu » leur message, au lieu de vous éviter le fait de l’avoir vu (« Maintenant que tu sais que j’ai vu ton message, je me sens encore plus contraint de répondre. »)

En revanche, Apple permet à ses utilisateurs de désactiver « l’accusé de lecture. »

Le problème est qu’en maximisant les interruptions au nom d’intérêts commerciaux cela crée une situation tragique pour tout le monde, en ruinant la durée d’attention mondiale et en provoquant des milliards d’interruptions inutiles chaque jour. Cela est un énorme problème que nous devons régler en établissant des normes de conceptions partagées (potentiellement, dans le cadre du Time Well Spent).

Détournement n°8 : Regrouper vos raisons avec leurs raisons

Une autre façon que les applications ont pour détourner votre attention est de prendre vos raisons de visite de l’application (pour effectuer une tâche) et les rendre inséparables des raisons commerciales de l’application (maximisant notre consommation une fois que nous sommes là-bas).

Par exemple, dans le monde réel des supermarchés, les raisons n°1 et n°2 d’y aller sont pour acheter de l’eau et du lait. Mais les supermarchés veulent maximiser le nombre de personnes qui achètent, alors ils placent volontairement ces produits à l’arrière du magasin.

En d’autres termes, ils mettent les choses que les clients veulent le plus (de l’eau, du lait) en les rendant indissociable de ce que l’entreprise veut. Si les magasins étaient vraiment organisés pour aider les gens, ils auraient placés les articles les plus demandés à l’avant. Certains le font, mais ils vous placent les produits qu’ils veulent que vous preniez pour votre déjeuner — et qui coûtent plus cher.

Les entreprises technologiques conçoivent leurs sites de la même façon. Par exemple, lorsque vous voulez chercher un événement Facebook qui se passe ce soir (votre raison) l’application Facebook ne vous permet pas d’accéder à cela sans passer par le fil d’actualité (leurs raisons), et c’est leur objectif. Facebook veut convertir toutes les raisons que vous avez d’utiliser Facebook, dans leur sens qui est de maximiser le temps que vous passez à consommer des choses.

Au lieu de cela, imaginez si…

  • Facebook vous donnait un carnet d’adresses (pour rechercher vos amis, ajouter des connexions, ou trouver les coordonnées d’une personne) sans être forcé d’utiliser leur fil d’actualité.
  • Facebook vous donnait une manière dissociée d’utiliser Facebook Connect comme un passeport pour rapidement créer des comptes sur les applications et les sites Web, sans être obligé d’utiliser l’application, le fil d’actualité et les notifications.
  • Les boîtes de messagerie électronique vous donnaient une manière dissociée de rechercher et de répondre à un message spécifique, sans être forcé de voir tous les nouveaux messages non lus.

Dans un monde idéal, il y a un moyen direct d’obtenir ce que vous voulez indépendamment de ce que les entreprises veulent.

Imaginez une « déclaration des droits » numérique présentant des normes de conception qui forceraient les produits, utilisés par des milliards de personnes, de soutenir des manières plus responsables, plus stimulantes, de suivre leurs objectifs.

Détournement n°9 : L’inconvénient du choix

On nous dit qu’il y a suffisamment d’entreprises pour « faire d’autres choix possibles. »

  • « Si vous n’aimez pas, vous pouvez toujours utiliser un produit différent. »
  • « Si vous n’aimez pas, vous pouvez toujours vous désinscrire. »
  • « Si vous êtes accro à notre application, vous pouvez toujours la désinstaller de votre téléphone. »

Les entreprises veulent naturellement faciliter les choix qu’ils veulent vous faire faire et vous compliquer la tâche pour ce qu’ils ne veulent pas que vous fassiez. Les magiciens font la même chose. Ils rendent le choix plus facile pour ce que le spectateur veut choisir, et plus difficile de prendre une chose qu’ils ne veulent pas que vous choisissez dans l’intérêt de réussir leur tour.

Par exemple, le site du New York Times vous laisse « faire un choix libre » pour annuler votre abonnement numérique. Mais au lieu de le faire simplement quand vous cliquez sur « Annuler l’abonnement », ils vous envoient un mail avec des informations sur la façon d’annuler votre compte en appelant un numéro de téléphone qui est joignable uniquement à certains horaires.

Le New York Times affirme qu’ils donnent un choix libre pour désinscrire votre compte.

Au lieu de voir le monde en termes de disponibilité de choix, nous devrions voir le monde en termes de friction nécessaires pour adopter des choix. Imaginez un monde où les choix seraient présentés selon la difficulté qu’il est de les remplir et qu’il y avait une entité indépendante — un consortium industriel ou sans but lucratif — qui répertorie toutes ces difficultés et mette en place des normes pour définir ce qu’une navigation simple devrait être.

Détournement n°10 : Des erreurs de prévision et des stratégies de « pied sur la porte »

Facebook promet un choix facile dans « Voir la photo ». Est-ce qu’on cliquerait toujours si on nous indiquait la vérité ?

Enfin, les applications peuvent exploiter l’incapacité des personnes à prédire les conséquences d’un clic.

Les gens ne devraient pas prévoir intuitivement le vrai coût d’un clic comme il est présenté. Les vendeurs utilisent les techniques du « pied dans la porte » en venant demander une petite requête inoffensive qui commence avec (« un seul clic pour voir si votre tweet a été retweeté ») et l’engrenage part de là (« Pourquoi ne restez pas vous pas quelque temps ? »). Pratiquement tous les sites web d’engagement emploie cette astuce.

Imaginez si les navigateurs web et les smartphones, à savoir les passerelles à travers lesquelles les gens font ces choix, étaient vraiment regardants pour les personnes et les aident à prévoir les conséquences de leurs clics (établis par des données réelles sur des coûts et avantages qu’ils ont actuellement ?).

Voilà pourquoi j’ajoute le « temps de lecture estimé » en haut de mes publications. Lorsque vous mettez le « vrai coût » d’un choix à disposition des personnes, vous traitez vos utilisateurs ou votre public avec dignité et respect. Dans un internet du Temps bien passé, les choix pourraient être formulés en termes de coûts prévus et d’avantages, afin que les personnes soient mises en capacité de faire des choix éclairés par défaut, pour éviter ainsi les pertes de temps.

TripAdvisor utilise la technique du « pied dans la porte » en demandant un simple clic pour une critique (« Combien d’étoiles ? ») alors qu’ils vous cachent trois pages de sondages derrière ce clic.

Résumé et comment nous pouvons résoudre ce problème

Êtes-vous inquiet de cette technologie qui détourne notre organisme ? Je le suis également. J’ai énuméré quelques techniques, mais il y en a des milliers. Imaginez des étagères entières, des séminaires, des ateliers et des formations qui enseignent ces techniques à des entrepreneurs tech en herbe. Imaginez des centaines d’ingénieurs dont le travail chaque jour est d’inventer une nouvelle manière de vous rendre accro.

La liberté ultime est un esprit libre, et nous avons besoin de la technologie qui soit de notre côté pour nous aider à vivre, sentir, penser et agir librement.

Nous avons besoin de nos smartphones, des écrans de notifications et des navigateurs web pour renforcer nos esprits et nos relations interpersonnelles qui mettent en avant nos valeurs, pas nos impulsions, tout de suite. Le temps des gens est précieux. Et nous devons le protéger avec la même rigueur que celle employée pour la vie privée et les autres droits numériques.

Tristan Harris était un Philosophe Produit chez Google jusqu’en 2016 où il a étudié la façon dont la technologie affecte l’attention, le bien-être et le comportement de plusieurs millions de personnes. Pour plus de ressources au sujet du Time Well Spent, voir http://timewellspent.io.

MISE À JOUR : La première version de cette publication manquait de remerciements envers ceux qui ont inspiré ma pensée pendant de nombreuses années, comprenant Joe Edelman, Aza Raskin, Raph D’Amico, Jonathan Harris and Damon Horowitz.

Ma réflexion sur les menus et les choix de décision sont profondément enracinées dans le travail de Joe Edelman sur les valeurs humaines et les prises de décision.