Comment un post Facebook a bouleversé la vie d’un start-upper

Arthur Scheuer
May 23, 2016 · 31 min read

Il a critiqué les sans-abris avant d’essayer de se racheter, façon start-up. Comme l’a appris Greg Gopman, il ne suffit pas d’un business plan pour retrouver le chemin de chez soi.

Greg Gopman (left) photographed by Molly Matalon in San Francisco’s Dolores Park.

Quelques heures avant qu’il perde le contrôle de son image, passant du statut de « type qui déchire » à celui de mec de la tech le plus détesté de la ville, Greg Gopman mangeait au Show Dog, sur Market Street. Saucisse au sirop d’érable, œufs, oignons grillés : son plat à emporter préféré à San Francisco.

C’était le 10 décembre 2013, et il regardait par la fenêtre du restaurant gourmet spécialisé dans les saucisses, entouré de start-up ayant récemment accepté un allègement fiscal contre le fait de s’installer au milieu des filous, des SDF et des échoppes de prêt sur salaire.

Nulle part ailleurs dans la ville on ne pouvait voir deux catégories de revenus si opposées (le monde lisse et riche de la technologie et un sous-prolétariat traînant des pieds) en contact plus étroit.

Gopman appartenait clairement au premier groupe : à 29 ans, il était le fondateur et le président en fonction d’AngelHack, une société hébergeant des hackathons et une pépinière de start-up qui offrait à de jeunes développeurs de bons contacts et parfois des sources de financement.

Gopman avait déjà eu affaire aux SDF. Quand il avait emménagé à San Francisco en 2011, alors qu’il n’était encore qu’un anonyme, il était même allé vers eux. L’une de ses premières idées de start-up s’appelait Herobi (un jeu de mot sur « Be a hero », « Sois un héros » en anglais) et incitait les gens à payer d’avance des bonnes actions.

Gopman postait sur Facebook des photos d’argent qu’il venait de déposer dans les coupelles de sans-abris, en espérant que ça encouragerait les gens. (« En fait j’ai appris que les gens ne sont pas inspirés par les bonnes actions postées sur Facebook. C’est même plutôt mal vu. ») Il distribuait aussi les restes de pâtisseries à des personnes dans la rue, après les premiers hackathons d’AngelHack.

A man stands outside his tent on Division Street Tuesday, Feb. 23, 2016, in San Francisco. (AP Photo/Eric Risberg)

Pourtant, en passant devant les SDF en se rendant chaque jour au bureau, un sentiment de #WTF (« what the fuck », « mais bordel qu’est-ce que c’est » en français) s’était petit à petit installé en lui.

Un matin, une femme débraillée lui avait donné un coup dans le tibia. Une autre fois, un homme avait braqué sur lui son poing plein de seringues d’héroïne, ce qui lui avait vraiment répugné. Ce jour là chez Show Dog, il repéra un type dont le pantalon était baissé, laissant apercevoir ses fesses nues.

Gopman sortit alors son iPhone, ouvrit Facebook et commença à taper.

(Photographs by Molly Matalon)

Il était peut-être inévitable qu’en 2013, alors que San Francisco s’enlisait dans un violent retour de bâton contre son afflux de nouveaux habitants très bien payés, un type de la tech devienne le bouc émissaire.

Des décennies de politique NIMBY, « Not in my backyard » (« Pas de ça chez nous »), dans une ville exiguë avaient eu pour conséquence un manque de place : impossible de loger les dizaines de milliers d’employés de la tech fraîchement arrivés sans que des habitants plus pauvres ne soient jetés dehors.

Des manifestants avaient encerclé un bus Google. Ils s’étaient plantés devant les locaux de Twitter avec un cercueil portant la mention « Logement abordable ». Deux mois plus tard, un type était devenu célèbre pour avoir arraché une paire de Google Glass du visage d’une femme.

Gopman avait ignoré les gros titres en les considérant comme l’œuvre de quelques zélotes, et alors qu’il tapait ce qu’il pensait, il ne réfléchit pas à l’éventuelle opposition à laquelle il pourrait faire face. Après tout, son instinct l’avait transformé, lui.

En deux ans à peine, le jeune ambitieux de 27 ans débarquant de Miami Beach était devenu un petit faiseur de roi de la Silicon Valley — c’était lui qui sacrait les jeunes princes.

  • En Floride du Sud, il avait attendu impatiemment de pouvoir dépasser les limites qu’il avait atteintes : gagner plus de 100 000 dollars en vendant des téléphones portables réparés sur eBay.

Une chaire suffisante pour qu’il finisse par compter le milliardaire Mark Cuban dans ses contacts et beaucoup d’investisseurs reconnaissants qui lui attribuent le mérite de leur coup de chance. Quelques mois plus tôt, dans un TEDx talk, Gopman avait dit :

« Les mecs gentils finissent premiers. Le monde des start-up est petit. »

Là, au beau milieu du restaurant de hotdogs, Gopman appuya sur publier sur son post Facebook :

Traduction :

« Je viens de rentrer à SF. J’ai fait le tour du monde et je dois dire qu’il n’y a rien de plus absurde que de marcher sur Market Street à San Francisco. Pourquoi le cœur de notre ville doit-il être envahi par des fous, des SDF, des dealers, des paumés et des ordures, je n’en sais rien. Chaque fois que je passe devant, mon amour pour SF meurt un peu. »

Ce soir là, des amis le rejoignirent dans son appartement au 15e étage du Soma Grand pour fêter son retour en ville. Boire. Fumer. Gopman vérifia son téléphone et découvrit que son post avait déclenché une guerre des commentaires sur Facebook.

Certains commentateurs disaient que les mecs de la tech comme lui ruinaient la ville. D’autres personnes de la tech partageaient ses griefs. Son profil était public — il l’utilisait comme outil marketing — et Gopman n’avait jamais autant attiré l’attention avec un post. Il avait toujours voulu être un leader d’opinion, et il était là, générant un débat enragé.

« J’étais là : ouais voilà ! ! »

Ainsi, Gopman tapa un nouveau message alcoolisé, allant encore plus loin que dans le premier :

« La différence c’est que dans les autres villes cosmopolites, la partie basse de la société reste discrète. Ils vendent des petites babioles, font la manche timidement, restent calmes et en général ne traînent pas dans nos pattes. Ils réalisent que c’est un privilège d’être dans la partie civilisée de la ville et se voient comme des invités. Et ça, ça va.

Dans le centre-ville de SF, les dégénérés se rassemblent comme des hyènes, crachent, urinent, vous raillent, vendent de la drogue, se bagarrent. Ils se comportent comme si le centre-ville leur appartenait… On peut prêcher la compassion, l’égalité et être l’être le plus aimant au monde, mais il y a une partie de la ville qui est réservée aux dégénérés et une autre pour les travailleurs.

Il n’y a rien de positif dans le fait de les avoir si proches de nous. C’est un fardeau et une responsabilité de les avoir si proches de nous. Croyez-moi, s’ils apportaient la moindre valeur ajoutée je penserais autrement, mais la vieille folle édentée qui frappe quiconque s’approche trop près de sa boîte en carton n’a amélioré la vie de personne depuis bien longtemps. »

Gopman alla se coucher, content d’être le centre d’attention. Le lendemain matin, un texto arriva :

« Mec, Valleywag a parlé de toi. Et ça craint. »

Homeless people set up camp under a freeway overpass January 25, 2010. (Justin Sullivan / Getty Images)

Valleywag se léchait les babines : « Joyeuses fêtes : le président d’une start-up se plaint du fait que San Francisco soit pleine de déchets humains. » La photo montrait Gopman avec une tête d’abruti, assurant la promotion d’une distribution gratuite de lunettes de soleil pendant un hackathon.

Le cyberlynchage commençait dans les commentaires sous l’article et continuait sur tous les réseaux sociaux. Certains saisirent l’opportunité pour dire qu’ils avaient toujours trouvé Gopman arrogant. « Groupie de Silicon Valley » ; « pédant prétentieux de Floride » ; « eugéniste ».

« Je peux trouver une façon dont le PDG d’Angelhack Greg Gopan pourrait contribuer à résoudre le problème des “déchets humains” à San Francisco. Déménager. (Pas à Seattle.) »

Le titre du Huffington Post vint s’ajouter à la couverture toujours plus large par les médias : « L’attaque du président d’AngelHack contre les SDF est peut-être la plus grosse bavure de 2013 sur les réseaux sociaux. »

Bevan Dufty, le conseiller de la ville pour la question des sans-abris à l’époque, avait son propre avis sur le post de Gopman. « Comment on pourrait appeler ça ? » songea-t-il.

« Une fraternité sans but qui a peur d’être affectée, elle, par le problème des SDF. »

Il ricane.

À San Francisco, la diatribe de Gopman était devenu la délicieuse schadenfreude (joie du malheur d’autrui) que la ville attendait : le type de la tech qui malgré lui déambule dans cet opéra de classes, ouvrant la bouche pour révéler un noyau visqueux et élitiste.

Gopman planait au dessus de son ordinateur. « De l’adrénaline de terreur pure », se souvient-il aujourd’hui.

« Je repassais tout en revue, j’effaçais et je lisais des trucs. C’était le pire moment de ma vie. »

Gopman écrivit en vitesse des excuses. Un ami dans les médias y apporta quelques modifications : ça a finit par sonner corporatif et creux. Gopman se demandait où était le fond.

La nuit suivante, il se rendit discrètement à la fête de départ d’un ami du monde de la tech en se demandant :

« Vais-je me faire attaquer ? »

Dans le bar, il rencontra Peter Shih. Quatre mois plus tôt ce dernier avait publié « 10 choses que je déteste chez toi », dans lequel il listait ses griefs contre San Francisco, comme les sans-abris et les « 49euses » [équipe de football américain, ndlr] — « Des filles clairement de niveau 4 mais qui se prennent pour des niveaux 9 ».

Au milieu de sa mise en pièce sur les réseaux sociaux, des inconnus avaient posté sa photo près de Soma, en disant : « Peter Shih retourne à NYC. » C’est grâce à ça que Gopman le reconnut.

« Il a fait, “je suis Peter Shih”. Et moi j’ai dit “nom de dieu, mec, je suis Greg Gopman !” »

Ils prirent la pose pour une photo souriante.

Certaines personnes dans la tech plaidèrent pour que l’industrie avoue que l’opinion de Gopman n’était pas minoritaire (« notre industrie aime l’élitisme »). Pourtant, l’investisseur Jason Calacanis demanda aux « morveux de la tech » de faire don de 10 000 dollars à HandUp, une association dans laquelle il avait investi et qui organisait du crowdfunding pour faire des donations individuelles à des SDF.

(Gopman trouva ça superficiel et égocentrique. « Pourquoi est-ce que je donnerais de l’argent ? Ça ne signifie rien pour moi. »)

Gopman comprit rapidement que ce n’était pas qu’une passade. En fait, l’industrie semblait le bannir. Il avait posté ses mots sur Facebook alors qu’il passait ses derniers jours à AngelHack et qu’il pensait ensuite aller en Asie pour démarrer un fonds de capital risque avec comme ligne directrice le fait de découvrir « quelle start-up va (me) faire devenir millionnaire et me permettre de changer le monde ? »

À présent des sponsors tech et des clients annulaient leurs engagements avec AngelHack. Le nouveau directeur de la société le poursuivait en justice en affirmant que Gopman avait utilisé AngelHack pour se payer des vacances en Thaïlande et en Colombie et pour régler des dettes de cartes de crédit.

Gopman jura que c’était un mensonge mais une société de relations publiques lui conseilla tout de même de ne pas faire de commentaire de peur que la presse ne le massacre à nouveau. (Finalement la poursuite s’est réglée au tribunal.)

Gopman essaya de passer à autre chose, en brassant des idées d’applis sociales avec des amis de longue date. Mais dès qu’il s’agissait de recruter quelqu’un, de postuler pour une aide, de sortir une bêta — tout ce qui nécessitait que Gopman se retrouve face au jugement d’autrui — il était pétrifié.

Il se mettait à douter du projet, se disait qu’il fallait laisser tomber, essayer autre chose. « Il n’était vraiment pas lui-même », dit un de ses cofondateurs à l’époque.

« Je crois qu’il avait une conscience psychologique profonde du fait qu’en tapant son nom dans Google, il devenait possible de porter beaucoup de jugements sur la personne qu’il était. »

Bien qu’il se sentit comme un paria de la tech, un autre cercle de la ville montra des signes d’ouverture à son égard. Le fléau de la tech voulait-il jouer la carte du civisme avec la municipalité de San Francisco ?

Homeless people camp in front of a closed Trader Vic’s restaurant on January 11, 2011 in San Francisco, California. (Justin Sullivan / Getty Images)

Le lendemain de l’article paru sur Valleywag, un bureaucrate de la mairie envoya un e-mail à Gopman lui proposant de « discuter de comment améliorer le potentiel de la communauté tech pour le bien de notre ville ». Une société de relations publiques lui conseilla de rencontrer un révérend aidant les SDF dans une église :

« Une chance de construire des ponts dans une ville qui est actuellement sous pression et une chance pour vous de mieux faire passer votre histoire et votre message. »

Gopman interpréta toutes ces offres comme un appel : sauve ta peau et mets-nous en contact avec des riches.

Un message Facebook émanant d’une membre du département de développement économique de la mairie du nom d’Ellyn Parker (message non reconnu par la mairie d’après elle) lui parut le plus sincère.

Ils se retrouvèrent sur le toit du Soma Grand, et Parker lui expliqua comment les réseaux d’ONG et de départements de la mairie dépensaient chaque année 241 millions de dollars pour aider les plus de 6 000 sans-abris de la ville, un décompte resté quasi inchangé depuis 25 ans. Parker :

« Il était humble et voulait apprendre. »

Elle suggéra qu’il crée une base de données qui répertorie les SDF à mesure qu’ils touchaient les aides de différents programmes. Il pouvait peut-être aider une association qui se faisait expulser.

Gopman était en fait le paratonnerre qui se prenait la grosse décharge électrique pour tous les vainqueurs de la tech du boom de San Francisco. Mais il ne voulait pas suivre l’idée de quiconque quant à la façon de s’en sortir.

Gopman décida de passer en mode Gopman Total : un mélange de mégalomanie de sauveur-du-monde, de jugeote pour sauver sa peau et une croyance infatigable dans la mentalité start-up comme solution à tous les problèmes.

« J’ai senti que je ne me tirerais pas si facilement de cette histoire de sans-abris, que c’était quelque chose dont j’allais me sentir responsable. Il fallait que j’avance et que je fasse quelque chose pour rectifier le mal que j’avais apparemment fait à la ville. »

Pour faire court, Gopman décida de mettre toute l’énergie nécessaire à la construction d’une entreprise d’hackatons géants dans l’un des problèmes les moins sexy, les plus noueux et difficiles à résoudre, un problème auquel s’était heurté six équipes municipales successives afin de le résoudre.

Peu de temps après sa conversation avec Parker, Gopman se rendit sur le site internet de Glide, une église qui organisait une distribution de soupe dans le Tenderloin. Il voulait se porter volontaire pour les aider en marketing.

Les seules places disponibles consistaient à venir servir les repas. Très bien, mais sous aucun prétexte il ne voulait être reconnu au sein de l’univers des sympathisants envers les SDF. Il irait déguisé et sous le nom de Gregory Bennett.

À en juger par sa page Facebook, on aurait pu penser que Gopman était destiné à tout sauf à devenir le bouc émissaire officiel de la Silicon Valley. On l’y voit portant une tête de licorne sur une montagne à Bali et dans une pose disco, ou encore portant des lunettes de natation à Burning Man.

On trouve aussi le « retour au temps où je montais mon cheval dans la mer comme un gangster » avec une photo qui montre exactement ça. Il a hashtagué une photo de lui jouant au poker avec son père en Floride #juifs #inarrêtable. Étant donné son physique de modèle en couverture de GQ, on se dit que la vie a toujours été tendre avec Gopman.

La seule chance qu’a Gopman de vous conquérir, c’est en vrai. Le voir s’exprimer en public, c’est assister à la performance d’un type qui utilise ses 10 000 heures de savoir-faire ; chaque personne, homme ou femme, nerd ou BCBG, s’en va ravi. L’un de ses amis me dit :

« Vous pourriez le lâcher dans le désert et il se débrouillerait pour trouver des amis. »

Il a abordé Mark Cuban dans un café de but en blanc et lui a soutiré un rendez-vous pour un verre plus tard dans la semaine. Quand il a repéré le maire Lee lors d’un bain de foule au marché plusieurs mois après la publication de son édito, Gopman s’est débrouillé pour l’aborder.

Gopman s’est pointé à Glide pour distribuer des tasses de café et de lait — mais cela n’a pas provoqué l’attraction qu’il attendait. Il ne voulait pas aider des gens qui resteraient sans-abris, il voulait régler le problème. Mieux, il voulait un business plan.

Ayant grandi dans la banlieue d’Aventura, en Floride, il s’était assuré 5 dollars d’argent de poche hebdomadaire en peignant des pierres en rouge, blanc et bleu et en les vendant à ses camarades de CM1 comme des « pierres américaines ».

Il avait vendu des livres en porte-à-porte tout en étudiant le marketing à l’extravagante université de Floride, et après avoir obtenu son diplôme, il avait créé une ligne de bus Gator pas chère pour le week-end afin d’aller rendre visite à sa petite amie — projet devenu rentable en seulement sept semaines.

Et si il créait un produit que les SDF pourraient vendre ?

Gopman conçut les bracelets « I❤SF » sur Internet et en commanda pour 500 dollars (440 euros) sur Alibaba. Il les disposa dans des petits paniers de Pâques et les distribua à des SDF dans toute la ville.

La moitié d’entre eux parurent offensés ou ils dirent qu’ils ne voulaient pas interagir avec les gens. Personne ne contacta Gopman pour avoir de réapprovisionnement. « L’échec des bracelets était un moment de défaite », dit-il. « Genre : “Tu ne sais pas comment résoudre ce problème.” »

Mais il tomba bientôt sur une association qui lui doit ses résultats : la Downtown Streets Team. Basée à Palo Alto, elle avait été lancée par l’ancienne présidente de Napster, Eileen Richardson, qui avait pensé utiliser son congé sabbatique de six mois pour résoudre le problème des SDF et exporter sa solution dans tout le pays tel un logiciel élégant.

C’était il y a dix ans.

Depuis, l’association de Richardson a perfectionné un système pour mettre les sans-abris au travail en nettoyant les rues, en leur enseignant la comptabilité, le travail d’équipe et en leur donnant confiance tout en les aidant à se faire un CV.

Lors de réunions hebdomadaires, les membres de l’association et les travailleurs partagent et célèbrent leurs réussites avec une ferveur ecclésiastique. Et ça marche : presque 500 des travailleurs ont été relogés pour de bon, et 422 d’entre eux ont trouvé un travail qu’ils ont gardé au moins trois mois.

Richardson reconnut en Gopman une version plus jeune d’elle-même, quelqu’un de la tech s’étant lassé du statu quo bureaucratique. Mais tous les membres de l’association n’étaient pas si emballés. Richardson :

« Il y a un fossé entre les mecs cools de la tech et les jeunes de la génération Y qui se jettent à corps perdu dans l’humanitaire. Il a l’air d’un golden boy, il est beau et confiant. Je crois que les gens jugent : ils jugent les SDF et ils jugent Greg Gopman sur l’apparence physique. »

Pendant des mois, Gopman chercha des solutions au problème des sans-abris. Mais il voulait faire ce qu’il fait le mieux : organiser un événement malin, à haute visibilité, pour attirer l’attention, trouver des solutions etmettre fin au manque de logements.

Mais pour faire monter des gens sur sa scène, il allait devoir faire de la politique dans une ville où, comme il le découvrait, beaucoup des gens de la première heure du monde associatif le percevaient comme un dilettante horripilant qui ne faisait qu’essayer de faire bonne impression.

Bevan Dufty, le conseiller de la mairie pour la question des sans-abris à l’époque, fut assez aimable pour organiser une réunion dans son bureau avec Jennifer Friedenbach, une figure majeure de la bataille pour les droits civiques des sans-abris depuis vingt ans.

Elle expliqua au San Francisco Chronicle que Gopman souffrait du syndrome du « pas inventé ici » qui pouvait affecter les sociétés de la tech : lorsqu’une solution ne venait pas de chez eux, ils ne pouvaient pas l’utiliser.

Pendant la réunion, Friedenbach lui dit qu’il pouvait avoir un gros impact sur la situation en donnant de l’argent à des organisations qui existaient déjà.

« J’ai eu l’impression qu’il voulait quelque chose qui porte sa signature. »

Gopman raconta qu’il lui avait demandé ce qu’elle ferait avec « un crayon violet » (comme dans le livre pour enfants « Harold and the purple crayon ») pour régler le problème des SDF, un exercice de la Silicon Valley qu’il utilisait souvent. Elle avait répondu qu’elle construirait plus de logements. Gopman était revenu à la charge, demandant d’où viendrait l’argent pour financer ça sur l’un des marchés immobilier les plus chers du pays.

« Jennifer a été assez dure avec lui », dit Dufty. Friedenbach, elle, dit « bizarre ».

Gopman eut plus de chance avec Kara Zordel, le directeur de Project Homeless Connect, un magasin à guichet unique pour les sans-abris. Zordel l’aida à monter un programme réunissant quatre directeurs d’ONG et deux responsables de la mairie.

Beaucoup d’humanitaires refusèrent l’invitation à participer à un événement de Gopman et plusieurs de ceux qui avaient accepté se dégonflèrent. (« J’ai eu des “T’es dingue de parler à ce type ! C’est un connard et un hater” », raconte Jeff Kositsky, l’un des directeurs d’ONG qui avait accepté d’intervenir. « J’ai dit : merci d’avoir donné votre avis. »)

Le débat public n’avait pas reçu de subvention de la ville et Gopman s’apprêtait à payer lui-même lorsque deux amis du monde de la tech offrirent 7 000 dollars pour organiser l’événement dans le beau Nourse Theatre.

Ça allait être son grand retour face au public, et il cherchait à trouver le bon ton. Il envoya l’enthousiaste Zordel gérer les journaux et les télévisions et ce dernier s’occupa aussi de revoir ses posts sur Medium (moins de colère, plus de solutions).

La nuit de l’événement, en mars 2015, quelque 500 personnes de la tech, SDF, activistes et journalistes remplirent le Nourse. Beaucoup d’entre eux doutaient de la sincérité de Gopman et d’autres encore étaient curieux de voir s’il allait réussir à parler.

(Photographs by Molly Matalon)

Gopman eut l’intelligence de se tenir dans l’ombre, assis à l’un des balcons. Les intervenants respectèrent le programme et on demanda aux gens de voter pour leur solution préférée via une appli.

Certains membres du public, venus dans l’espoir d’observer plus d’affrontements interclasses, s’ennuyèrent et s’en allèrent. Gopman monta sur scène à la fin pour dire merci — quelqu’un dans l’audience le hua mais Gopman l’ignora — et invita tout le monde à venir le rencontrer ensuite.

Un SDF portant un sac à dos et une casquette de baseball fonça sur Gopman à travers la mêlée, et fatigué d’attendre son tour demanda, « Nom de dieu qui es-tu ? » Les journalistes s’interrompirent, sentant l’odeur du sang.

L’homme était Darcel Jackson, et représentait l’exact opposé du boom économique. Jackson avait été un soudeur syndiqué, mais une attaque survenue quelques mois plus tôt avait rendu sa main gauche tremblante et son pas traînant, et il avait été licencié d’un boulot de soudure sur le nouveau campus d’Apple à Cupertino. (« Ils ont été sympas mais je ne pouvais plus suivre », dit-il avec un haussement d’épaules.)

Il avait du mal à trouver un emploi stable et le propriétaire de la maison qu’il louait à Bayview avait fait passer son loyer de 1 400 à 4 200 dollars (1 200 à 3 700 euros) par mois. Jackson avait envoyé son fils de 8 ans vivre chez sa famille à Stockton et pour la première fois en 50 ans de vie, ce natif de San Francisco s’était rendu dans un refuge.

Dès que Gopman lui accorda vraiment son attention, Jackson se calma. Les refuges ont besoin du wifi, lui dit-il. Ils convinrent de se revoir pour discuter.

Deux jours plus tard, Gopman et Jackson s’assirent dans un café. Ce sont deux entrepreneurs dynamiques qui se reconnurent. Jackson suivait une formation pour devenir chef et, en même temps, il vendait le « Street Sheet » aux poivrots de Polk Street, utilisant l’argent gagné pour se faire plaisir avec des pâtisseries et des sandwichs au steak et au fromage, afin d’adoucir un peu la vie en refuge.

Jackson divertit Gopman en lui racontant les pertes de temps de la vie de SDF : il passait six heures par jour à faire la queue pour des repas et un lit dans un refuge. Les refuges étaient déprimants et le type à côté de sa couchette se parlait constamment à lui-même.

Il lui raconta que certains sans-abris vendaient leurs bons alimentaires moitié prix contre de l’argent liquide dans des épiceries. Il était quasi impossible de postuler pour un emploi sans accès à Internet ; et si la plupart des SDF avait un smartphone, ils devaient se pencher à la fenêtre pour avoir du réseau.

Greg Gopman visiting Seattle’s Camp Unity.

Jackson trouva que Gopman avait l’air d’un républicain (Il est en fait dans le camp de Bernie Sanders), mais un républicain sympa avec suffisamment de contacts pour faire sortir de terre une installation wifi gratuite. Gopman réalisa qu’il avait trouvé un ambassadeur parfait dans la vie des sans-abris, dont il pourrait lui donner les aperçus nécessaires pour l’aider à trouver une solution au problème du logement lui-même.

Une semaine plus tard, les deux hommes s’envolèrent aux frais de Gopman vers Camp Unity, à Seattle, un campement quasi officiel dans lequel ils dormirent sous une des tentes. Jackson :

« Il se sentait plus chez lui que moi. C’est peut-être à cause de son expérience de Burning Man, je ne sais pas. »

Gopman conclut que ce camp n’était pas si différent de son camping préféré dans le désert : une petite communauté alternative et avant-gardiste aux responsabilités mutuelles et partageant ses ressources, dont un minivan diffusant de la musique.

Gopman vit aussi des campeurs utiliser une machine pour rouler des cigarettes pour la communauté. Son cerveau tiqua.

Darcel Jackson. Photographs by Molly Matalon.

Quinze mois après avoir été exilé du monde la tech, son réseau autrefois robuste était réduit à un noyau de fidèles et le topo était le suivant : il roulait des cigarettes avec Darcel Jackson, cofondateur d’une expérience de marché noir de la cigarette basée dans le loft de Soma de Gopman.

Il avait acheté la rouleuse Powermatic sur eBay, ainsi que du tabac, du papier à rouler et des sacs en plastique. Gopman avait calculé que le coût de production était d’environ 2 cents par cigarette, que Jackson pouvait refourguer dans la rue à 25 cents (« plutôt une belle marge », fait remarquer Gopman). Jackson remboursait Gopman pour le matériel et empochait les bénéfices.

Leur marchandise se vendait plus vite que les bracelets de Gopman, et ils décidèrent d’établir des journées de roulage supplémentaires. Mais ils se donnaient un encore un mois pour l’expérience, pas plus.

Jackson est un homme de conscience : tous les dimanches, il enfilait ses chaussures bicolores et mettait un costume pour aller s’asseoir sur les bancs de Glide. Il se sentait coupable de « vendre du cancer juste pour se faire quelques dollars ». Gopman imaginait déjà les gros titres.

« Nous avons réalisé que ça pourrait donner une image très négative de nous. Parce que, dans cette ville, tout le monde cherchait une bonne raison de détester tout le monde. »

Et surtout lui.

De plus, Gopman se tirait des balles dans le pied sur les réseaux sociaux. Il fustigeait les sceptiques sur Twitter, en général des journalistes. « J’ai lu ton blog et je crois que tu n’es pas un bon auteur », écrivit-il à quelqu’un qui avait remis en cause son choix d’intervenants. Il dit à un autre :

« Il serait moins ennuyeux de regarder des arbres pousser que de penser à ta vie. »

Derrière les bravades cinglantes, Gopman cherchait en fait des conseils. Une fois par semaine, il prenait un Lyft (concurrent d’Uber) jusqu’au bureau de Presidio de Michael Pappas, le très politique directeur du San Francisco Interfaith Council, un ancien prêtre de l’église grecque orthodoxe.

Ils discutaient de la politique de la ville, mais Gopman avait surtout trouvé quelqu’un à qui parler sans être jugé. Pappas dit qu’il était le guide spirituel de Gopman.

« Il était dans une période de guérison et avait besoin de parler à quelqu’un. Quand vous vous asseyez avec quelqu’un, vous percevez son humanité, et je ne sais pas combien de personnes ont pris le temps de faire ça. Je pensais que nous étions une ville plus indulgente. »

Gopman continuait de parler d’aligner les petites victoires. Il brancha Jackson avec Monkeybrains, un fournisseur local de services internet, afin qu’ils installent des routeurs dans son refuge. Pour calmer les objections du personnel, Gopman déposa des boules Quies pour que les résidents puissent consulter les médias après l’extinction des feux.

Mais Gopman s’intéressait encore à la contestation. Il hébergea pour des réunions bihebdomadaires un groupe hétéroclite d’activistes, de conseillers politiques, de membres de Burners Without Borders et de contacts de sans-abris de Jackson. (« On s’asseyait en cercle et chantait “Kumbaya” — non on ne chantait pas “Kumbaya” », plaisante Gopman.)

Le groupe se baptisa lui-même A Better San Francisco (« Un meilleur San Francisco ») et élabora en détails un projet de communauté de responsabilités et d’autonomisation à la Burning Man.

Ils n’admettraient que les SDF qui tiennent la route : ceux qui sont sobres, qui ne souffrent pas de maladie mentale ou de handicap (ce que les critiques allaient dénoncer comme une violation de l’American Disabilities Act).

Ils vivraient dans des Decadomes — structures igloos géodésiques à température autorégulée et à énergie solaire — dont chaque exemplaire coûterait 600 dollars. Les participants bénéficieraient de l’aide de gestionnaires de cas, d’enseignement, de douches, du wifi, d’un réfectoire et de programmes de bien-être.

Pourtant, contrairement aux autres réfugiés, le camp génèrerait du profit (une partie du pitch que Gopman ne dévoila pas lorsqu’il fut rendu public).

Comment ? Pour atteindre le seuil de rentabilité, chaque résident devrait payer un loyer mensuel de 300 dollars et travailler 15 heures par semaine sur des projets au service de la communauté dont la direction conserverait 20% des bénéfices.

Au-delà de ça, les résidents pourraient travailler pour des applis de service à la demande comme Uber ou Postmates, en versant toujours à la direction une commission pour recommandation. Ils pourraient vendre les légumes (peut-être même la marijuana) du jardin communautaire. Ils pourraient même commencer à vendre des Decadomes à des agences humanitaires spécialisées dans les catastrophes naturelles, ou encore comme le brief le disait, « dans le pire des cas on pourra toujours louer les Decadomes sur AirBnB. »

Cerise sur la gâteau : Gopman pensait que lui, un outsider marqué au fer rouge et ne bénéficiant que de supports politiques boiteux, pourrait faire voir le jour à ce village d’igloos pour SDF en 90 jours.

Tout ce dont il avait besoin, c’était d’un bail d’un an sur un terrain.

C’est là que le plan de Gopman tomba à l’eau. « Un meilleur San Francisco » identifia plusieurs sites de terrains publics dans la ville qui auraient pu être des terrains potentiels.

Mais les propriétaires privés ne voulaient pas que des squatteurs obtiennent des droits de propriété. Gopman se débattît pour obtenir des rendez-vous avec les bons personnages publics.

Gopman arriva en Lyft pour essayer de parler au tsar des SDF, Dufty. « Ils m’ont dit que Bevan était en réunion, et j’ai dit “OK Je vais attendre” », raconte-t-il. Il n’obtenait toujours pas de soutien politique solide. Il continuait de publier de longues propositions de solution au problème régional du logement mais personne ne les lisait.

Some mock-ups of A Better San Francisco’s plan to house the homeless.

En mai, Gopman découvrit l’une des raisons pour lesquelles la mairie avait été si léthargique. La presse publia un e-mail envoyé deux mois plus tôt par Sam Dodge, alors directeur de la politique publique au bureau des HLM de la mairie.

« [Gopman] me pourrit la vie ! », écrivait Dodge. « Enfin pas vraiment, mais je crois qu’il est bidon… Si tu as envie de lui donner des conseils il les utilisera pour laver son nom dans les recherches Google de toutes les horreurs qu’il a dites sur les sans-abris… Il est relativement inoffensif, mais je n’ai pas vraiment envie qu’il y ait de quelconques liens entre lui et la mairie. »

Cet e-mail confirma la peur grandissante qu’éprouvait Gopman à l’idée que les bureaucrates ricanaient derrière son dos. Il annonça la nouvelle lui-même sur Twitter : « Toujours dans l’attente d’excuses personnelles. »

Son projet continuait de se heurter à des échecs. En juin 2015, il fit un postau sujet des plans de ses Decadomes, et les journalistes s’en emparèrent. « De quoi ont besoin les SDF ? De dômes géodésiques apparemment, » écrivait Verge.

Quelqu’un sur Twitter les qualifia de « mini Epcots. » « Le futur imaginé par Ayn Rand, applaudissements furieux, pour toujours » Un assistant du maire anonyme dit au Guardian : « On se croirait dans un chenil. »

« Tout le monde se concentre sur les dômes, ce qui est ridicule, » dit Gopman. Plusieurs villes à travers le pays avaient tenté l’expérience de campements organisés, avec des degrés de réussite variés, donc l’idée n’était pas nouvelle.

De plus, les dômes étaient plus résistants aux intempéries et plus jolis que les tentes, ce qui, d’après Gopman, contribuerait à apaiser un peu les adeptes du NIMBY. Une demi-douzaine de SDF, qui avaient assisté à des réunions à la bibliothèque et à des conférences données par Gopman et Jackson dans les rues, avaient affirmé qu’ils aimeraient vivre dedans.

Perplexe et énervé, Gopman retourna vers l’univers qu’il comprenait : la tech. Gopman obtint une information de la part d’un type-qui-connaissait-un-type selon laquelle le président de Zappos, Tony Hsieh, pourrait être un bon candidat auprès de qui pitcher l’idée de créer un village de dômes à Las Vegas.

Là-bas, Hsieh avait tout le poids politique qui manquait à Gopman à San Francisco, car il avait investi 350 millions de dollars dans le centre-ville de Vegas en y installant le siège de son e-commerce de vente de chaussures. De plus, Hsieh était propriétaire et vivait dans une communauté inspirée de Burning Man, faite de caravanes et de courants d’air — pas si éloigné d’un campement de dômes, se dit Gopman.

Gopman prit l’avion pour Vegas pour un y jouer au poker avec, derrière la tête, l’idée de pitcher devant Hsieh. Quand l’introduction du type-qui-connaissait-un-type échoua, Gopman se retrouva à marcher 40 minutes à travers le camp pour aller frapper à la porte de Hsieh.

Un garde l’arrêta. Gopman sortit les photos de dômes sur son téléphone dans une tentative de s’expliquer, mais le garde ne marcha pas. « Ça n’a pas fonctionné », se souvient Gopman, l’air découragé.

Gopman était épuisé. Il travaillait à plein temps sur le problème des sans-abris depuis un an, avec très peu de soutien de la part de la communauté des start-up, et en ayant conscience qu’il passait à côté d’un boom technologique en s’aventurant sur le terrain du civisme qui de toute façon ne voulait d’aucune des solutions qu’il proposait.

Il décida qu’il était temps de sortir de là.

« Je devenais très déprimé et fatigué à ce stade, et je me bradais », dit Gopman.

« Je ne recevais aucun soutien et j’avais encore l’impression d’être traité comme un ennemi alors que j’apportais plus de solutions au problème que quiconque dans ce domaine. Peu après ça j’ai décidé de laisser tomber, de commencer à voyager et de me recentrer sur les start-up, où on appréciait davantage mon travail. »

Peu après être rentré de Vegas, il réserva un aller simple pour la Suède, entamant un voyage de huit mois autour du monde. Il appela son périple le « voyage mange, prie, aime » lorsqu’il en parla au journaliste du Guardian, ce qui fut critiqué par des blogueurs et donna lieu à une nouvelle croisade anti-Gopman sur Twitter. Un jeune politicard tweeta :

« Je dis ça avec beaucoup d’admiration pour toi, Greg. La politique est un jeu stupide. Mais il faut savoir y jouer. »

Dans les mois qui suivirent, son mur Facebook se remplit de photos de mains mimant une prière dans des sources à Bali. À la mairie, certains y virent la confirmation de leurs suspicions : selon eux, l’intérêt de Gopman pour les SDF n’était pas sincère. Un employé de la mairie dit :

« Il y a eu une lueur d’espoir, mais elle s’est éteinte. »

Greg Gopman and Darcel Jackson, in their first conversation at the Town Hall. (Amy Osborne)

Mais Gopman ne disparut pas totalement pendant son voyage. Par exemple, il était resté en contact avec Darcel jackson, l’informant, à longue distance, de ses drames avec les développeurs, et des problèmes grandissants que rencontrait son association pour le wifi dans les refuges, nommée Shelter Tech.

Gopman s’assit sur son bureau et la réunion commença.

« Mon pote ! » Gopman gratifia Darcel Jackson d’une mi-poignée de main mi-accolade. C’était le mois de mars, Gopman était de retour en ville et quelques heures après qu’un dirigeant de la mairie eut annoncé son intention de déclarer l’état d’urgence sur la question des sans-abris à San Francisco, il retrouva son vieil ami au Grandma’s Deli, un lieu sans prétention pas très loin du Show Dogs.

Gopman écouta les dernières nouvelles que lui relata Jackson : il avait été diplômé de l’école de chef et était en train de monter un service de traiteur. Downtown Street Team avait lancé une branche à San Francisco (en partie grâce au travail de réseau de Gopman) et avait nommé Jackson responsable de l’équipe de la ville.

Il supervisait plus de vingt nettoyeurs de rue en t-shirt jaune chaque matin sur Mid-Market. Le meilleur pour la fin : il avait réussi à emménager dans un HLM dans lequel il louait une chambre à 375 dollars par mois.

Bien qu’il eût trouvé un logement, Jackson voulait encore aider les gens abandonnés dans la rue. Il travaillait au lancement de Shelter Tech et au développement d’une série d’appli, dont une plateforme d’emploi qui permettrait d’embaucher des SDF pour des services et qu’il voulait appeler Darcel’s List.

« Ce serait génial, » s’exclama Gopman. « Comme Angie’s List, mais Darcel’s List ! »

Les deux membres de ce duo improbable ont passé l’année qui vient de s’écouler à sortir de leur trou respectif. Pour Gopman, le changement le plus évident est son style : fini les pantalons chics et les chemises boutonnées. Maintenant il porte un sweatshirt Zara, des Nikes vertes électriques, un collier en perles de bois et une bague d’humeur.

Ses cheveux forment une longue mèche sur le haut de son crâne, dont un côté est méticuleusement rasé.

« Je n’avais jamais voulu être à la marge avant ce voyage. J’apprends juste à ne pas me soucier de ce que les gens pensent. »

Petite pause. « Pas autant. »

Gopman prévoit de rester à San Francisco, mais ne veut pas lancer sa propre société tout de suite. Il a passé six entretiens, et a réalisé que « la lettre écarlate » avait persisté.

« Tout se passe super bien et puis, à la fin, ils font : “Tu sais, je t’ai googlé”. »

Il a accepté un poste de développeur commercial dans une start-up de réalité virtuelle du nom de Upload VR. Mis à part un bref petit boulot, c’est la première fois qu’il travaille pour des gens depuis l’université. Son retour à San Francisco a été teinté d’anxiété.

« J’ai fait ma première prise de parole sur une scène, et j’étais plus angoissé que je pensais l’être. »

Aujourd’hui, Gopman est toujours outragé, mais sa cible est passée des SDF eux-mêmes aux politiciens de la ville, qui devraient, d’après lui, être licenciés de la même qu’un président d’entreprise qui n’atteint pas ses objectifs et ne tient pas ses promesses (et qui ne l’écoute pas).

La mairie, bien sûr, voit les choses différemment. Comme le dit la responsable Jane Kim, « Faites-moi confiance, si la solution était facile elle aurait déjà été mise en œuvre. »

Gopman a des ennemis, mais il a aussi conquis de fidèles supporters qui pensent qu’il a mis plus de temps et d’argent dans la recherche d’une solution que 99,9% des citoyens. Et qu’il l’a fait de bon cœur. Ses amis pensent que cette étrange aventure l’a rendu humble. Son ami cofondateur d’autrefois :

« Je suis persuadé qu’une partie de lui pense toujours avoir raison, qu’il n’avait pas tort, que c’est un gros problème qu’il faut résoudre. Mais quand on descend si bas, on n’oublie plus jamais qu’aussi haut qu’on puisse être, tout peut toujours changer. »

Et puis, il y a cette chose que tout politicien sait très bien : même si Gopman a fait tout ça pour lui-même, les intérêts personnels — peut importe le degré d’orgueil — ne sont pas incompatibles avec les bonnes actions. Comme l’a dit le journaliste Gary Kamiya, qui était modérateur au débat public :

« Il y a de toute évidence une combinaison d’intérêts ici, mais je suis enclin à lui laisser le bénéfice du doute. S’il fait semblant, il va vraiment très loin. »

Après tout le porte-à-porte effectué, « qu’importe que vous soyez bidon ! Vous y avez consacré tellement de temps que ça n’a presqu’aucun sens de dire ça. »

(Photographs by Molly Matalon)

Mi-février 2016, le fondateur de start-up Justin Keller posta sur son blog une lettre ouverte à Ed Lee et au chef de la police Greg Suhr :

« Les travailleurs riches ont gagné le droit de vivre dans cette ville. Ils se sont lancés, ont fait des études, ont travaillé dur et l’ont mérité. Je ne devrais pas avoir à m’inquiéter de me faire aborder dans la rue. Je ne devrais pas avoir à constater la douleur, le combat et le désespoir des SDF en allant et en rentrant du travail tous les jours. »

Aussi réguliers qu’une horloge, les laïus apparurent, l’un d’eux disant la même chose des gens de la tech que Gopman avait dit un jour des SDF : « Economiquement et culturellement… ces gens n’apportent rien. »

Deux jours après ce post, un message privé Facebook arriva pour Gopman. C’était Keller, lui demandant conseil. Gopman lui téléphona alors qu’il était à bord d’un bus entre Houston et Austin pour aller faire un travail de consultant en énergie solaire.

En traversant la grande banlieue du Texas, il essaya de guider Keller. Ne t’excuse pas, les masses ne veulent pas te pardonner, elles veulent te détruire. Remets plutôt tes propos dans leur contexte et utilise les comme tremplin pour un changement. C’était le mode d’emploi Gopman, distillé en un appel amical d’une demi-heure.

Gopman lui dit qu’il ne pouvait pas faire grand chose de plus.

« Je sais que tu es sur le point de traverser une tempête et que ta vie est sur le point d’être bouleversée.

Ça peut durer un an ou deux. Appelle quand tu veux. »

Gopman raccrocha et s’installa pour le voyage.

Traduit de l’anglais par Caroline Bourgeret.

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Translated from original by Arthur Scheuer.

Arthur Scheuer

Written by

CEO Ulyces.co / créateur de Storynder

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