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Conversation avec l’Officier d’Immigration

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L’officier de frontière canadienne me rend nos passeports, accompagnés de notre déclaration de douane. Au lieu de nous dire de continuer vers les bagages, il nous dit de passer voir l’officier d’immigration en chemin. Sur la déclaration de douane, il a griffonné un gros “Imm-T” en lettres sévères et noires.

Notre voyage retour est réservé pour dans 8 mois ; je m’attendais donc à ce que l’officier de frontière canadienne y regarde à deux fois.

Quand je voyage en passant par des aéroports, je mets toujours un point d’honneur à avoir une attitude impeccable. Je souris. Je suis conciliante. Je suis patiente. De la façon dont je me tiens à la façon dont je regarde autour de moi à la façon dont je commence mes conversations, j’essaie toujours d’incarner une preuve physique de mes bonnes intentions, parce que tous ces contrôles de sécurité agissent comme la pelle d’un excavateur sur un site archéologique : il est certain qu’ils trouveront un os à ronger, parce qu’au plus profond de votre âme se cache certainement une part mauvaise, une personne mal intentionnée, (un pécheur ?) une pourriture.

Nous passons avec nos sacs les portes du bureau de l’immigration. Une jeune femme nous accueille avec un sourire. Je lui tends ma déclaration labellisée Imm-T.

Ce qui se passe en suite, je suppose, n’a rien d’extraordinaire. Je suis là en vacances. Oui, ce sont de longues vacances : nous avons pris une dispo. Oui, nous avons assez d’argent pour survivre ; voilà notre argent liquide et notre extrait de comptes. Oui, nous devons revenir à l’école au 1er septembre. Non, nous n’allons pas enseigner pendant que nous sommes au Canada.

Finalement, elle me demande ce que sont exactement nos plans ; où allons-nous nous arrêter ensuite, quel sera notre itinéraire ? Je reste silencieuse un instant. Je vois qu’elle scrute mon visage. Je lui donne un plan mal dégrossi, comme n’importe quel backpacker le ferait. Elle soupire. Ses soupçons ont diminué jusqu’à un point où elle ne peut plus s’en servir.

— “Ok, j’ai le choix entre deux noms différents sur vos deux passeports ; quel nom voulez-vous que j’enregistre ?”
 — “Prenez nos noms de naissance ; nous n’utilisons notre nom de mariage que pour l’administration française.”
Elle relève la tête : “Vous vous êtes mariées récemment ?” J’acquiesce. Son visage s’illumine. (C’est très soudain ; ça me prend au dépourvu. L’espace d’un bref instant, elle n’est plus un officier d’immigration et je ne suis plus un Imm-T. C’est une backpacker que nous avons rencontrée dans un hostel ; nous sommes en train de boire une bière au pub du coin et elle nous raconte son dernier flirt). — “Oh, félicitations !”

Nous quittons le bureau, allons aux bagages, sortons de l’aéroport. J’ai un sentiment d’inachevé ; d’opportunité ratée ; de contact humain négligé.

J’aurais souhaité pouvoir lui dire. J’aurais souhaité pouvoir lui lancer un sourire éclatant et lui dire, toute excitée, pourquoi exactement nous avons passé sa frontière. En attendant notre navette, je commence à imaginer une autre conversation. Une où j’aurais pu lui dire la vérité sur tout ça : que les voyageurs romantiques existent encore et que les services d’immigration échouent encore à leur donner un statut.
J’aurais souhaité lui dire : “Tout d’abord, je vais rester chez des amis pour un moment et prendre des photos d’inconnus. Je suis une blogueuse ; je vais raconter leurs histoires. Je vais examiner l’âme des gens que je rencontre. Je planifie de me fondre dans votre pays, et d’oublier le mien, de lâcher prise — complètement — sur ce que je suis et ce que je suis censée être. J’ai lu Jack London. Je planifie d’aller en Alaska. Cet été, je planifie de dormir dans un van. Je planifie de me laver dans des stations-service, de choper des échantillons de beurre en rabe dans des motels, des échantillons de sucre en rabe dans des cafés. Si l’on m’en laissait seulement la chance, je me cacherais pour vivre heureuse avec ma femme dans un endroit que nous aiderions à tenir en échange de nourriture et d’un toit. Cher officier d’immigration, vous m’avez demandé : “Quels sont exactement vos plans pour vos vacances ?”. La réponse c’est que je ne sais pas, exactement. Le plan c’est de ne pas avoir de plan défini, et de rêver à beaucoup de plans possibles. Oui, je vais vagabonder à travers votre pays ; regarder les gens passer ; boire du café bien chaud ; scruter, fascinée, vos paysages ; essayer chacune de vos marques de céréales juste pour le fun ; lire encore plus de Jack London ; fouiner dans vos librairies ; décider que je ne vais finalement nulle part et rester une nuit de plus ; changer mes plans à la dernière minute ; réserver un billet de dernière minute pour Seattle juste parce que je n’y suis jamais allée ; pisser dans un bus Greyhound ; écrire, oh…! Ecrire.

Je n’arrive pas à imaginer de meilleures raisons de traverser un océan et un continent. Je n’arrive pas à m’imaginer le faire en moins de 6 mois, comme le requièrent les services d’immigration. Je reste 8 mois parce que c’est tout ce que j’ai. Je donne à votre territoire tout ce que j’ai. Je reste chacun des putains de jours de ma dispo. J’écris les premières lignes d’une déclaration d’amour à votre territoire.”

La navette s’arrête devant nous. Je sais que je ne peux pas lui dire ça. En aucune occasion. C’est un officier d’immigration. Je suis un Imm-T. J’ai une attitude impeccable. Je peux présenter un extrait de comptes sur simple demande. Je suis une touriste en séjour étendu, avec billet retour.

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Auteure de voyage, Blogueuse.
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