De bons clients

pour la télé

Marseille / Affaires / 26 septembre 2015 / Olivier-Jourdan Roulot

Dans Marseille, le jeu du clientélisme, Xavier Monnier tire les cartes de la politique telle qu’on la pratique sur les rives du Vieux-Port. Le journaliste ausculte un système qui a fait du service rendu et de la gestion de micro-clientèles le pilier du jeu démocratique dans la seconde ville de France. Après le livre (Marseille, ma ville, sorti en 2013 aux Arènes), voici le film (à revoir en replay). En attendant le procès.


Au départ, l’affaire semblait mal engagée : commencer un tournage avant d’avoir signé avec un diffuseur reste le plus sûr moyen de se retrouver planté à la sortie, des heures de rush sur les bras. Les producteurs le savent, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. En France d’ailleurs, perversion du système, les boîtes de prod ont tellement bien assimilé la leçon qu’elles portent (très) mal leur nom. Avant de décrocher le graal, elles ne prennent aucun risque, se contentant de débarquer chez les directeurs de programme pleins de projets (sur lesquels elles n’ont pas misé un kopeck) dans la sacoche, en attendant que, dans le lot, la chaîne finisse par en retenir un. Ensuite, il sera temps de jouer les producteurs, sans avoir investi en amont. Mais bon, c’est un autre sujet…

Olivier Hurtado et Kino (nom de la société de production) ont fait le pari rare de soutenir dès le départ le projet de Xavier Monnier, néophyte dans le documentaire télé, misant sur l’intelligence des diffuseurs à la sortie. Ils ont eu le nez creux, si on en juge au résultat et la satisfaction des responsables de France 3, diffuseurs cette semaine de ce Marseille, le jeu du clientélisme.

Au pays du client roi, Guérini et Gaudin restent les meilleurs héritiers de Simon Sabiani, leur père à tous

Au final, le film s’offre un casting de première main, qui aligne tous les poids lourds de la politique sauce marseillaise, de Gaudin à Guérini, en passant par Mennucci, Muselier, Ghali et quelques autres. Sa réussite est là, largement, car là encore rien n’était gagné d’avance tellement Monnier s’est évertué ces dernières années à troubler le jeu de nos politiques marseillais avec une émouvante constance — tendant en creux un miroir à une presse locale apathique, qui oublie plus qu’à son tour de jouer son rôle. Dans une des rares séquences du film qui n’est pas un entretien face caméra, Jean-Noël Guérini le dit lui-même au journaliste —« vous avez été trop dur avec moi ! » -, quand il s’agit de repousser une énième demande d’entretien, qu’il finira, bon prince, par accorder. Quoi qu’il en soit, le refus ainsi délivré vaut brevet de légitimité.

Bien sûr, le film pêche par une réalisation un peu bancale, qui est en réalité le reflet de son mode de production anachronique : il reste trop bavard, au point de perdre un peu le spectateur, et manque de séquences vécues, qui feraient vivre les personnages et nous plongerait avec eux dans la réalité de ce clientélisme. On le ressent particulièrement à la fin, avec une sortie trop brutale, pas assez construite, et qui aurait mérité une scène tirant la morale de tout cela.

Bien sûr, on relève quelques maladresses — elles tiennent pour beaucoup au mode de production anachronique décrit plus haut et, conséquence de celui-ci, à une réalisation un peu sommaire. Il y a, ici ou là, des petits problèmes techniques : un son qui se perd, une voix off (celle du journaliste) un peu métallique, visiblement rajoutée après coup, au mixage, un plan de coupe sur les mains de Gaudin pas vraiment raccord avec sa voix et son propos, des entretiens cadrés au petit bonheur la chance, sans réel parti pris de réalisation… Sur le fond, au deux tiers du film, même les spectateurs les plus attentifs perdent un peu le fil d’un récit trop complexe — ceci dit sachant que nous ne sommes pas ici des partisans de la simplification à outrance prônée par les gens de télé, qui revient à désarmer le propos de toute complexité.

Frère Alexandre Guérini, longtemps carte maîtresse dans le jeu de son frère Jean-Noël…

Cet aspect critique évacué, et avec lui ces petits péchés véniels, le film tient globalement bien la route. Ce qui nous change des productions réalisées par ces équipes d’envoyés spéciaux qui débarquent la fleur au fusil — les pires étant ceux que l’on classe dans la catégorie « drôle », qui du coup ne travaillent (absolument) pas –, sans connaître réellement le sujet et le terrain sur lesquels ils s’avancent, et qu’ils abordent au final en superficie. Ici, Xavier Monnier — dont la voix, qui porte le récit, est plutôt bien placée, ce qui n’avait à mes oreilles rien d’évident au préalable — est parfaitement légitime, on l’a dit.

Passons aux acteurs et à la partition qu’ils nous livrent. Là, c’est bien connu, le clientélisme, c’est les autres. Il n’y a qu’à les écouter, tous, avec cette façon de fuir chacun leurs responsabilités. S’il semble convenu que le clientélisme est institutionnalisé à Marseille, personne ou presque ne le pratique, à les entendre. Gaudin ? Il ne passe pas par lui, évidemment. D’ailleurs, le vieux matou le dit à la caméra :

« le temps où on allait voir l’élu pour que le petit fasse une gache (en clair, soit payé pour ne rien faire) c’est fini ça ! ».

Nous voilà rassurés.

L’admirable Samia Ghali n’est pas plus concernée. D’ailleurs, la diva socialiste des quartiers nord a sa propre définition. Elle vaut son pesant de cacahuètes (pardon, de subventions) :

« le clientélisme, nous assène-t-elle en toute tranquillité, c’est quand vous le faite à une grosse échelle ».

Savoureuse façon d’expliquer qu’elle n’est qu’une petite boutiquière laborieuse, qu’avec elle c’est de l’artisanat, elle qui a construit sa carrière sur la maîtrise des réseaux et des clientèles, notamment celles de Jean-Noël Guérini, leur (son) maître à tous. Ce qui suffit au passage, au pays de l’électeur-client, pour devenir sénatrice, et un magnifique symbole d’intégration à la médiocrité et à la politique marseillaises, grâce à quelques affidés, frères, cousins, chauffeurs, à la fois clients et (grands) électeurs.

Le sénateur — maire républicain Bruno Gilles

Les autres sont sur la même ligne — c’est pas moi, c’est l’autre. Bruno Gilles, député-maire républicain des 4ème et 5ème arrondissements, de nous expliquer que c’est Guérini. Pas totalement faux, mais un peu facile et rapide. Car, en même temps, on tient parfaitement le territoire, quadrillé et contrôlé avec une vraie expertise. Le socialiste Mennucci donne comme à son habitude des leçons, sous sa voix de stentor, histoire d’élever le niveau général : historien, sociologue, que sais-je encore, mais certainement pas praticien ni acteur, non.

Renaud Muselier — que l’on voit défiler dans des séquences visiblement tournées avec plusieurs mois d’intervalle, ce qui nous vaut un étonnant défilé de coiffures… ? Surtout pas lui, c’est bien connu.

Bernard Morel, ex-vice-président de MPM époque Caselli, est encore plus fort. La palme du plus beau dégagement en touche revient de droit, haut la main, à l’actuel président d’Euroméditerranée, qui avait joué une partition extrêmement trouble dans la commission d’appel d’offres en charge du marché des ordures :

« moi je ne suis pas éboueur, je ne suis pas derrière mon petit camion ! », lance-t-il dans un grand moment de poésie, mis face à ses contradictions.

Devant tant de pureté et d’éthique confondues, on reste coi. Et on s’interroge : vu de Paris, de Lille, de Melun ou de Toul, c’est quoi au fond cette histoire ? On a compris que la clientèle est reine à Marseille, mais alors où sont les coupables ? Aucun de tous ceux-là, pourtant cadors de ce jeu sinistre dont ils tirent les ficelles, voilà ce que le spectateur risque de retenir… Bref, c’est personne, ou plutôt c’est… Eugène !

Eugène l’affirme : à l’époque, il avait demandé à Alex Guérini de ne plus venir physiquement au siège de MPM. Ce n’était pas bon pour son image…

Eugène, bien sûr c’est Caselli, alias brushing, l’homme qui s’était rêvé maire de Marseille, roi au pays de la clientèle, dans une autre vie. Il faut dire que Caselli fait peine à voir, empêtré dans des explications et des dénégations plus fumeuses les unes que les autres. C’est bien simple, plus il revient à l’image, plus il s’enfonce. Ici, ce brave Caselli est l’idiot du village, le cocu de l’histoire. De ce point de vue, ce film est le coup de pied à l’âne d’une carrière politique aussi insignifiante que fabriquée et artificielle. Ceux qui ont vu comment Guérini aimait l’humilier en public en lui filant de grandes claques dans le dos, quand le vin (rouge, avec trois glaçons, comme l’aime Jean-Noël) avait un peu trop coulé, ceux qui se souviennent de la façon dont Guérini manipulait sa créature, qu’il a placée à la tête de la communauté urbaine avec son frère Alexandre sans que l’intéressé ne comprenne ce qui lui arrivait, souriront de cette fable.

A propos de l’élection surprise de Caselli en 2008 à la présidence de MPM (la communauté urbaine), on a droit à un décryptage rétrospectif éloquent de Jean-François Noyes : l’ex dircab de Guérini, après avoir expliqué que le clan du Corse du Panier avait identifié des points faibles dans les mairies de droite de la communauté, donne le prix du ralliement et de la trahison ces élus qui ont manqué à l’arrivée à Renaud Muselier, promis à une victoire jouée d’avance : 9 millions d’euros pour une ville de 11 000 habitants, pour financier 4 terrains de foot, 9 cours de tennis et un gymnase tout équipé. Le tout puisé dans les caisses du conseil général des Bouches-du-Rhône, alors dirigé par Guérini…

Toute l’opération du putsch de MPM avait été montée dans une villa discrète du CG, dans le quartier du Roucas. En présence d’Alexandre G ? Heu, oui, non, Noyes ne sait plus trop…

A tout seigneur, tout honneur, reste le cas Guérini, justement. L’enquête judiciaire sur ses turpitudes sert logiquement de fil rouge au documentaire. Justement, où en est-on de ce dossier ? Depuis le départ il y a deux ans du juge Duchaine — l’homme qui déployait d’énormes moyens sans résultats, comme le raill(ai)ent ses adversaires -, beaucoup pensaient le dossier enterré. Surtout au vu du peu d’entrain du parquet et de son chef actuel, Brice Robin, pour faire sortir et avancer dossiers et enquêtes en matière politico-financière, comme beaucoup de flics s’en plaignent de plus en plus en coulisses.

Dans Marseille, le jeu du clientélisme, on (re)voit l’aîné des Guérini à la tribune de l’assemblée départementale, après sa réélection triomphale de 2011 à la tête du conseil général, évoquer le sort de son cadet. « Si mon frère a fauté, il en répondra devant la justice », avait-il lancé des trémolos dans la voix, devant une assemblée n’osant piper mot. Lui aussi devra en répondre. En effet, les inculpés poursuivis dans le cadre du guerinigate le savent désormais avec certitude : ils seront renvoyés devant le tribunal correctionnel, comme me l’a récemment soufflé l’un d’entre eux à l’oreille. Frère Alex ne comparaîtra donc pas tout seul face aux juges, mais en famille.

Un extrait de la demande de levée d’immunité déposée sur le bureau du Sénat par le juge Duchaine contre le sénateur Guérini

Avec leurs avocats, ne reste plus désormais aux prévenus qu’à gagner un peu de temps, en retardant au maximum l’échéance, qui arrivera, par d’ultimes batailles de procédure. Pour lire l’ordonnance de renvoi du juge Cotelle, qui a désormais la main sur le dossier, il faudra attendre encore plusieurs mois : elle n’interviendra pas avant 2016, d’autant qu’elle va exiger un sens solide de la concision et de la pédagogie pour rendre le tout comestible, vu le nombre d’acteurs et l’enchevêtrement et la complexité des affaires visées. Le procès, lui, ne sera pas audiencé avant 2017. « Personne n’a intérêt à aller trop vite, aujourd’hui, m’a encore lâché mon interlocuteur. Ni le parquet, ni les parties, ni bien sur Jean-Noël ».

Peu importe, au fond. Car l’important désormais est ailleurs : après le livre, le film, le procès aura bien lieu. Celui du clientélisme à la marseillaise.

Olivier-Jourdan Roulot

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Marseille, le jeu du clientélisme, 51,22' réalisé par Xavier Monnier et Pierre-Oscar Levy. A revoir sur France 3, en replay, jusqu’à lundi

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