

Des livres d’exception pour nos vies exceptionnelles.
Une idée relativement répandue prétend que les livres accompagnent les moments les plus importants de nos vies, les mettent en perspective, les prolongent, les entourent de leur intelligence ou de leur sensualité. L’idée est fausse, bien sûr. Et inepte aussi, ne serait-ce que par cette manière implicite de faire comme si les livres, ce n’était pas la vie. Comme s’il y avait la vie d’un côté, les livres, de l’autre. Et entre les deux, je ne sais quel deux ex machina qui médiatiserait leur(s) rapport(s).
Mais, peu importe ! Et disons que, parfois, sans qu’on ne puisse très bien dire pourquoi ni le prédire toujours, il arrive, au hasard des péripéties de la vie, que des livres acquièrent une couleur et un poids inenvisagés. Parfois, ce n’est aucun livre en particulier, mais l’oeuvre d’un auteur ou un certain genre de textes.
Longtemps, je me suis précipité vers la poésie chaque fois que je me suis cru épris d’une meuf. Pas forcément vers des poèmes d’amour d’ailleurs, mais n’importe lesquels. Pas donc nécessairement pour déclamer ensuite des vers à ladite meuf, mais juste comme ça. Juste pour moi. Des vers pour moi qui ai une aversion marquée pour la poésie ? Tout à fait, Thierry ! N’ayant aucun attrait singulier pour le Roland Barthes qui écrit sous forme de fragments, ce ne sont certainement pas ses Fragments d’un discours amoureux qui auraient pu m’être de quelque utilité que ce soit.
Plus récemment, en revanche, dans les moments de grande affliction, c’est, entre autres, dans le Journal de deuil du même Barthes que je suis souvent allé chercher — comment dire ? — non pas une consolation, non pas un compagnonnage, mais quelque chose comme une prémunition contre les froids qui vous enveloppent quand vous arrive la mort des autres.
Et depuis hier, après l’incrédulité, la sidération, la tristesse, la colère et toussa-toussa, avec tout ce qui s’est produit et tout ce qui s’est déjà pris comme décisions, et en attendant tout ce qui ne manquera pas d’arriver en termes de mesures gouvernementales, j’ai eu envie d’aller revisiter Giorgio Agamben et son Etat d’exception. Les régimes démocratiques, ou ceux qui se prétendent tels, peuvent-ils se préserver et persévérer lorsque, confrontés à des événements jugés (par eux) exceptionnels, la loi se suspend elle-même et se dérobe à ses propres formes ?