Designer, où vas-tu ?

Bicycler by Brad Cain from the Noun Project

Designers de tous horizons, notre vie est souvent ponctuée de remises en question de nos supports de communication, mais surtout de nous-mêmes. À travers des anecdotes de mon parcours personnel, je vous invite à vous replonger dans les bases de votre vocation pour mieux définir qui vous êtes et ce que vous voulez communiquer et être mieux dans votre métier. Cet article a donné lieu à la conférence suivante, donnée le 3 décembre 2015 à l’agence Extra, sur invitation d’IxDA Lyon.

Le sujet de nos supports de communication et de notre manière de montrer et vendre nos compétences est tellement vaste qu’il est difficile de tout couvrir en un seul billet. Si vous souhaitez aller plus loin que les conseils que je distillerai ici, je serai ravie de vous aider en direct, par email ou en face à face devant un thé/café !

Tu peux regarder mon CV ?” — Cette innocente question est probablement celle revenue le plus souvent au cours des derniers mois… Nos supports de communication témoignent de notre mise en scène professionnelle, de nos compétences, mais aussi de nos valeurs. Les définir, et les redéfinir, n’est pas quelque chose que l’on fait souvent, encore moins à la légère. Qui plus est quand un changement surgit dans nos carrières…

Décollage

Nos parcours ne sont jamais de longs fleuves tranquilles, ils s’apparentent parfois à un vol ponctué de jolies turbulences. C’est en constatant qu’un nombre grandissant de designers dans mon entourage se remettaient en question que me vint l’idée de mettre à profit mon œil extérieur et technique et proposer mon aide. Et à force de distiller des conseils à droite à gauche, le sentiment du cordonnier mal chaussé est venu me chatouiller : après tout, quel meilleur cobaye que moi-même pour illustrer ma réflexion ? Je me suis donc mise au travail, et ai ressorti ma « boite à outils » existante : mon vieux CV datant de 2008, mon « portfolio » (ou ce qui faisait office de présence en ligne) et mes cartes de visite imprimées à la hâte avant Paris Web 2013…

En contemplant cet ensemble, je fus prise d’un vertige…

Attention les yeux…

Rien n’était cohérent. Tout était périmé, mon CV était même à ranger au rayon des antiquités, en décalage total avec qui je suis aujourd’hui. Étourdie, je sortis mon carnet, lançai Photoshop, commençai à poser quelques idées, mais très vite je me retrouvai assaillie de questions…

“Faut-il que je mette toutes mes expériences ? Et quels projets mettre en avant ? Certains sont tellement lointains, ou pas du tout représentatifs de ce que je sais faire. La plupart ne correspond même pas à ce que j’aimerais faire. Dans mon parcours, peu de diplômes. Dans mes expériences, beaucoup de compétences transverses qu’il est difficile de résumer en un seul titre…”

Dans la liste de mes expériences, j’essayai d’abord d’en sélectionner quelques unes, mais d’après quels critères devais-je le faire ? Qu’avais-je envie de faire ressortir ? Quelles valeurs avais-je envie de traduire ?

“Mais au fond, QUI SUIS-JE ?”

Le constat était amer : impossible de se sentir à l’aise avec des supports de communication en désaccord avec qui nous sommes et ce que nous avons à dire sur nous-mêmes. Faut-il encore avoir défini qui nous sommes et ce que nous souhaitons partager !

Cet épisode signa le début d’une réflexion profonde sur qui j’étais et ce que je voulais faire de la suite de ma carrière… qui fit immédiatement écho avec ma recherche personnelle. Après tout, difficile, en tant que designer, de garder une stricte séparation entre notre pratique du métier et notre personnalité profonde.

En mars dernier, je « tombai » sur l’ouvrage d’Elle Luna, “The Crossroads of Should and Must”. Enfin “tomber”, pas vraiment : je constate avec le temps qu’on ne tombe que très rarement par hasard sur les choses, mais que ces découvertes sont le fruit de notre propre évolution et des clés que nous intégrons au fur et à mesure. C’est parce que nous avançons et résolvons un à un nos problèmes que nous arrivons à percevoir certaines opportunités qu’on n’aurait certainement pas vu auparavant.

Le livre d’Elle Luna incite ses lecteurs à se plonger dans l’identification de leur passion profonde et laisser tomber les injonctions (« should ») pour favoriser la vocation (« must »). L’auteur y livre son histoire avec sincérité et sensibilité. Elle relate son parcours, un quotidien et une carrière qui ne la comblaient pas totalement, où elle n’était pas totalement elle-même.

En parlant de cela, ce genre de situation est monnaie courante chez les gens du web :

Une saynète malheureusement bien trop commune…

Ah, ça nous rappelle tous quelque chose… On esquisse un petit sourire ironique. C’est bien beau d’en rire, mais, concrètement on fait quoi pour lutter contre ce décalage, ce mal-être qui touche si souvent la profession ?

Pour ma part, cela faisait quelques mois que j’étais à bout sans vouloir vraiment l’admettre. Ma vie professionnelle ne fonctionnait plus. Je sentais que ma mission n’avait plus de sens. J’étais fatiguée, démotivée, je ne me sentais plus utile. Ma vie personnelle tombait elle aussi en ruines, je n’avais plus grand chose sur quoi me reposer… Le livre d’Elle Luna tombait à pic, mais l’énergie me manquait cruellement pour agir.

Que devais-je faire pour aller mieux ? Par quel bout commencer ? J’étais en train de m’effondrer : à bout, je suis allée voir mon médecin. Ce dernier m’a annoncé sans détour :

« Vous êtes en burnout ».

Le burnout n’est pas une légende qui n’arrive qu’aux autres, il n’est pas honteux, c’est une véritable maladie, qui plus est professionnelle. Contrairement à la surcharge de travail, où l’on ressent encore quelque motivation d’accomplir nos tâches, le burnout est plutôt la maladie de la perte de sens. Nous nous éloignons de nos ambitions, nos valeurs, nos envies. On n’arrive plus à se consacrer en profondeur à notre mission, par manque de temps ou de moyens. On ne trouve plus la reconnaissance, le respect nécessaire envers nous-mêmes.

Le burnout, c’est la tendinite de l’intellect, quand les tensions et dissonances finissent par contaminer toutes nos structures mentales. C’est quand l’avion est en flammes, et que notre culpabilité nous retient de sauter. Alors qu’à l’évidence, il va bien falloir le faire… Plus on attend, plus ce sera compliqué et douloureux. On ne veut pas sauter par peur de laisser tomber son équipe, on attend que « ça aille mieux »… mais ça ne va jamais mieux. Les symptômes physiques ne se font généralement pas attendre : douleurs au dos, migraines, fatigue intense, perte d’appétit… L’excès de stress a souvent des conséquences terribles sur le corps, en plus de l’esprit.

Sachez agiter le drapeau rouge : si vous vous sentez en perte totale de motivation sans entrevoir de porte de sortie, parlez-en à vos collègues, vos amis, votre famille, votre médecin. De même, si vous voyez vos ami-es ou collègues dans cette situation, s’ils sont fatigués depuis des mois ou pétris de douleurs chroniques, prêtez leur une oreille attentive et bienveillante. Pensez à faire une pause, personne ne vous en voudra de prendre soin de vous : c’est même la meilleure preuve de votre esprit d’équipe.

La profession du design est tellement touchée par ces symptômes inquiétants qu’une initiative nommée « Designers Retreats » est en train de voir le jour, pour offrir 48h de recul et de repos aux designers éreintés par leur mission. L‘association “Souffrance et travail” peut également vous aider et vous offrir l’espace de parole et de repos nécessaires.

Pour ma part, je traînais ce burnout depuis quelques mois sans vraiment vouloir l’admettre… Je cherchais un sens à ma vie. Mais c’est quoi exactement, le sens de la vie ?

Le sens de la vie, c’est de se lever le matin sans l’envie de retourner se coucher,et d’aller se coucher le soir sans la sensation de s’être fourvoyé.

Oui, enfin ça, c’est le niveau 1. Et des niveaux, il y en a plein d’autres, bien plus géniaux ! Comme le niveau 1485, où on se lève le matin avec la rage et la passion au ventre, on fait des milliards de choses qui nous transcendent et qui rendent le monde merveilleux, et on va se coucher le soir venu, repus de création et de bonheur…

Mais pas besoin de viser si haut. Atteindre le niveau 1 est bien souvent suffisant pour fonctionner. Le burnout a pour particularité de nous ramener doucement mais sûrement au niveau zéro. Et quand on l’atteint, il est parfois très difficile, voire impossible de remonter cette première marche.

Quelques semaines de repos plus tard, j’avais suffisamment repris pied pour saisir ma motivation à deux mains. Je me suis donc lancée dans un travail de fond. Avant d’attaquer la première étape, je pris conscience que mon esprit partait dans tous les sens. J’avais besoin de me canaliser et de faire le point sur qui j’étais.

Ma cartographie psychologique à base de post-it

Armée de post-it colorés, je me suis lancée dans une cartographie de mon état d’esprit du moment, en suivant simplement mon instinct. Autour de grandes thématiques et grâce à un code couleur simple, j’ai listé les faits, les blocages, les ambitions… Se contraindre à formuler les choses avec concision est un excellent exercice. Au fil des semaines, cette cartographie a évolué avec moi, me permettant d’avoir une base solide sur laquelle travailler. Placée sur le plus grand mur de mon bureau, je ne passais pas un jour sans la voir et sans y contribuer.

Au fil du temps, en a émergé mon objectif.

Photo : Thanh NGuyen

Cet objectif est la synthèse de qui je suis et de ce que j’aspire à faire dans les mois qui viennent. Il correspond à mon état d’esprit présent et m’aide à affiner mes décisions. Il n’est ni figé ni définitif, je me laisse l’entière liberté de le faire évoluer avec mon parcours.

Si vous vous adonnez à cet exercice, ne vous limitez pas dans la définition de votre objectif. Il sera forcément bénéfique, du moment qu’il vous honore. Qu’il soit tourné vers un projet concret (un projet professionnel comme “travailler chez Google”), des personnes (votre famille, comme “offrir l’éducation la plus ouverte qui soit à mes enfants”) ou vous-mêmes (comme “partir vivre en Australie pendant 6 mois”), il vous simplifiera la vie. Mon objectif me permet de faciliter mes décisions, mais je m’autorise une zone de flexibilité pour adapter mes choix à ce que je vis dans l’instant, ou aux opportunités qui se présentent. Mais un objectif en lui-même ne suffit pas toujours…

C’est en discutant avec Eric Daspet, à la fin de Paris Web 2014, que celui-ci
 me déclara :

« Paris Web est né d‘un rien, grâce à une communauté surmotivée sans réels moyens. Et aujourd’hui, cela fait 10 ans que nous accomplissons des « miracles ». Comme quoi, il suffit de croire en ses valeurs et montrer que c’est possible.”

Autour de mon objectif, j’ai donc mis en place un jeu de valeurs humaines et professionnelles. Mes valeurs le complètent et en sont l’extension et la confirmation:

  • faire preuve d’honnêteté,
  • favoriser la transparence,
  • respecter les autres, inspirer les autres,
  • partager les connaissances et les ressources,
  • mettre en question le statu quo et le conservatisme,
  • refuser de nourrir des systèmes pervers et négatifs,
  • refuser les situations et les relations où je ne peux pas être moi-même…

Elles me permettent de me débarrasser des tensions et d’être le plus possible fidèle à moi-même. Forte de ces piliers, je me sentais dorénavant capable de me lancer dans l’élaboration de mes outils de communication !

Passons à la pratique.

Avant de me plonger dans la réalisation, j’ai commencé par me poser quelques questions supplémentaires :

  • Qu’ai-je envie de faire dans mon travail ? Ou de ne plus faire ?
  • Quel est le dernier projet qui m’a mis des papillons dans le ventre ?
  • Quels clients ou projets correspondent encore à ma philosophie ?
  • Quels projets m’ont le plus appris ?
  • Quelles missions sont les plus rentables en terme d’accomplissement personnel ? En terme de rémunération ?
  • Quels sont mes champs d’excellence ? Mes points faibles qui mériteraient que je m’améliore (ou pas) ?
  • Quels messages et valeurs implicites ai-je envie de transmettre ?
  • Quels éléments de mon CV correspondent déjà à mon futur moi ?
Une minute… Quelle est la définition exacte du CV ?
Le bon vieux CV standard.

Profitons-en pour refaire le point. Un CV est avant tout un document standardisé (parfois bien trop, mais c’est un autre débat) destiné à de potentiels clients ou recruteurs pour se faire une idée rapide de qui vous êtes, ce que vous savez faire, et si vous collez au projet ou au poste qu’ils proposent. Nous sommes habitués au fait qu’il soit très codifié. La plupart du temps, il est composé de listes chronologiques successives et d’un inventaire de compétences diverses. Le CV est un document très factuel, tourné vers le passé, alors qu’il devrait être le reflet de qui nous sommes et qui nous voulons devenir, pour permettre à nos futurs recruteurs / clients de percevoir nos atouts.

Rien de tel que la preuve par l’exemple, lançons-nous dans l’analyse d’un CV. Un très bon ami a gentiment accepté de servir de cobaye (merci Steve, l’addition est pour moi la prochaine fois !)

Les erreurs à éviter :

  • Choisir la mauvaise photo : le pauvre Steve ne regarde pas l’objectif, il semble assez gêné, trop guindé dans son costume et son noeud papillon à la couleur discutable. On sent qu’il joue un rôle qui ne correspond pas à sa personnalité. Si vous choisissez de faire figurer votre portrait sur votre CV, pensez à faire confiance à un photographe et analysez les messages non-verbaux que vous transmettez inconsciemment : position, attitude, sourire… Votre portrait doit correspondre à votre personnalité et être suffisamment récent, afin d’éviter tout décalage lors d’une potentielle rencontre avec votre futur recruteuse/eur.
  • Maintenant que vous savez ce que vous voulez faire, évitez de mentionner les compétences / expériences qui ne vous correspondent plus, même si elles donnent la sensation de « remplir le vide » ;-)
  • Citer une expérience ne suffit pas en soi : pour chacune, essayez-vous à l’exercice de définir 3 compétences apprises et une anecdote / un succès que vous pourrez raconter lors d’un éventuel entretien.
  • Soyez honnêtes, sans jamais vous déprécier. Faites face à la réalité : peu de diplômes, peu d’expériences, certes. Vous avez néanmoins beaucoup de motivation à revendre, et vous pouvez faire ressortir vos compétences-clé : capacité à apprendre et à s’adapter, à soigner les choses dans le détail, à identifier une solution au meilleur rapport qualité/prix, etc.
  • Des trous dans votre CV ? Une année sabbatique qui ne vous semble pas nécessaire d’être mentionnée dans votre chronologie ? Votre parcours est un ensemble qui vous définit en tant que personne, un voyage, la naissance d’un enfant, même une épreuve difficile peuvent apporter beaucoup. Chaque expérience, même si elle ne semble pas liée à votre métier, peut avoir eu un impact positif dans votre vie et être mise en valeur, dans le contexte de votre recherche d’emploi ou de projets, bien évidemment. Comme pour l’exercice précédent, essayez de dégager de chaque “écart” trois apprentissages positifs que vous pouvez valoriser si besoin.
On mélange tout et on recommence !

Ah, ça va un peu mieux !

  • Pour la deuxième version de son CV, Steve a choisi de se définir par une citation. Il s’avère que la paternité de celle-ci lui revient, ce qui est quand même pratique. Si aucune de vos citations n’est encore entrée au panthéon, vous pouvez citer votre objectif, ou une citation qui vous caractérise empruntée à un(e) auteur(e) que vous appréciez.
  • Si cela s’adapte au poste / projet que vous visez, spécifiez l’intitulé de poste qui vous intéresse, soit l’intitulé précis de l’emploi en question, soit un titre qui résume le périmètre que vous souhaitez occuper. Cet élément décrit ce que vous souhaitez faire ou devenir, tout en évoquant ce dont vous êtes déjà capables.
  • Vos compétences sont bien plus étendues que ce qu’en disent vos simples diplômes ou postes occupés. Détaillez-les : pour chaque élément, faites l’exercice de faire ressortir toutes les compétences transverses dont vous avez fait preuve, sélectionnez celles qui peuvent être mises en avant et qui sont en rapport avec le poste / le projet que vous visez.
  • Une ligne de temps mettant en valeur les grandes étapes de votre carrière est plus parlante qu’une simple liste et permet de mettre en avant les éléments importants de votre choix. Après tout, la chronologie de vos expériences retrace tout votre parcours ! Il est également possible de fusionner plusieurs aspects de votre carrière sur la même ligne de temps : postes occupés, projets personnels en parallèle, expériences à l’étranger, etc. Le tout est de trouver la bonne rhétorique visuelle !

Il est possible de « hacker » le principe du CV. En respectant les codes en place, nous pouvons repousser discrètement leurs limites et les tourner à notre avantage. L’objectif est de simplifier la tâche des recruteurs : évitons-leur d’avoir à lire entre les lignes et utilisons les moyens à notre disposition pour nous mettre en valeur en tant qu’humains, pas uniquement en tant que professionnels.

À nous de sélectionner les expériences qui nous définissent, à nous de rythmer notre CV à notre façon pour dessiner le déroulement d’un potentiel entretien ! À nous d’y faire figurer bien plus que de simples listes de faits et d’y insuffler un peu plus qu’un seul type d’informations sur nous :

Notre professionalité ne se limite pas qu’à nos compétences et notre savoir-faire. Nous sommes des êtres complexes, et c’est tous les aspects de notre vie qui se retrouvent utilisés tôt ou tard dans le cadre de notre travail : savoir-être, qualités humaines, ambitions, besoins, passions…

Le monde et l’entreprise dans laquelle nous travaillons ne peut que bénéficier des choses que nous avons à leur apporter au delà de notre simple intitulé. Nous avons la capacité de résoudre beaucoup plus de problèmes que ceux uniquement liés à notre fiche de poste. De plus, nous évoluons, nous enrichissons notre panel de compétences et nos expériences personnelles… (au passage, Goulven Champenois avait abordé le sujet des intitulés de poste qui nous enferment dans une intervention à Paris Web 2014 !)

Les choses qui fâchent sur un CV

Depuis quelques années, il m’arrive souvent de recevoir des CV d’à peu près tous les domaines autour du web. L’occasion de voir passer de petites inexactitudes, ou des choix d’architecture d’information qui sont, selon moi, discutables. Voici une liste (pas très exhaustive) des détails qui me chiffonnent sur un CV :

Les étoiles

J’ai toujours été gênée par cette manière de visualiser l’information, je ne la trouve pas cohérente. Je comprends tout à fait pourquoi cette matrice de notation a du succès, mais à mon avis, elle n’est pas bien utilisée.

  • Quand on note plusieurs éléments d’une liste au sein de la même matrice, c’est qu’on les compare sur la même échelle. Or, ce n’est pas le but recherché, il est inutile de comparer notre “niveau” sur Photoshop et notre “niveau” en PHP. Et que signifie “4 étoiles sur 5” ? Que notre niveau est proche de celui d’un-e expert-e ? Mais c’est quoi exactement, un-e expert-e en tel ou tel langage ou logiciel ? Comment se traduit notre maîtrise au quotidien ? Peut-être vaut-il mieux décrire nos capacités en quelques mots que de tenter de s’auto-évaluer sur des critères abscons.
    Par exemple, sur mon CV, j’ai indiqué mon niveau de maîtrise du français : “Communication claire, aisée, adaptée à l’interlocuteur. Rédaction pointue, vocabulaire riche, argumentation logique.”
  • Nous avons un jour appris à maîtriser ces logiciels. Nous sommes donc potentiellement capables d’apprendre à maîtriser tout nouveau logiciel / langage de programmation, non ? ;-) Si votre client/recruteur veut savoir si vous vous pouvez vous intégrer à un workflow de production existant, composez cette liste de manière à décrire votre « boite à outils » (contenant vos logiciels de prédilection, les langages que vous savez utiliser, les techniques de gestion de projet auxquelles vous avez été formé-e, etc). Mais ne restons pas fermés à une seule liste d’outils. Notre capacité à apprendre et à nous adapter reste notre plus solide compétence.

Et l’occasion de citer une nouvelle fois Éric Daspet :

Apprenez à collaborer et à apprendre. Le reste est négligeable dans la valeur que vous pouvez avoir.

Les titres ronflants

  • L’UX provoque vagues et remous au sein de la communauté du design. Certain(e)s crient au « bullshit », d’autres aimeraient même voir le terme disparaître au profit d’un autre plus juste et plus évocateur. Peut-on vraiment “designer” une expérience utilisateur ? L’UX n’est-il pas plutôt un fourre-tout bien pratique et volontairement laissé vague ? Le principal problème est que peu de gens, en dehors du monde du web, ne se représentent vraiment cette philosophie transversale, loin d’être limitée et réservée au design et aux designers… À défaut de mieux, le terme reste pour le moment compréhensible aux yeux des non initiés. À nous de faire bouger les lignes et de trouver plus clair ! Le débat est ouvert.
  • Des titres ronflants fleurissent sur le net : gourou, ninja, rockstar, licorne… Les clients et les recruteurs ont besoin de concret, de technique. Mon bon sens vous conseillerait de vous tenir éloignée-es de ce genre de termes pompeux et peu évocateurs. Pour ma part, j’ai décidé de m’orienter vers des verbes concrets : “visual builder, problem solver” par exemple.

Junior ? Senior ?

Encore un débat qui mérite d’être adressé. Le monde du travail trace une ligne claire entre les gens ayant moins de 3 à 5 ans d’expérience et les autres. Une façon parfois détournée (et bien pratique pour les recruteurs) de fixer des limites salariales.

  • On peut être senior bien avant les 5 ans nécessaires à l’attribution de ce titre, via un projet très complexe et riche en expériences par exemple. L’autoformation joue également un rôle décisif.
  • Au contraire, 5 ans dans un métier ne garantit pas une expertise absolue, encore moins une certitude qu’un-e candidat-e aura toutes les compétences humaines requises. 5 ans passés au même poste sans réel challenge à portée ou 5 ans passés à barouder dans toute la Silicon Valley n’auront aucunement la même valeur en pratique.

Plus que le temps passé dans un métier, les expériences et les challenges auxquels vous avez été confronté-e sont les véritables piliers de votre expérience. Ne laissez pas un recruteur vous contraindre à un salaire “junior” si vos compétences et le poste proposé méritent plus (dans la mesure du possible, bien évidemment !).

Si vous avez besoin de faire le point sur vos compétences et votre expertise, vous pouvez essayer l’outil queldesigner.fr et vous comparer par la même occasion à vos pairs.

Et le portfolio ?

Les différents projets auxquels j’ai participé au cours de ma carrière ne sont pas toujours parlants ni visuellement vendeurs. Mettre en avant un projet de conception n’est pas aisé : il faut souvent passer par le développement d’un storytelling complexe qui demandera au potentiel recruteur/prospect suffisamment de temps pour l’aborder. Et sans visuels accrocheurs, la tâche est plus difficile. J’ai donc dû miser sur autre chose.

La version de mon portfolio actuellement en ligne à l’heure de ce talk est une version temporaire et minimale. Néanmoins, elle est centrée sur mes valeurs et mes méthodes. Je l’enrichirai ensuite de cas d’école détaillés et appuyés de résultats, une des bonnes façons (selon moi) de mettre en valeur un travail de conception pure, en tout cas en attendant mieux.

À votre tour, demandez-vous ce qui mérite d’être mis en avant, plutôt que de remplir les cases d’un thème classique et restrictif.

En parlant de thèmes restrictifs, la question du support et de la technologie revient souvent. Il existe sur le marché des dizaines de solutions permettant de mettre en place un portfolio dans des temps records. Squarespace, Carbonmade, Dribbble… Sans oublier Wordpress et ses centaines de thèmes dédiés à la création de votre vitrine de designer. Comme le dit ma “prof” de yoga : “find what feels good”. Chaque solution a ses avantages et inconvénients, le tout est de définir les métriques qui vous permettront de trouver le meilleur compromis. Squarespace et autres plateformes du genre ont pour avantage de vous fournir une solution clé-en-main et optimisée pour un bon référencement, là où un Wordpress ou un développement spécifique que vous réaliserez vous-mêmes vous donneront l’entière liberté de concevoir votre vitrine comme vous l’entendez. Prenez le temps d’explorer les options, inspirez-vous de ce qui vous parle.

Quelques exemples de bonnes pratiques

Dans le métier, qui plus est en France, certains de mes compatriotes ont réussi (selon moi) ce difficile exercice de se construire une image de marque et/ou une présence en ligne en accord avec qui ils-elles sont et ce qu’ils-elles font et aiment faire. Voici un échantillon (bien évidemment pas du tout exhaustif)

Pour son portfolio, Christelle Mozzati a choisi une photo superbe qui respire l’ouverture et la sérénité. Elle annonce tout de suite la couleur avec des phrases concises, laissant immédiatement transparaître ses valeurs. Ses références sont peu nombreuses mais justement très bien sélectionnées, accompagnées de textes courts : l’impact visuel et la qualité de ses références n’étant pas à démontrer, nul besoin de se répandre en commentaires ;-)

Vincent Valentin est développeur front-end. Son portfolio, en plus d’être très réussi graphiquement, comprend une partie « blog » où il a rédigé son « manifeste pour un travail différent ». Il y détaille ses valeurs, ses idéaux et ses souhaits pour son futur environnement de travail. Je trouve cette démarche très saine : au delà de l’exercice de transparence qui requiert une dose non-négligeable d’applomb, la prise de recul nécessaire à la rédaction d’une telle déclaration est forcément une démarche qui portera ses fruits, rien qu’au niveau personnel.

Le parti pris de Thomas Parisot est fort : ses valeurs sont affichées très tôt sur son site, avant son expérience professionnelle. Ses références et sa présence en ligne sont simplement constituées de son compte GitHub, de son blog, de ses interventions et d’une page « about ». 
Clair et concis ! A-t-on besoin d’en faire plus ?

Mais difficile de se limiter dans la sélection de références en matière de portfolios de designers : il y en a également tellement d’autres tout aussi fantastiques et remarquables

À vous de jouer !

Je crois que nous vivons dans une époque fantastique et avons une chance inouïe. Nous avons accès à tout le savoir du monde sur nos smartphones, nous sommes les témoins des plus grandes avancées technologiques et avons vu naître Internet, une des plus grandes révolutions de notre ère. Nous nous sommes libérés de nombres d’injonctions, notre confort et notre santé sont garantis, nous traversons le monde et repoussons nos propres limites.

Extrait de “The Crossroads of Should and Must” — Elle Luna

Mais nous avons surtout la chance immense de pouvoir choisir ce que nous faisons des grandes lignes de notre vie. Seulement, combien d’entre nous ne sont pas heureux au quotidien ? Combien nourrissent une situation qui les dessert et les fait souffrir ? Nous, designers, sommes profondément liés à ce que nous faisons. C’est notre capacité d’empathie qui nous permet de créer, notre précieuse porosité nous rend vulnérables au monde qui nous entoure Profitons-en : un peu d’introspection ne peut être que bénéfique et nous permettre de vivre en accord avec qui nous sommes au fond de nous. Je vous invite à prendre rendez-vous avec vous-mêmes de manière régulière : faites le point sur qui vous êtes, sur quel professionnel-le du métier vous êtes devenu-e et sur quelle direction vous souhaitez dorénavant prendre. Rien n’est figé, il n’est jamais trop tard, il vous suffit juste de “prendre l’avion” assez souvent pour voir votre vie d’un peu plus haut. En étant sûr-e de vos valeurs, en étant assis-e sur des bases sereines, vous verrez que tout les autres aspects de votre pratique, de votre métier, de votre vie n’en résonneront que mieux.

Un dernier extrait du livre d’Elle Luna me permet de clore mon propos de la meilleure manière qui soit :

« Ne cherchez pas à savoir ce dont le monde a besoin. Demandez-vous plutôt ce qui vous fait vous sentir vivant, et faites-le. Car ce dont le monde a besoin, c’est de gens qui se sentent vivants. » — Howard Thurman

Voir le talk issu de cet article :

Liens et références

Parmi ces références, vous retrouverez les liens mentionnés tout au long de l’article, mais aussi diverses sources d’inspiration qui, le plus souvent, ont eu un impact notable sur ma réflexion et mon parcours, et vous permettront de prolonger cette réflexion.

Designers Retreats

Mike Monteiro — You have been lied to

Mike Monteiro — This is the golden age of design! And we’re screwed

Elle Luna — The Crossroads of Should and Must

Ryan Rumsey — Revolution « Back to where we’ve been before »

J. Philippe Cabaroc — Vendez votre méthodologie

Amy Cuddy — Your body language shapes who you are

Scott Dinsmore — How to find work you love

Live Your Legend

Quel Designer ?

Remerciements

Merci à Goulven Champenois, Julien Villetorte, Guillaume Berry, Jean-Yves Rigal, l’agence Extra, l’association IxDA Lyon, Mike Monteiro, Ryan Rumsey, Elle Luna, Thanh NGuyen, Éric Daspet, Christelle Mozzati, Thomas Parisot, Thomas Di Luccio, Vincent Valentin, Steve Jobs… et tous celles et ceux qui m’ont inspiré ce talk.