Ecrivons l’avenir ensemble

A quoi ressemble un débat d’idées aujourd’hui ?

Une onde de choc

Je trouve enfin quelques mots après une courte semaine de réflection dans la ville en deuil de San Francisco où je vis maintenant depuis quatre ans. Les résultats de l’election présidentielle américaine ont fait l’effet d’une claque à une majeure partie de la nation qui, excepté quelques experts trop peu écoutés, ne s’y attendait absolument pas. Si je peux partager mon ressenti auprès des francophones, c’est aussi pour tenter de donner une version plus subtile de ce qu’il se passe dans les zones urbaines et développées, comme en Californie qui s’est imposé en tant qu’état progressiste.

A la recherche de sens

Nous y avions pourtant pensé plusieurs fois : après Brexit, après l’exclusion douteuse de Bernie Sanders lors des primaires, après le début de l’affaire des emails de Hillary Clinton. Et puis nous avons exclu l’idée lointaine de voir Trump président tant se sont enchainés les scandales et les faux-pas politiques. Ce que nous n’avons pas vu c’est que les supporters de Trump se sont acharnés dans leur propagande et leur désirs de bousculer les normes et le système politique économique actuel dont ils se sentent exclus.

Mais en quelques jours seulement ma perception des choses a beaucoup évolué et j’ai moi aussi questionné ma propre “ignorance” sur ce qui se passait réellement dans le quotidien de l’américain moyen, en dehors des grandes villes cosmopolites. J’ai d’abord eu beaucoup de mal à accepter cette réalité choquante et dégradante d’un pays que je n’ai jamais considéré comme parfait, mais qui m’a toujours inspiré surtout après les années Obama et les difficultés que nous avons pu voir en Europe.

Je me suis sentie insultée en tant que femme, et j’ai eu beaucoup de peine pour les minorités ethniques et LGBTQ, qui sont désormais inquiets pour leur propre sécurité. J’essaye de comprendre et de me rappeler que le fait que Trump soit ou ne soit pas gagnant n’efface pas le problème systémique des inégalités sociales, économiques, culturelles qui grandissent depuis des décennies dans le centre du pays. Elire Hillary aurait certainement fait meilleur effet, donnant un meilleur example, sans pour autant changer la réalité violente qui concerne une grande partie du pays.

Humble de ces résultats tragiques, je m’efforce de penser aux gens “trumpés” sans ressources qui se sont laissés manipuler, essayant désespérément de trouver le changement. J’essaye de trouver un peu d’empathie après une campagne du plus bas niveau qui a écoeuré une grande partie du pays. Et puis il y a aussi ces personnes qui ont l’air de faire partie du même monde que moi, sans pour autant comprendre les fondamentaux du système politique, ou voir les ressemblances alarmantes avec d’autres épisodes nationalistes que l’histoire occidentale connait.

Beaucoup aussi ont soutenu ce choix, sans pour autant le revendiquer. Certains disent qu’accepter Trump par vote ou non vote, n’est pas forcément raciste et homophobe, mais de manière plus complexe, il s’agirait avant tout d’un rejet du système d’élite traditionnel, un non à “the establishment”. J’ai personnellement encore du mal sur ce point là. Ne pas rejeter ces valeurs, c’est quelques part considérer qu’elles ne sont pas problématiques ou avoir le privilège de ne jamais devoir s’en soucier. Il n’y a pas d’excuse, le racisme, le sexisme, l’homophobie, le fanatisme n’ont selon moi pas leur place dans les revendications politiques de notre décennie.

Relativiser et réagir

Alors que le drame est à son maximum, certains tentent de remettre ces résultats dans leur contexte. Cette élection est plus une défaite des démocrates — sur la capacité à rassembler derrière un leader validé par tous- qu’une victoire de la haine et de l’intolérance. Près de la moitié des américains n’ont pas votés et Hillary gagne le vote populaire. La grande majorité des américains n’ont pas choisi Trump. Il faudra se rappeler de ces chiffres avant de caricaturer les Etats-Unis comme Trumpland, un peuple ignorant et en déclin, ce que les médias Européens ont souvent tendance à faire.

C’est peut être même une leçon pour les élections européennes à venir, ce phénomène de fermeture et de conservatisme étant global. Il faut certes questionner le système démocratique des grands électeurs, qui ne semble plus convenir, continuer le combat de Bernie sur l’achat d’influence par les Super PACS, ou encore réfléchir à la nature irréversible d’un referendum dans un monde où les médias et sondages sont de moins en moins fiables. Que peut-on en tirer pour la France en 2017 ?

Les medias de demain

Il y a deux mois, j’ai rejoint les équipes au siège de Medium pour une mission rêvée. J’ai tout de suite été fascinée par la culture de la start up, une véritable passion pour l’ensemble des employés qui attachent énormément d’importance aux valeurs de tolérance, durabilité et progrès (entre autre): élever la qualité du contenu généré par les utilisateurs, pousser à la discussion et l’échange avec intention, ou encore offrir une alternative dans un monde où le clickbait est devenu roi.

Si l’experimentation est encore permise, nous observons avec beaucoup de recul ce que les géants du web traversent en ce moment même. Les élections ont amené à parler des bulles de filtrages et de la responsabilité des réseaux sociaux, et nous prenons ce sujet avec énormément de sérieux. Plus que jamais nous nous posons les questions de la valeur de l’information, de problème de fact checking, et de la nécessité de ne pas s’enfermer dans une tour d’ivoire.

Offrir la possibilité de suivre des dirigeants à la source à travers leurs propres écrits donne plus de transparence et de nuance, mais ne résout pas forcément le problème de chambre de résonance: lire et intégrer des idées étrangères à ses propres convictions demande un effort d’ouverture d’esprit. Pour faire avancer le débat entre deux rives dont l’écart se creuse, il faudra trouver une plate-forme de discussion et aller au delà des cent quarante caractères.

Pourquoi ne pas saisir l’opportunité d’allier lettres et technologie pour créer un débat politique à l’échelle nationale ? Je vous invite à rendre honneur à la plume française, la référence dans l’art de l’argumentation et de l’esprit critique, et à prouver qu’internet peut aussi contribuer à un monde meilleur. Et si l’histoire n’avait pas à se répéter…? Ecrivons l’avenir ensemble.