Et si on libérait le pognon ?

Je profite de cet article pour féliciter à nouveau Laila pour son excellent travail de réflexion et de synthèse sur un sujet aussi complexe que tabou et pour avoir eu le courage de chausser les lunettes de la « jeune génération » pour sortir du jugement et essayer de mieux la comprendre.

Le rebond suscité par son article à travers la toute aussi excellente vidéo de mon congénère Antoine, mérite aussi d’être salué !

A eux deux, ils me donnent envie d’apporter un peu d’eau au moulin et j’espère que ma modeste contribution sera utile à la réflexion.

Laila comme Antoine abondent dans le même sens quand ils restituent cette soif de liberté et d’entreprendre, qui me semblent propres à n’importe que être humain qui potentiellement à le luxe de se poser la question du sens qu’il veut donner à sa vie, mais qui effectivement trouve à s’exprimer presque comme une revendication générationnelle de nos jours.

Oui, comme le dit Antoine à l’appui des arguments qu’il puise chez Laila, nous avons une mentalité d’assistés en France. L’État — qui n’a de providentiel que le nom qu’il aime à se donner — nous tient par ce mythe largement répandu d’une justice sociale et redistributive, laquelle est censée s’affairer à aplanir les inégalités, à assurer un minimum d’équilibre dans la répartition des richesses, à aider celui dans le besoin, à soutenir celui que la vie malmène ou a moins bien loti que les autres.

Ça c’est pour la théorie. Il n’en est rien dans la pratique et il suffit de lever les yeux de son nombril pour s’en assurer, sans même avoir besoin d’une thèse pour s’en convaincre. Liberté nulle part, injustice partout.

Là où je ne suis pas tout à fait d’accord avec Laila et Antoine, c’est dans le glissement qu’ils semblent opérer malgré eux…en supposant qu’il suffit de prendre sa vie en mains pour briser ses chaînes et restaurer sa condition d’homme (ou de femme) libre.

Précisément, là où je ne les rejoins pas vraiment, c’est dans l’idée que, par l’entrepreneuriat, l’homme (ou la femme) reprend en mains les rênes de son destin, s’affranchit de l’assujettissement à l’Etat soi-disant providentiel et devient le seul acteur de sa réussite ou plus modestement de sa survie.

J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet et d’expliquer ma position ici, mais le texte de Laila et la vidéo d’Antoine, me poussent à aller plus loin dans ma réflexion.

Là où j’avais tendance à vouloir militer pour la mise en place d’un système de protection sociale « étendu » qui prendrait en compte le fait que l’entrepreneur est un travailleur comme un autre, avec toute la vulnérabilité propre à ce statut, cela m’apparaît comme une évidence aujourd’hui :

NOUS, ENTREPRENEURS ET CHEFS DE (PETITES) ENTREPRISES, N’AVONS PAS BESOIN DE L’ASSISTANCE D’UN SOI-DISANT ÉTAT PROVIDENCE ;

Nous avons besoin que l’Etat nous lâche la grappe ;

Nous avons besoin que l’Etat nous laisse libre d’entreprendre et d’assumer seuls nos risques, ce qu’il fait déjà vu qu’en cas d’échec il nous abandonne à notre triste sort ;

Nous avons besoin que l’Etat soit cohérent avec le traitement qu’il impose à l’entrepreneur, et qu’il cesse de nous exploiter avec ses contributions obligatoires qui ne viennent que renflouer ses caisses et participer à ses dépenses dispendieuses, sans jamais être réellement d’utilité concrète pour l’entrepreneur « dans le besoin ».

CAR OUI, CELA EXISTE DES ENTREPRENEURS DANS LE BESOIN, PRÉCAIRES, ET BIEN PLUS QU’ON NE LE CROIT !!

100% des entrepreneurs et petits patrons (même quand ils n’ont pas de quoi se payer l’équivalent d’un SMIC et ils sont quand même 30% dans ce cas), sont assujettis à des « contributions sociales obligatoires », assises sur des bases forfaitaires, des tranches, des taux qui défient l’entendement et la logique d’équité sociale elle-même.

Il n’y a que pour les TNS (travailleurs non-salariés, régime dont relèvent les autoentrepreneurs, les indépendants, les gérants…) qu’on taxe en cotisations sociales les bas revenus à hauteur de 49% (revenus annuels nets inférieurs à 38 000€) pour ne taxer qu’à hauteur de 21% les plus hauts revenus (revenus annuels nets supérieurs à 150 000€) !

Pour plus de détails sur ce qu’il est convenu désormais d’appeler le scandale du RSI ou celui de la CIPAV, il suffit de taper précisément « scandale RSI » ou « scandale CIPAV » et notre ami google se chargera d’en donner un aperçu !

Juste parce que je trouve la blague aussi savoureuse qu’amère : en février 2015, a été votée une petite modification du régime d’indemnisation des indépendants, visant justement les bas revenus. Il en ressort que lorsque l’on gagne moins de 3800€ par an (ce n’est pas beaucoup je l’accorde, mais quand on lance une boite ou une activité professionnelle, les premières années sont souvent synonymes de vaches maigres) et bien, il se trouve que l’on est assujetti aux cotisations forfaitaires (on y est même assujetti quand on touche 0€, et ça va chercher dans les 1000€ / an si mes souvenirs sont bons…). La blague arrive, car en dessous de 3800€ net par an de revenus, on n’a pas le droit aux indemnités en cas d’arrêt maladie et à seulement 312,90€ pour un congé maternité. Un gros LOL non ?

Bref, comme je l’ai déjà dit et comme beaucoup de mes confrères entrepreneurs / chefs de petites entreprises s’en plaignent quand ils le peuvent : tu cotises un max mais tu as le droit à quasi que dalle si tu as un pépin, que ce soit au niveau santé, accident, mais encore plus en cas de « chômage », et ne parlons même pas de la retraite, cela pourrait finir de me mettre de mauvaise humeur pour la journée.

Tu veux une meilleure protection sociale notamment pour chômage / accident / retraite ? Pas de problème ! Tu peux cotiser à titre complémentaire et facultatif à des assurances privées. Tu ne peux pas ? Tant pis pour toi !

Alors, pour reboucler avec les propos de Laila et Antoine, oui, un entrepreneur n’attend rien de l’État ou de l’extérieur, mais l’État et l’extérieur attendent beaucoup de lui et l’État en particulier n’hésite pas à taper sévère au portefeuille de l’entrepreneur, même quand ses poches sont vides.

La génération Z - comme la Y j’ai envie de dire aussi !! - a compris que l’assistanat c’était bullshit. Très bien, mais elle doit savoir qu’elle n’échappera pas à des prélèvements sociaux qui lui passeront vite l’envie d’entreprendre ou de se battre pour des clopinettes à l’arrivée. Certains se résignent en se disant qu’ils sont plus libres, qu’ils organisent leur taf comme ils veulent, mais là n’est pas la question. Car que tu travailles plus ou moins, tu trinques à la caisse des cotisations sociales, et moins tu gagnes, plus tu trinques.

Pour moi, être entrepreneur, ce n’est pas sortir de la logique d’assistanat en réalité, c’est accepter sans même avoir été prévenu ou s’en rendre compte d’être soumis à un racket institutionnalisé.

L’argent c’est la liberté si tu arrives à gagner un peu de maille, ça devient une course ubuesque pour gagner de l’argent afin de payer tes cotis’ avant même de te soucier d’avoir de quoi bouffer. Et si tu n’as pas de quoi payer, tu t’endettes vis-à-vis de l’État. C’est cela la liberté d’entreprendre, en France du moins.

Alors oui, je souscris à 100% à l’analyse et au constat qui disent que les Z comme les Y ne sont pas avides et sans morale, mais pragmatiques et lucides, avec un rapport décomplexé à l’argent parce que c’est ce qui fait tourner le monde dans lequel on vit et qu’on a aucune raison d’en avoir honte.

Mais puisqu’il est question de “penser librement”, de “challenger l’autorité” et de “remettre en cause des normes qui ne semblent pas logiques”, attaquons-nous au mal à la source et libérons le pognon durement gagné par les entrepreneurs, les petites boîtes et du même coup les salariés.

Arrêtons les prélèvements indécents qui pèsent sur les petits TNS et leurs éventuels salariés !

Laissons l’entrepreneur libre de pouvoir disposer de son argent comme il le souhaite : libre à lui de cotiser ou pas pour une protection sociale / une hypothétique retraite / une période de chômage, auprès d’un organisme public ou d’une assurance privée, ça le regarde.

Ajustons le niveau des charges sociales à la taille, au chiffre d’affaires des entreprises et à la profitabilité du secteur d’activité : il n’est pas normal qu’un bonhomme payé 20000€ coûte le double à une entreprise de petite taille qui peine à être à l’équilibre, sur un secteur où les marges sont resserrées voire inexistantes. Et cela, sans compter tout ce que j’appelle les “faux frais” avec des cotisations obligatoires qui n’entrent pas dans la fiche de paie (genre formation, médecine du travail, etc…). Attention, je ne dis pas qu’il faut dégrader les prestations sociales pour les salariés des petites boites, mais il faut alléger les charges, peut-être en optimisant la gestion des organismes publics qui se font par ailleurs régulièrement épingler par la Cour de Comptes pour leur mauvaise gestion !!

S’agissant purement des entrepreneurs, tant qu’on leur prendra 1€ pour 1€ gagné et même plus encore, surtout quand ils n’attendent rien de l’Etat en retour, on tuera le fruit de la liberté dans l’œuf et on ne fera rien d’autre que d’asservir et d’exploiter encore et toujours nos forces vives entrepreneuses. On leur fera payer au prix fort leur liberté, au nom d’une égalité à laquelle finalement ils ne pourront jamais vraiment prétendre de manière équitable.

Avant de conclure, je citerais Tocqueville dont on a tant de peine à assumer l’héritage en France, y compris chez nos élites bien pensantes, mais qui nous donne je pense la clé de ce qui se joue et qu’il appartient à la jeunesse (qui est l’avenir de ce pays) de revendiquer :

Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères.

L’égalité nous a conduit à la misère et c’est une fausse égalité, c’est une égalité « dépravée », qui nivelle par le bas, qui menotte l’individu, qui le prive de son droit fondamental à la liberté — et au moins égal, sans jeux de mots — à l’égalité.

Puisqu’on nous vante à nouveau les mérites de la liberté d’entreprendre, et cela jusqu’en “haut lieu”, peut-être avons-nous une occasion historique de remettre l’égalité à sa place : une égalité en droits qui poserait les conditions pour que chacun puisse être véritablement libre de disposer de son destin, de prendre des risques et d’en assumer les conséquences ou d’en tirer les bénéfices.

Là s’arrêterait l’égalité en droits.

Là la liberté prendrait le relais…

…Dès lors que ma liberté ne lèse pas autrui ou n’impose pas à autrui des conditions dégradantes qui menacent sa dignité et son égal droit à tirer lui aussi un revenu équitable et substantiel de son travail.

Plus que l’État, c’est le Droit qui doit assurer d’égales règles du jeu à chacun, des règles qui ne paupérisent pas les individus et ne les laissent pas démunis face à un rapport de force qui pourraient leur être défavorable (salariés contre employeurs, indépendants ou fournisseurs contre donneurs d’ordre ou clients, travailleurs contre État).

A ce titre, l’actuel projet de réforme du Code du Travail est la plus belle entreprise de fumisterie qu’il m’ait été donné de voir passer et en tant que “petite et modeste patronne”, je descendrais dans la rue sans hésiter aux côtés des salariés pour refuser des conditions propres à favoriser une magistrale régression sociale.

Ce n’est pas parce que je subis sans l’accepter, les conditions d’un statut social qui m’offre une protection sociale de pacotille que je veux les mêmes conditions pour l’ensemble des travailleurs. Cela s’appellerait l’égalité par le bas.

Non, le vrai problème avec ce projet de réforme, et cela me met hors de moi, c’est qu’une bonne agitation sociale autour d’un projet de réforme du droit de travail permet d’occulter le niveau de taxation et de prélèvements obligatoires qui pèse sur les entreprises et donc sur l’ensemble des travailleurs qu’ils soient salariés, indépendants ou petits patrons. Nous sommes tous logés à la même enseigne sur l’échelle du racket organisé et institutionnalisé. Et tant que nous ne nous lèverons pas pour nous insurger contre cela, il n’y aura ni égalité, ni liberté en France, encore moins liberté d’entreprendre véritable. Le jeu de dupe continuera encore et toujours.

C’est drôle mais après avoir cité Tocqueville, qui n’est pas franchement connu pour être un tenant du socialisme, me vient Marx à l’esprit : travailleurs de tous les pays, et surtout de France, unissez-vous, non pas pour vous affranchir du capital, mais pour vous affranchir de l’État qui vous tient dans ses fers, et qui bien loin de vous servir, se nourrit de votre sueur et de votre labeur pour son propre bénéfice !

Le fric tient le monde ? Dis-moi qui produit la valeur et la richesse qui permet justement au fric de circuler, si ce n’est nous autres, besogneux travailleurs, dont on achète la soumission et la docilité à coup de règles et de normes illisibles, à coup de retraites hypothétiques, à coup de prestations sociales au rabais. Et quand je dis cela, je pense aussi bien aux TNS qu’aux salariés…

A nouveau merci à Laila et Antoine qui m’ont fait prendre conscience que l’asservissement prenait encore et toujours le beau visage de la liberté sous notre beau ciel de France… Et qu’à choisir entre protection sociale et liberté, mon choix est tout fait.

Inutile de contester un système aussi puissant seule dans son coin, donc pour l’heure je n’ai d’autres choix que de fermer ma gueule et de continuer à payer… Après tout, sur le papier, je suis libre !

Peut-être que les Z qui courent autant après l’argent que la liberté auront davantage le courage de se dresser contre ce système au nom de leur droit à maîtriser leur vie et à la prendre en mains.