Fluctuat Nec Mergitur
Lundi 16 novembre, fin de soirée. Dans un autre espace-temps, ce serait un lundi comme les autres : un exposé à présenter ce matin, un article à rendre ce midi, six heures de cours dans la journée et le retour chez soi, le soir venu. Dans ce monde parallèle dont nous nous éloignons de plus en plus, je travaillerais en ce moment à un autre article, un reportage d’une action de campagne qui aurait eu lieu samedi matin. Je garderais mon TweetDeck ouvert, bien sûr, par habitude, et je serais surprise par la diversité des informations qui nous parviennent des quatre coins du monde. Aucun # ne serait particulièrement populaire, les frasques des Kardashian ou de Miley Cyrus reviendraient régulièrement, comme la grève des médecins ou des cheminots, la dernière petite phrase de Nadine Morano.
Un monde à redéfinir
Mais ce monde n’existe plus. Le cours de ma vie, de nos vies, a été irrémédiablement dérivé par les événements du vendredi 13 novembre 2015. Les “événements”, pour éviter les mots violents : les fusillades, les attaques, les attentats, les assauts, les assassinats. Ces huit êtres humains — car, oui, malgré la distance que beaucoup veulent créer en les déshumanisant, ce sont des êtres humains — qui, après une longue préparation, des prières peut-être dans leur idée faussée de la religion, se sont emparé de fusils, ont ceint des explosifs autour de leur taille, et sont partis tuer d’autres êtres humains, dans les rues de Paris et devant le Stade de France. 129 hommes et femmes, beaucoup dans leur fraîche jeunesse, Français, Américains ou Chiliens, sont tombés sous leurs balles ou face à l’explosion de leurs grenades et de leurs explosifs.


La guerre nous a rattrapés. Une guerre asymétrique, sans ennemi défini, en dehors de ces beaux cadres théoriques de la guerre étatique. Une guerre, une lutte dans les ombres, dans les limbes. Face à un auto-proclamé Etat qui rêve d’instiller la haine en France, de nous dresser les uns contre les autres au prétexte de pratiques religieuses, de croyances, d’habillement, de repas différents.
Les soldats de cet Etat veulent aussi nous faire peur, nous empêcher de sortir le soir, d’écouter de la musique, de profiter des terrasses avec nos amis, et sous des prétextes qu’eux seuls peuvent justifier valables du crime. Ne leur faisons pas ce plaisir.
Question de légitimité & autres doutes existentiels
Alors, vous allez me dire, “elle est gentille celle-là derrière son ordinateur, elle n’a pas peur ? qui est-elle pour déclamer de tels poncifs ?”.
Bien sûr que j’ai peur. Vendredi soir, après avoir compris que les fusillades n’étaient pas des banals règlements de compte, j’ai commencé à trembler. Vérifier frénétiquement les “Safety Check” de Facebook. Guetter le simple signe de vie, le petit “like” sur une publication. Envoyer des messages pressants à ceux et celles que j’aime, m’inquiétant des quelques minutes qu’ils pouvaient mettre à répondre. Suivre compulsivement les informations, les attaques qui se multipliaient, le bilan qui s’alourdissait. Jongler entre le portable, la radio, Twitter et la télé.
A trois heures du matin enfin, un sommeil agité m’emporte, mais pas de soulagement : même dans mes cauchemars, les attentats ont eu lieu. Le samedi matin, c’est une gueule de bois faramineuse qui m’accueille, accompagnée d’une dizaine de notifications sur mon portable, et de nouveaux messages. Tout le monde, dans mon entourage, est sain et sauf. Physiquement, en tout cas.


Et puis, petit à petit, vient le temps des questions et des doutes. Sur moi-même. Les réseaux sociaux me présentent des camarades qui semblent en pleine possession de leurs facultés intellectuelles — ou n’est-ce qu’un moyen de se protéger, de retarder la pensée ? — , qui sortent de chez eux, prennent des photos, twittent, interviewent des badauds, s’improvisent fixeurs pour des médias étrangers. Tout à coup, j’ai peur de l’avenir : si, étudiante, je suis incapable de prendre mon micro pour sortir samedi, de “couvrir les événements”, serais-je plus tard une mauvaise journaliste ? Que faire de mon sentiment croissant d’illégitimité et d’inutilité ? De cette image de charognard qui s’impose à moi lorsque, finalement, je me rends dimanche place de la République avec un enregistreur et un appareil photo ? De cette jalousie — n’ayons pas peur des mots — face à des camarades qui dominent leurs émotions pour travailler ? Devrais-je laisser tomber et m’engager dans l’armée, passer les concours du ministère de la Défense ?
Je n’ai pas encore trouvé de réponses à ces questions. Mais, mes camarades me l’assurent, je ne suis pas la seule à me les poser.
J’ai peur de l’avenir, car il sera chamboulé et je n’aime guère le changement. Ces contraintes académiques qui me semblent d’une futilité extrême, mais aussi ma culpabilité face à mon incapacité à suivre les conseils serinés partout, et même ici : ne pas avoir peur. Alors, je compte sur la méthode Coué, et beaucoup d’amitié.


“Elle tangue, mais ne sombre pas”, dit la devise de Paris que le monde a redécouverte ce week-end, au plus grand plaisir des latinistes. Tanguons en cœur, quelques jours, quelques semaines, mais ne sombrons pas.
Laissons les Kardashian inonder à nouveau Facebook de leurs lèvres et popotins refaits. Miley Cyrus tirer la langue et proposer à ses fans de se déshabiller le temps d’un concert — au moins, personne ne pourra cacher de ceinture d’explosifs. Les médecins et cheminots faire grève — c’est signe que les Français, ce peuple de gueulards, se portent bien. Nadine Morano… non, celle-là, qu’elle se taise.
Tho’ much is taken, much abides; and though
We are not now that strength which in old days
Moved earth and heaven; that which we are, we are;
One equal temper of heroic hearts,
Made weak by time and fate, but strong in will
To strive, to seek, to find, and not to yield.
“Ulysses”, Lord Tennyson, cité par M. dans Skyfall.