Humanités numérisées

Capture d’écran de Cibele, un jeu signée Nina Freeman

Jouer ou faire jouer les facettes les plus intimes de nos vies est un challenge un peu casse-gueule. Et pourtant, Cibele relève le défi sans trop forcer. Dans ce jeu autobiographique, on y incarne Nina, une jeune étudiante new-yorkaise fan de manga et de jeux vidéo courant de l’année 2009. Comme mon titre l’indique, il sera question de vies numériques, mais aussi d’amour et de sexualité avec la délicatesse de ne pas rentrer dans le pathos ou la vulgarité.

Basé sur une histoire vraie, Cibele se découpe en trois chapitres divisés en deux phases bien distinctes. Dans un premier temps, on tombe sur une interface simili-mac où l’on peut en savoir plus sur la vie de Nina en fouillant dans ses fichiers, selfie, mail et post de blog. On découvre alors une jeune femme peu sûre d’elle, manifestement pas à l’aise avec les garçons et carrément geek. Certains parleraient même de “manic pixie dream girl” mais je me garderai bien de faire un tel jugement.

Ensuite, on évolue dans un second temps dans Valtameri, le jeu en ligne préféré de Nina où l’on se bat au côté de Blake (aka Ichi). Ce garçon semble justement être aux centre des préoccupations de notre héroïne. C’est l’occasion de découvrir cet univers dans lequel ils s’évadent des heures entières et de voir leur relation évoluer. Les trois chapitres sont séparés de vidéos où l’on peut voir le tâtonnement de Nina dans la conception de son propre corps dans le monde réel.

Cibele n’est sans doute pas le jeu de l’année pour les joueurs et les joueuses les plus acharnées. Toutefois, je le recommande à toute personne ayant grandi avec le numérique. Non pas pour le “jeu” (règles, mécanismes, challenge, etc) en lui-même, mais plus pour les questions qu’il pose et comment il les pose. Sur le net, on ne se connait que par mail, par photo ou par ces logiciels pour discuter gratuitement de vive voix. Nina et Blake vivent avec ces outils et semblent parfois trouver leurs existences PAR ses outils.

Sommes-nous les mêmes à l’abri des claviers ?

Cibele nous donne à voir des discussions intimes, directes, parfois cash. Dans des formes diverses (blog, selfie, mail…), c’est cette fameuse “extimité” qui s’exprime dans un style maladroit mais sincère où le malaise peut nous prendre au moindre clic. Et si la relation n’était que purement numérique ? Connaitre quelqu’un numériquement, est-ce vraiment le connaitre ? Que se passerait-il si nos deux personnages se rencontrent un jour loin des écrans ? Qu’est-ce qui est préférable : le virtuel ou l’IRL ?

Loin de juger en bien ou en mal la qualité de ces nouvelles rencontres numériques, Cibele nous dresse un portrait intime d’une nouvelle génération d’amoureux à partir d’une histoire très personnelle. Bien sûr, il élude des questions. Mais en abordant cette thématique par l’autoportrait, personne ne pourra faire le procès d’un manque d’authenticité.

Crédits photo : Nopphan Bunnag

Réalités dispersées mais pas perdues

Ces dernières temps, les interactions en ligne m’épuisaient. À vouloir répondre aux sollicitations, je me sentais trop dispersé dans ces interactions immatérielles. Je ne savais dire non à ces notifications, ces messages et autres éléments demandant mon attention. Si bien que je passais à côté de ce qui m’est important. La moindre vibration de mon téléphone me faisait frissonner. J’en venais à me réveiller le matin avec l’angoisse de retrouver ce monde en attente.

Et à l’occasion de mon anniversaire et d’une partie de Cibele, j’ai pu me rappeler la force du numérique pour rassembler les hommes et les femmes malgré le temps et les kilomètres qui les séparent. Si elles ne donnent toujours pas le don d’ubiquité, les nouvelles technologies permettent en tout cas un espace d’échange supplémentaire où d’autres facettes de nous même peuvent s’exprimer. Des réalités dispersées, voilà nos quotidiens désormais. À nous de mettre l’humain dedans. Et Cibele nous en fait la démonstration.

H.B