Il est de retour

© http://www.imdb.com/title/tt4176826/

La France a perdu en finale de son Euro. Le porte drapeau des Bleus aux JO touche un salaire qui frise le détournement de fonds balkanyque. Le Parti Socialiste s’appelle toujours socialiste. Les leçons d’équité et de réglementation juste ne semblent pouvoir venir que des chefs d’entreprise dominateurs depuis leur position privilégiée. Et après un temps de merde toute l’année il fait désormais trop chaud pour bien profiter de ses vacances, pour ceux qui en ont.

Tout le monde passe donc un excellent été 2016. C’est dans cet esprit bon enfant que Promotions Canapé soucieux du bien-être de tous propose de découvrir une oeuvre tout en légèreté avec un thème comique et ensoleillé : Hitler.

Il est de retour est une petite étrangeté nous venant, ça ne s’invente pas, d’Allemagne. Son histoire repose sur un postulat de base simple, le leader nazi revient à notre époque. S’il n’est pas vraiment dans l’idée qu’on se fait d’une petite soirée dans la fraîcheur d’août, devant un film comme prétexte à se tripoter, il propose un moment intéressant à côté duquel il serait dommage de passer. Par ses partis-pris cinématographiques, d’abord, parce qu’il en ressort sur le fond, ensuite. Au malaise qui découle de toute opération touchant au nazisme s’ajoute une confusion entretenue par le film. A voir si cela est salutaire.

Il est de retour se présente initialement comme une comédie. Le projet, semble-t-il, est de faire rire à partir de la figure d’Hitler. Pour cela il n’est pas question de le caricaturer à partir de son élément naturel, le IIIème Reich. Ce n’est pas la première fois que l’on décide d’utiliser à des fins comiques cette icône de l’horreur. L’apport majeur ici est de le transposer aujourd’hui. Le premier élément fonctionne, assez banalement même, sans effet d’importance ni une grande originalité. Mais l’idée initiale est assez neuve et ça marche. On rit.

Des jeux de mots (presque) pas attendus autour du terme « éclair ». Des blagues champêtres d’un goût douteux mais qui fonctionnent. Des utilisations (très) déplacées de « niggas » qui feraient même pâlir Laurence Rossignol. On rit.

Mais rapidement on se crispe un peu aussi, le malaise commence à poindre. Parce qu’au principe de la comédie s’ajoute celui d’une caméra gérée en mode documentaire. Certaines séquences clairement mises en scène s’accompagnent d’autres aux allures bien réelles, de type reportage, où l’on capte les réactions des vrais gens dehors, où l’on va interviewer des personnes sans texte écrit à l’avance. Et l’on ne sait pas. Le spectateur ignore quelle est la part de construction cinématographique, et quelle est celle d’opinions et de réactions naturelles chez ces gens qui dans la rue, dans leur connerie, voient débarquer Hitler. Cette inconnue rend perturbante une grande partie d’Il est de retour, jusque dans sa dimension comique. Pour beaucoup de personnages dans le film aussi, cette réapparition est la source d’une blague, à tourner en dérision ou à utiliser cyniquement. Du coup la frontière entre ces figures et la personne derrière l’écran s’efface. Et c’est après avoir installé ce flou qu’Il est de retour semble prendre une autre tournure.

On commence alors à supposer que le sujet n’est pas tant le retour d’Hitler, mais la façon qu’ont les démocraties modernes de poser et traiter des enjeux majeurs. Un indice : la « question juive » n’apparaît qu’après 50 minutes de film. Hitler, dans toute sa réalité, n’est pas tant un sujet qu’un prétexte pour montrer ce que font nos sociétés des thèmes que son image transporte. La tolérance, la mémoire, notre rapport intime à l’ambition et au pouvoir, les modalités d’un débat public, que fait-on face à un Hitler qui vient remettre tout ça sur le tapis ?

On prend des photos.

Il est de retour met en lumière, c’est le cas de le dire, le même ressort que dans Kick Ass. Devant un tabassage en règle, on y sortait son téléphone. Ici face à un Hitler dans la rue, on sort son téléphone.

C’est là où clairement le film dépasse sa fonction comique. C’est là-dessus que se construit la grande connexion entre le personnage principal, ce journaliste raté qui regarde toute l’histoire se dérouler, et le spectateur lambda posé devant le film. Ca va même plus loin, cela va jusqu’à concerner le citoyen basique qui se cantonne à cette position d’observateur face à des décisions prises au sein de petits comités par des gens qui le méprisent. Parce que dans un tel contexte, c’est tout à fait logique que le sujet d’un tel engouement devienne une bête médiatique, même s’agissant d’Hitler. Or toute initiative bâtie sur une bête médiatique suit le même processus, avec d’abord de la curiosité, puis ensuite son utilisation comme gâchette comique, et enfin la transformation en piège. Ce pour le public comme les supports et le sujet même, tous enfermés.

A ce titre le film a la bonne idée d’importer la scène du briefing de La Chute, transférant les caractéristiques d’Hitler vers le magouilleur de la chaîne de télé. Et oui, c’est ainsi, en quête de pouvoir on deviendra taré plutôt que de faire admettre à son esprit qu’on vivait une illusion. D’aucuns en déduiraient même que dans chaque poste décisionnaire il y a un peu d’Hitler.

D’ailleurs, les figures d’autorité sont assez malmenées par le retour d’un dictateur contre lequel, pourtant, ils sont censés nous préserver dans les démocraties modernes. Le film construit une réflexion sur les alentours du « grand homme », tous ces insignifiants qui jamais ne laisseront de traces dans l’histoire mais grâce à qui il s’élève, juché sur leurs petites médiocrités, leurs ambitions, leurs travers, leur irresponsabilité consciente qui n’est rien au niveau individuel mais qui peut se révéler terrifiante une fois projetée sur la place publique.

Les choses qui semblent les plus pertinentes à propos d’un retour d’Hitler ne sont pas issues de ces figures d’autorité traditionnelles, intellectuels, tenants des médias, monde politique. Cela vient de youtubeurs, et d’un mec bourré, et d’une vielle sénile. C’est le genre qui aujourd’hui apparaît (malgré le peu de crédit qu’on leur accorde dans les arcanes du pouvoir) comme le consensus entre visibilité d’ampleur et incarnation des gens normaux. Ceux intégrés dans une vie quotidienne commune à tous et pas projeté hors sol par des responsabilités politiques ou médiatiques.

Au passage, respect à ce gars qui dit à Hitler que si ça ne tenait qu’à lui, il le dégagerait de la place publique où le dictateur s’est installé pour faire des portraits. Le gars qui est tellement démocrate qu’il respecte même la présence de ce qu’il déteste ouvertement. Chapeau à lui, qui botte des culs sur le fond à toutes ces personnes qui s’octroient le droit de penser à sa place.

Au final, c’est assez banal de rappeler que l’apparition d’icônes autoritaires n’est pas rattachée à une époque, mais à des mécanismes qui peuvent se reproduire de tout temps. Même avec la connaissance du passé, notre époque si pleine de prétentions est peut-être plus favorable que d’autres à l’ascension de l’oppression, et par ces biais-là de l’information et de la communication qui devaient nous en prémunir. Et peut-être aussi que sans la borne du point Godwin et le racisme partout relativisé, « libéré », il n’est pas si idiot de voir dans notre actualité un terreau fertile pour les ambitions les plus délirantes d’un petit cuistre sans talent, mais juste un peu trop au fait des procédés médiatiques de son temps, et d’un bon marketing de concepts politiques simplificateurs. Sans viser personne.

La conclusion est ainsi intéressante. A savoir qu’à l’heure actuelle il serait plus pardonnable de débiter des saloperies grotesques concernant les immigrés, les Noirs, les musulmans, que de s’en prendre à un chien.

L’argument promotionnel :

« Rions ensemble contre le nazisme. Et vive la Pa…paye. Bien fraîche. »
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