Infectée



Avant-propos : Je raconte ici une journée qui s’est déroulée il y a trois ans. Je ne suis pas sûre que tout s’est passé exactement comme je l’écris, j’ai sûrement oublié des choses. C’est le reflet de ce que ma mémoire a choisi de garder, peut-être aussi de transformer avec le temps.

Tous les prénoms des personnes mentionnées ont été modifiés.


Elle doit passer me prendre en voiture en début d’après-midi. Emilie avait accepté de me conduire à la clinique aujourd’hui. Je dois y entrer ce soir pour une opération prévue demain. Du coup, quand j’ai repris rendez-vous chez le gynécologue pour 14h, elle a bien voulu venir plus tôt pour m’y emmener. Ça m’évite de perdre trois plombes dans le bus et par la même occasion de passer du temps avec elle, ce qui arrive de plus en plus rarement.

Quelques jours plus tôt la secrétaire du gynéco m’a laissé un message.
“Mademoiselle H. bonjour, cabinet du docteur D. Il faudrait que vous nous rappeliez pour fixer un rendez-vous rapidement. C’est au sujet de vos prises de sang.”
L’anesthésiste qui devait s’occuper de moi demain avait en effet effectué une prise de sang lors de notre rendez-vous pré-opératoire. Qu’est-ce qu’il a mon sang ?

“- Bonjour, j’ai eu votre message, pour le rendez-vous.
- Oui, bonjour. Je peux vous proposer lundi matin, ça vous convient ?
- Non, je ne serai pas encore rentrée à Nancy. Mercredi c’est possible ?
- Oui, en début d’après-midi, 14h ?
- Parfait.”

Il est 13h30, je monte à l’avant de la Clio grise garée en double file devant mon immeuble.
“- Ça va ? me demande Emilie en passant la première. Tu peux mettre le GPS s’il te plaît ?
- Oui, ça va, et toi ? T’as eu la réponse pour l’école d’aides-soignantes ?
- Pas encore, dans les semaines qui arrivent normalement.”

J’entre l’adresse de la clinique dans le GPS, le cabinet du gynécologue est juste à côté.
“Avec Grégoire, ça va mieux ?” Je lui pose la question à chaque fois qu’on se voit. Ça va faire deux ans et demi qu’elle est en couple avec lui, ils vivent ensemble. Ils ont trouvé un appartement quand elle est venue à Nancy tenter une première année de médecine en septembre dernier. Leur couple passe de hauts en bas régulièrement, c’est une petite montagne russe qui ne s’arrête jamais. Elle a toujours de nouveaux reproches à lui faire ou des incidents à rapporter, pourtant c’est un des couples les plus stables que je connais.

“- On s’est pris la tête la semaine dernière à cause des jeux vidéos, mais sinon oui ça va.
- Pourquoi ? Parce qu’il y joue trop ?
- Oui, dès qu’il rentre du travail il se colle à son PC c’est chiant. Et comme il joue en ligne je l’entends parler dans son casque.
- Ah oui. Relou. Mais du coup, tu lui as dit, et il a dit quoi ?
- Qu’il allait essayer d’y jouer moins. On verra.”

Il fait beau. J’ouvre la fenêtre. Il fait chaud. Une chaleur lorraine. Étouffante, lourde.

“- Tu sais pourquoi tu dois revoir le gynéco aujourd’hui ?
- La secrétaire m’a dit que c’était au sujet de mes prises de sang, c’est tout ce que je sais.
- Tu crois que c’est quoi ?
- J’en sais rien…”

J’ai passé en revue les possibilités dans les jours précédents. Qu’est-ce qu’ont peut trouver dans le sang ?

“- Elle ne m’aurait pas appelée si c’est un truc bidon comme de l’anémie ou ce genre de carences non ? Du diabète ? Ou alors c’est une IST hein. Sida, syphillis, papillomavirus… Je sais pas… S’ils appellent, c’est que c’est grave non ?
- Ben c’est ce que je me suis dit aussi,
me confie Emilie en passant un rond-point. Mais si ça se trouve, c’est rien.” Puis elle me fait la liste de ce qui pourrait d’après elle ressortir de prises de sang.

Elle gare la Clio à l’entrée du parking.

T’es sérieuse à te garer si loin ? Il fait super chaud, le parking est vide !
- Oh la flemme, moi je prends la première qui vient hein.”

On marche sous le Soleil écrasant de cette fin de mois de juin, jusqu’au portail du centre médical. C’est un bâtiment tout neuf qui contraste avec la cité HLM du Haut-du-Lièvre située un peu plus loin. Le secteur est en plein aménagement, une zone pavillonnaire à l’architecture douteuse est en cours de construction.

Arrivées dans la salle d’attente bondée, on arrête de papoter. Le silence est aussi pesant que la chaleur à l’extérieur. Je prends un magazine sur une pile, Emilie répond à des SMS. Je n’attends pas très longtemps avant que le médecin appelle mon nom.
“- Tu m’attends là ? je demande à mon amie d’enfance. On se connaît depuis qu’on a 5 ans. Nous ne nous sommes jamais perdues de vue. Un exploit.
- Oui c’est mieux non ?
- Okay, à tout à l’heure.”

Je serre la main du médecin, il me demande comment je vais. “Bien, merci, et vous ?” J’entre dans le cabinet et il referme la porte derrière lui.


Je m’assois, j’enlève ma veste et je pose mon sac à main à gauche du siège, par terre. Il sort quelques feuilles d’une pochette et les pose sur le bureau.

“Bon, j’ai vos résultats de prises de sang, celles que vous avez faites avec l’anesthésiste il y a quelques semaines. Elles sont positives au HIV. Il pointe du doigt une ligne sur la feuille, surlignée au Stabilo jaune. Alors, maintenant ce qu’il va se passer… Là cet après-midi vous allez aller au laboratoire pour faire des prises de sang complémentaires pour qu’on en sache un peu plus, et moi je vais prendre rendez-vous avec le C.H.U. pour qu’on commence votre prise en charge. Mon frère travaille dans le service, ils sont bons, on va bien s’occuper de vous. Je vous donnerai la date ce soir en passant vous voir à la clinique, d’accord ?”

Quand il a prononcé le mot HIV, j’ai regardé le mur à droite, en même temps qu’une larme coulait de mon œil droit. Un tableau est accroché, il représente une voiture rouge. Je pense que c’est Londres. Je ne sais pas trop. Il est beau son bureau d’ailleurs. Il y a une grande étagère derrière son fauteuil, face à moi, en bois. A ma gauche, il y a une fenêtre. Il fait vraiment beau aujourd’hui.

“- Mais je vais bien ? Ça me fait quoi là ?
- Oui vous êtes en bonne santé. Pour le moment on a rien remarqué d’inquiétant. Mais les prises de sang que vous allez faire tout à l’heure nous en apprendront plus sur la charge virale, votre taux de CD4, les globules blancs de votre système immunitaire. On vous expliquera tout ça en détail au C.H.U. par la suite. Vous avez des questions ?
- Euh. Non.”
Il est très clair. Concis. J’apprécie. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, beaucoup de charisme. Déjà au dernier rendez-vous je m’étais sentie en confiance avec lui, il donne l’impression de savoir exactement ce qu’il fait et donc de le faire bien, même si je ne peux pas vraiment en juger. Il me pose quelques questions sur mes antécédents, ma vie sexuelle passée, pour déjà essayer de savoir de quand date la contamination, et comment elle s’est produite. Il me demande si j’ai déjà consommé des drogues, par injection. Il me prévient que je devrais répondre à ce genre de questions au C.H.U. Il me dit que si je fume, je devrais arrêter. Je ne fume pas.
- Voilà. Ça c’est l’ordonnance pour les prises de sang.
Il me tend la feuille. Vous savez où est le laboratoire ?
- Oui juste à gauche, un peu plus bas.
- Voilà. Je vous donne la date de rendez-vous ce soir. Ça va aller, ne vous inquiétez pas vous allez être très bien prise en charge.
- Oui. Merci.
- À tout à l’heure.”

Je remets ma veste et prends mon sac. Je lui serre la main. Il me sourit quand je sors, un petit sourire effacé. Je me dis que ça ne doit pas être facile ni très agréable d’avoir à annoncer ce genre de choses à une jeune femme de 20 ans.

En sortant je demande à la secrétaire ce que je dois payer. Elle me répond que je ne dois rien pour la consultation et j’ai l’impression qu’elle me lance un regard un peu triste, plein de compassion. Est-ce qu’elle sait ? Pourquoi elle saurait ?

Emilie me rejoint, nous sortons du cabinet. En haut des escaliers elle me demande : “Alors ?
- C’est le HIV.”

Je dis HIV comme le médecin, c’est plus tard que je mettrai les lettres dans leur ordre français, VIH. Vie. C’est d’une ironie ce nom.

“- Ah merde. Mais tu sais c’est pas grave hein. Tu vas avoir un traitement, non ?
- Je sais pas. Là on doit aller au labo pour refaire des prises de sang. Il va me prendre un rendez-vous au C.H.U.
- Je t’emmènerai si tu veux.”

Sur le court chemin à travers le parking jusqu’au laboratoire d’analyses Emilie me sort tout ce qu’elle connaît du VIH et du Sida, ses connaissances de première année de médecine et les restes de son bac S. J’acquiesce en écoutant, je lui pose des questions auxquelles elle n’a pas toujours les réponses.

“Bonjour, je dois faire une prise de sang.” Je tends l’ordonnance à la jeune femme de l’accueil. Je ne sais pas si elle est infirmière, je le suppose.
“Oui, très bien. Je vous laisse patienter quelques instants, on va venir vous chercher.”

Le grand lobby est plutôt sombre et complètement désert. Emilie et moi nous asseyons dans des petits fauteuils. Elle n’a pas encore terminé de me faire l’exposé de ses connaissances sur le virus qui est dans mon corps, et c’est tant mieux. Je n’ai rien à dire. Je ne sais pas quoi penser. Je vais faire ce qu’on me dit et on verra la suite. J’écoute simplement Emilie.

C’est un homme qui vient me chercher, il doit être au bout de sa quarantaine, il est grand et a l’air gentil. “Mademoiselle H. ? Bonjour, suivez-moi.”
Dans la cabine, il prélève une bonne dizaine de petites fioles de mon sang.
“- Vous allez faire quoi avec ?
- On va regarder la charge virale, le niveau de vos globules blancs, si vos organes fonctionnent normalement, le cholestérol… un peu tout quoi. Voir si tout va bien.”


On repart vers la Clio.
“- Tu dois être à la clinique à quelle heure ? me demande Emilie.
- Je peux faire mon entrée à partir de 17h.
- Ah mais on a plein de temps alors. Tu veux qu’on rentre chez toi ?
- Oui, c’est une bonne idée.”

Les portières claquent. Les cliquetis de nos ceintures de sécurité leur font écho. Le moteur démarre. Puis le son de la fenêtre qui descend en frottant clôt ce petit concert automobile.

“- Tu sais qui c’est ? T’as une idée ? demande Emilie.
- Ça peut être Cédric. On avait arrêté la capote au bout d’un moment, et on n’avait pas fait de test. Et même quand on a recommencé à coucher ensemble après notre pause, on n’a pas repris la capote je crois.
- Mais t’avais eu d’autres partenaires pendant la pause ?
- Ben oui, tu te souviens je t’avais parlé de Gaël. Le footballeur américain. Libanais. Il était magnifique.
- Ah oui, celui qui baisait trop bien.
- Voilà. Puis Pierre.
- Tu t’es pas protégée avec Pierre ?
- Je sais même plus putain… J’avais tellement bu.”

Emilie se met à rire. Elle était à la soirée où j’avais conclu avec Pierre. C’est elle qui me l’avait présenté quelques semaines plus tôt et qui m’avait ensuite invitée à la soirée. Je sens encore l’odeur de vodka et Golden Strike quand j’y repense. Malgré mon état, j’avais dormi avec Pierre (qui n’était pas frais non plus). Je me demande encore comment il a pu me trouver attirante. Je ne me souviens même plus clairement de ce que nous avons fait. Je me souviens qu’il avait accroché un poster de Gorillaz au dessus de son lit. Ou était-ce Daft Punk ?

“Il y a Esteban aussi. Je ne suis pas sûre qu’on s’est protégé quand je suis allée le voir un week-end. Non, en fait si, je suis sûre qu’on n’a pas mis la capote à chaque fois. Il n’avait eu que 2 partenaires, enfin c’est ce qu’il m’a dit… Et moi j’ai donné mon sang il y a un an. On ne l’a pas mise tout le temps.”
Emilie gare la voiture juste devant la porte de l’immeuble, dans la place qui m’est réservée bien que je n’ai pas de voiture. Dans mon studio, elle prend d’assaut mon ordinateur, ouvre Chrome, se lance dans des recherches sur mon tout nouveau virus.


Je décide d’appeler Cédric. Nous sommes restés un bout de temps ensemble, ça avait commencé il y a un an et demi. Je sortais, difficilement, d’une rupture calamiteuse, une de celles où vous réalisez que la personne que vous aimiez n’est pas celle que vous pensiez. Celles où vous vous détestez plus que la personne qui vous a brisé le cœur parce que vous l’avez laissé faire. Aveuglément. Cédric était dans ma promo en première année de licence de sociologie à Strasbourg. On s’était mis ensemble pour un travail de groupe, avec deux autres filles. Il était drôle, on avait le même genre d’humour qui faisait à peine sourire les autres filles du groupe. Il aimait aussi les séries, ce qui constituait un point commun non négligeable. On pouvait débattre de “Dexter” ou s’offusquer du manque de culture de l’autre.
“Quoi, tu regardes pas “Mad Men” ? je lui demandais, outrée.
- Mais tais-toi, on en reparlera quand t’auras commencé “Sons of Anarchy” et “Greek”.”

Un jour nous sommes restés un bon moment à la cafèt’ après les cours. Il m’a parlé de sa copine, Charlotte. Ça allait faire trois ans qu’ils étaient en couple, ils s’étaient rencontrés pendant ses études au lycée, en Allemagne. Cédric était bilingue français-allemand, ce qui imposait forcément le respect, surtout à moi qui ne savais dire que “Hallo wer bist du ?”, “Ich bin Französin”, “Ich verstehe nicht” et quelques mots par-ci par-là après 7 ans de cours. Son couple battait de l’aile depuis qu’ils étaient à distance. Elle était en Suisse. Ils se voyaient peu, se prenaient souvent la tête quand ils se parlaient. Je lui ai dit que je comprenais. La relation dont je sortais n’avait été qu’à distance, ce qui a d’ailleurs renforcé l’idée de gâchis total quand elle s’est terminée. Je lui ai raconté cette histoire, brièvement. C’était facile de lui parler. J’aimais bien discuter avec lui.

Nous sommes allés au cinéma dans les jours qui ont suivis. Le film a fini tard. Il n’y avait plus de tram.
“Tu veux venir chez moi ? propose Cédric. On en a pour 20 minutes à pieds en marchant bien.
- Allez. Je t’avoue que je me sens pas d’aller jusqu’à Illkirch seule de nuit.”

On a littéralement traversé Strasbourg, de l’UGC Etoile jusqu’à son quartier, derrière la gare SNCF. On est passé par la Petite France. Les rues désertes, silencieuses, et froides de la fin novembre nous accompagnaient. C’est ce soir là que nous avons couché ensemble pour la première fois, qui fut suivie de nombreuses autres.

Quelques semaines plus tard, il se séparait de Charlotte, ce qu’elle a très mal vécu. Je ne sais plus s’il lui avait dit qu’il voyait une autre fille. De toute façon ce n’était pas à cause de moi. Ils ne s’entendaient plus. La distance avait eu raison d’eux.

Au bout d’un moment, ce qui devait arriver arriva et à force de passer des après-midi vautrés devant The Big Bang Theory, des soirées à découvrir les vieux films de Christopher Nolan, des matinées à me faire écouter de la vraie bonne techno allemande, et des week-ends à refaire le monde, les sentiments ont fait leur apparition. Ça a duré près d’un mois et demi, puis il a eu besoin de temps seul pour digérer sa rupture avec Charlotte, et comme ça, la première phase de notre relation s’est achevée, phase qui fut salvatrice pour moi. Il m’a permis de retrouver toute l’estime de moi que j’avais égarée dans les ruines fumantes de ma relation passionnelle, destructrice et stupide précédente.

Ensuite il y a eu Gaël pendant deux ou trois mois, puis Cédric à nouveau, à la fin de l’année scolaire. Je suis partie de Strasbourg, il y a eu un flirt d’adolescents avec Théo, et encore un peu Cédric, quand on pouvait se voir. Je l’ai fréquenté pendant près d’un an comme ça, on and off, sans qu’on ne soit jamais complètement amoureux l’un de l’autre, sans qu’on ne soit jamais un vrai couple. C’est la distance, encore et toujours elle, qui nous a obligés à arrêter de nous voir.

Quand je compose son numéro cet après-midi, cela fait six mois que je ne l’ai pas vu, un peu moins que je n’ai plus de nouvelles. Je sais qu’il est en couple avec une fille rencontrée grâce à sa fraternité bizarre, les Faluchards, et qu’il est toujours en école d’études économiques, quelque chose comme ça.

“Aaaaallo !
- Hey, ça va ?
- Oui tranquille et toi ? Ça fait bizarre que t’appelles. T’appelles jamais.
- Oui, j’avoue, mais tu me connais. Ça ne devrait pas t’étonner. En fait c’est parce que j’ai un truc important à te dire, et à te demander aussi.
- Woookay… Vas-y.
- En fait… Je viens d’apprendre que je suis séropositive. Du coup, euh… est-ce que t’as fait des tests récemment ?
- Sérieux ? Merde. Désolé. Oui j’en ai fait parce que ma copine a une hépatite, du coup on a fait plein de tests, et j’ai rien du tout.
- Tant mieux, cool. Et ça va ta copine du coup ? C’est grave ?
- Non non elle a un traitement et tout, t’inquiète. Toi, ça va ?
- Euh, oui je crois. J’sais pas trop trop. Oui ça va aller.
- Tu sais qui c’est ?
- J’ai une idée. Il va falloir que j’appelle mes autres ex ça va être super.
Il rit.
- Ça va t’en as pas 20 000 non plus ça va être rapide. Bon courage en tout cas. Tiens-moi au courant hein.
- Oui t’inquiète. Je dois te laisser je vais à la clinique là.
- Pour ça ?
- Non autre chose, rien de grave du tout.
- Cool. Bisous alors, à plus.
- À plus. Bisous.”


Nous restons une heure ou deux chez moi, dans mon petit studio avec vue sur cour, beaucoup trop calme à mon goût. J’adore les bruits de la ville, les moteurs, les bus, les pompiers, la police. Emilie fait des recherches sur le web en s’accommodant de ma connexion lente à un hotspot public SFR que je squatte avec ses identifiants, faute d’avoir les moyens de payer un abonnement internet. Je l’écoute me dévoiler le fruit de ses investigations. Heureusement qu’elle est là. Qu’est-ce que j’aurais fait sinon, toute seule ?

On remonte en voiture, il est l’heure de partir à la clinique. Elle reste avec moi dans la chambre quelques minutes, elle me raconte sa vie, les conflits avec sa mère, les histoires de sa tante, des nouvelles d’une vieille amie qu’on a connue au collège et qu’on déteste un peu. Nous allons faire un tour dehors, profiter du beau temps, prendre l’air. Puis elle remonte chercher ses affaires et elle part.

Je me retrouve seule dans cette chambre blanche. Le lit de gauche est inoccupé. Je prie pour qu’il le reste. Tout est si silencieux. J’entends les pas d’infirmières dans le couloir de temps en temps.

Les larmes arrivent sans prévenir. Ma gorge se noue, si fort, c’est insupportable. Mon ventre se serre. Je sors mon ordinateur de mon sac. J’ai demandé un code wifi a la réception en arrivant. Je me connecte à Facebook. L’écran est brouillé par les larmes qui n’arrêtent pas de couler, sur lesquelles je ne semble avoir aucun contrôle. Je dois plisser les yeux ou les écarquiller pour voir clairement la boîte de conversation avec Esteban que j’ai ouverte. Il est en Australie, je ne peux pas l’appeler. Il fait un stage à Melbourne et ne tarit pas d’éloges sur la ville et le pays depuis qu’il y a atterri. On ne se donne plus vraiment de nouvelles depuis qu’il a compris qu’il aimait toujours son ex, Noémie.


Je l’ai rencontré en soirée, à la pendaison de crémaillère d’un pote d’Adrien, un autre camarade de promo de Strasbourg. La soirée a eu lieu au début de cette année. Je n’avais pas vu Adrien depuis un bout de temps puisque j’étais de retour à Nancy. On se donnait de temps en temps des nouvelles sur Facebook, ou, plus rarement, par SMS. Il m’a invitée à la soirée pour qu’on se voie, et parce qu’il avait toujours cette idée farfelue qu’il serait celui qui casserait mon célibat en me casant avec quelqu’un. Ce qui avait marché auparavant, puisque c’est lui qui m’avait présenté Gaël.

J’ai donc fini cette soirée de crémaillère avec Esteban. On partageait un intérêt pour l’EDM et la dubstep. Il m’a fait écouter “Bangarang” de Skrillex. J’ai offert à ses tympans “Animus Vox” de The Glitch Mob, avant qu’on se fasse virer du salon et donc du PC par les autres invités qui n’appréciaient apparemment pas nos goûts musicaux.

Nos taux d’alcoolémie respectifs nous ont empêchés de faire quoi que ce soit le soir même, mais on s’est rattrapé le lendemain matin, avec la capote, comme il faut. On a discuté pendant une heure après ça. On s’est découvert encore une tonne d’intérêts communs. C’était quelques semaines avant mon voyage à New York : il m’a parlé du sien, du MoMA, du Guggenheim, de Times Square, de la Statue de la Liberté. “Il faut que tu fasses ça ! Et ça aussi !” Il m’a aussi parlé de Noémie. Ils étaient séparés. Mais pas vraiment. Mais vraiment. Mais… Il n’avait pas l’air de bien savoir, et il était assez évident qu’il gardait des sentiments spéciaux pour cette fille. Ils étaient “en pause”.

Quand nous sommes enfin sortis de la chambre, nous n’avons pas pu échapper aux railleries d’Adrien et Charles, notre hôte. Esteban est resté encore un peu, nous n’étions que tous les quatre dans l’appartement, à nous remettre doucement des effets de l’alcool et du manque de sommeil en parlant de choses et d’autres, de ce qu’on avait fait et dit la veille, de ce dont on se souvenait… ou pas.

“Je dois y aller, je dois réviser” a dit Esteban. Il a serré la main à tout le monde, m’a embrassée, et est parti. Trente secondes plus tard ça toquait à la porte. Adrien a ouvert. “J’ai oublié un truc.” Il s’est dirigé vers moi. “Je me suis rendu compte dans les escaliers que j’ai pas ton numéro, et j’aimerais bien qu’on se revoit. Si tu veux bien.” Je lui ai dicté les dix chiffres avec un grand sourire. “A bientôt alors” m‘a-t-il lancé avec un aussi grand sourire, et il est reparti pour de bon.

On a passé les semaines suivantes à constamment s’échanger des messages, du matin jusque tard dans la nuit. Dans les couloirs de la fac, en cours, dans la rue, en cuisinant, au lit, j’espérais toujours la réponse la plus rapide. Étonnamment nous ne tombions jamais à cours de sujets de discussions. Puis j’ai pris des billets pour Strasbourg. On a passé le week-end entier ensemble. Un très bon week-end. Je crois que c’est parce qu’il n’avait plus de capotes qu’on s’est dit “tant pis c’est pas grave”. Il m’a dit qu’il n’avait pas eu beaucoup de partenaires, et qu’il avait fait le test de dépistage quelques temps auparavant. J’avais donné mon sang six ou huit mois auparavant, et je me disais que s’il y avait quelque chose on m’aurait appelée. Alors on a fait sans. “En plus je préfère” m’a confié Esteban. Forcément. Qui ne préfère pas ?
En partant de chez lui le dimanche en fin d’après-midi je me suis mise à pleurer. Je tombais amoureuse tout en sachant qu’on ne pouvait pas avoir de vraie relation.

Je ne l’ai revu que quelques mois plus tard, pour boire un verre alors que j’étais à Strasbourg avec de la famille, avant qu’il parte en Australie. Il s’était remis officiellement en couple avec Noémie, ce que je lui avais déconseillé. “Déjà, on ne se remet pas avec une ex, si ça a cassé il y a une raison et ce passage de rupture planera toujours au-dessus de vos têtes. Et puis, Esteban, tu pars à l’autre bout du monde dans un mois ! C’est un timing pourri pour te remettre avec elle.” Le genre de conseils rationnels qu’on donne en sachant parfaitement qu’on ferait pareil si on se trouvait dans la même situation (et j’allais me trouver dans la même situation), parce que “le cœur a ses raisons”, tout ça tout ça. Par la suite on a continué à se donner de temps en temps des nouvelles ou échanger des musiques par les divers et variés moyens de communication à notre disposition.


“Salut. Ça va tout se passe bien ? Toujours satisfait de ta coloc ?”
Il est en ligne. Ça tombe bien, je n’aurai pas à attendre des heures pour une réponse.
“Hey ! Ça va super bien et toi ? Ma coloc est géniale ! J’étais à Sydney ce week-end, c’est magnifique ! Quoi de neuf ?
- Tu me donnes bien envie d’y aller ! Je t’écris parce que je viens d’apprendre que j’ai le HIV. Il faudrait que t’ailles faire des tests du coup. On s’était pas protégé tout le temps quand je suis venue hein ?”
J’écris tout d’un bloc pour me débarrasser de la tâche, et parce que je n’aime pas tourner autour du pot.

Je fixe l’écran malgré mes yeux envahis de larmes en attendant la réponse. Finalement j’aurais préféré le téléphone, j’aurais peut-être pu entendre ou sentir sa réaction.
Esteban est en train d’écrire…
“Non on n’en avait plus je crois. On a dû le faire quelques fois sans. J’irai faire des tests la semaine prochaine, je sais pas trop comment ça se passe ici. Je te dirai. Toi ça va ?!
- Oui t’inquiète ça va aller. Ton stage se passe bien ?
- Super bien. J’ai pas du tout envie de rentrer !!!
- Normal.
- Je dois quitter l’ordi il est super tard ici, je dois dormir. Si tu veux parler ou quoi tu sais que je suis là !
- Merci. Tiens-moi au courant.
- Oui. Toi aussi tiens-moi au courant. Bisous ! A bientôt.
- Bisous.”

Le petit rond vert disparaît. Je suis de nouveau seule.

Je fais dérouler le fil d’actualité Facebook. Je jette un œil à Twitter. Je ne sais pas quoi faire. Je pleure toujours, ça fait bien dix minutes sans interruption maintenant, ma gorge ne s’est pas dénouée. Je pense à ce que je vais faire dans une semaine. Je serai à Londres pour le festival Wireless, à Hyde Park. C’est Rihanna la tête d’affiche. Comme je me suis décidée à la dernière minute j’ai dû prendre des billets pour les trois jours, ceux du dimanche seul étaient évidemment tous déjà vendus, c’est le jour où elle se produira. J’ai réservé une chambre dortoir dans une petite auberge de jeunesse tout près du parc. J’ai payé un peu cher l’Eurostar, mais je ne pouvais pas passer à côté de l’occasion ! Ce n’est pas si loin Londres, j’aurai le temps de faire du tourisme, et je n’ai jamais été à un festival comme ça. J’ouvre iTunes et sors mes écouteurs pour écouter LOUD.

Sur Twitter, le compte de Rihanna me suit depuis fin décembre 2010. Je lui envoie deux messages privés pour lui dire ce qu’il m’arrive, que dans ce moment un peu étrange et perturbant je pense à elle, au concert dans une semaine, à la joie de la revoir sur scène, et à quel point sa musique me fait du bien. Dans les cinq minutes qui suivent je reçois une notification : elle a répondu. Le message est un peu niais, mais le simple fait d’obtenir une réponse me remonte le moral et arrache un sourire à mon flot de larmes. Je me demande si c’est elle qui l’a écrit, ou Jen, ou Mélissa, je me dis que je ne saurai jamais mais que ça n’a finalement pas d’importance. Si je la rencontre un jour je lui demanderai peut-être.

Je traîne encore sur le web, la voix de Riri dans les oreilles. Les larmes s’arrêtent. Ma gorge se dénoue enfin. Je suis fatiguée. Quand va passer le médecin ?

J’arrête la musique. Dans mes fichiers “téléchargements” je choisis un épisode de “Mad Men”. Ou “Dexter”.

Le médecin arrive enfin. Je mets VLC sur pause, j’enlève mes écouteurs. Il a noté la date de rendez-vous au C.H.U. sur une feuille A4, qu’il me donne accompagnée d’une copie de mes résultats de prises de sang, auxquels je ne comprends pas grand chose. Il me demande si la date me convient. Oui. Si la prise de sang au labo s’est bien passée. Oui. “Reposez-vous. À demain.”


Je relance l’épisode. Mes glandes lacrymales décident elles aussi de relancer leur activité épuisante. Putain. Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Pourquoi moi ? Pourquoi ça ? Je reprenais ma vie en main et ça me tombe sur la gueule ? Un putain de virus mortel dont on ne peut pas se débarrasser ? Super. J’avais besoin de ça. Je déménage dans deux mois et en plus de me soucier de trouver un appartement, partir vivre à l’autre bout de la France, reprendre les cours, je vais devoir me préoccuper de rendez-vous médicaux, faire transférer mon dossier. Réjouissant. Ils vont me donner un traitement ? Il fait quoi le virus là ? Il dort ? Il se promène ? Il bouffe mes globules blancs ? Il va me faire quoi plus tard ? C’est pour ça alors que j’étais déprimée ? Ou alors c’est vraiment la vie qui me déprime ? Et putain qui m’a filé ça ? Quand ? Je suis sûre que c’est Esteban. Je le sens. Ou ce mec. Florent. Mais je l’ai juste sucé. Ça suffit pas. Est-ce que ça suffit ? Putain, je sais pas. Putain. J’ai fait de la merde. Juste quand je pensais que tout allait rentrer dans l’ordre, quand je pensais avoir trouvé une sorte de plan d’avenir, toi tu viens t’incruster dans mon corps pour ne plus jamais le quitter ? Bâtard. Comment je le dis à Maman ? Est-ce que je le dis à Maman ? Et Papa ? Non. Si je lui dis il le dira à Mamie et toute la famille sera au courant. Il ne le supportera pas en plus. Je le vois déjà avec ses yeux d’Apocalypse. Il faut que je le dise à mon BFF. Et à Antoine. Je vais faire comment quand je voudrais baiser maintenant ? Je dois le dire, à mes futurs partenaires ? Et pour être en couple ? Putain de merde. C’est quoi ce délire ? Le VIH ?! Le putain de VIH. Le virus du sida. Là. Dans mon corps. Tout de suite. What the fuck Lucie. Non. Mais non. J’en veux pas. Dégage. Sors de là. Barre-toi. Toute la vie ? Tu vas rester ici toute ma vie ? Dans mon corps ? C’est mon corps. T’as pas le droit de le coloniser comme ça. Tu vas l’abîmer. Je me gratte le bras. Ça me démange. Je tremble un peu. Mon corps me semble bizarre. Je voudrais arrêter de pleurer. Vie de merde. Mes sœurs je leur dis quoi ? Je ne peux pas leur dire ça. Je vais me faire engueuler en plus. Elles auront raison si elles m’engueulent. Mais je ne peux pas leur dire. Je leur dis ? Putain je sais pas.

Je regarde l’épisode de ma série sans vraiment le regarder. Je n’ai plus de larmes en stock. L’infirmière amène un plateau-repas. Je mange. Je finis l’épisode. J’en regarde un autre. Je n’arrive pas à dormir. Ce jour était pourri. Je m’en fous, je vais voir Rihanna dans une semaine.