j’ai 10 ans

Dans quelques jours, cela fera dix ans qu’un coup de fil du patron du Figaro a changé ma vie. C’était en 2006, et il me proposait de rejoindre l’aventure du figaro.fr. Dix ans après, j’ai appris à naviguer avec bonheur entre le far west et le monde “d’avant le web”. Dix ans à tenter -et parfois réussir- de faire travailler ensemble des journalistes des deux mondes.

Mais qu’ai-je appris en 10 ans ?

  • il faut être humble.

Je me souviens qu’il y a 10 ans, on se posait deux questions: les blogs vont-ils tuer les journaux ? Comment investir Second Life ? 10 ans après, on peut se dire qu’on s’est complètement planté. Je préfère dire qu’on ne se trompe pas de route quand on est justement là pour les construire. On défriche, on tâtonne, on trébuche, on s’écorche les genoux, on contourne les obstacles mais on avance. Et on invente. Sans se demander où en seront twitter et snapchat dans 10 ans.

En 2016, ce monde est encore beaucoup trop jeune pour qu’on y promène déjà des certitudes. Un exemple ? Longtemps, les médias audiovisuels (moi le premier) ont cru que leurs sites d’infos devraient forcément ressembler aux sites de presse (un contenu, c’est forcément un titre, une photo, une légende, des paragraphes et des intertitres). Erreur. Au début des années 2000, la presse écrite, pionnière par nécessité industrielle, a logiquement dessiné le web à son image. Les autres médias ont emboîté le pas, sans se demander si leur empreinte numérique leur ressemblait. Echec. Avec la modestie du débutant, les radios et les télés auraient largement gagné en cohérence ce qu’elles perdaient temporairement en audience Nielsen. Mais rien n’est perdu. A l’échelle de l’histoire de la presse, tout cela ne fait que commencer. Il n’est jamais trop tard pour se redéfinir comme le pure player de soi-même.

  • les journalistes ont perdu leurs privilèges. Tant mieux.

Les journalistes avaient le monopole de la diffusion des infos. Le monopole de la distribution de l’opinion. Après une longue nuit du 4 août numérique, les sites d’info, les blogs puis les réseaux sociaux ont balayé ces deux privilèges d’un autre âge. La presse écrite l’a vécu douloureusement quand on a mis sur un pied d’égalité un post de blog et un article. Au tour maintenant des rédactions télé de subir le même tourment avec la déferlante facebook live, où n’importe qui va produire facilement de l’image en direct. C’est le seul cas où j’accepte d’employer le terme “révolution” pour décrire ce qui se passe depuis 10 ans dans les médias. Le tiers état numérique (l’UGC) a remis la noblesse médiatique (les journalistes) à sa place. Un homme, une voix. Un internaute, un journaliste. Un “like”, une bonne critique.

Bien sûr, ce n’est jamais agréable de perdre un monopole. Mais ce n’est pas la fin du monde, juste un changement de paradigme. Ce n’est pas non plus la mort du métier de journaliste, au contraire. Il faut de tout pour faire un peuple, des amateurs et des professionnels. A condition que les seconds soient justement plus “pros” que les premiers.

  • le journalisme est un beau métier pas sexy.

Le journaliste professionnel maîtrise un ensemble de savoir-faire extraordinairement résistants aux évolutions technologiques. Veiller, vérifier, enquêter, donner la parole. C’est moins sexy que de croire qu’on va changer le monde en écrivant un édito, mais c’est du solide. Veiller et trier les contenus (puisqu’aujourd’hui tout est créateur de contenus, même les objets). Vérifier ces contenus pour en faire des informations. Enquêter honnêtement sur le terrain, passer du temps à fouiller, à comprendre les regards et analyser les sentiments. Organiser le débat entre celles et ceux qui n’ont pas (encore) choisi de se passer des journalistes pour s’exprimer.

Ces quatre “moteurs à rédaction” permettent encore de justifier l’existence de bons journalistes partout, tout le temps, sur tous les supports existants ou futurs. A chaque journaliste d’y trouver sa vocation et donc sa raison d’être aux yeux du public (eh oui, ça ne va plus de soi), à chaque média d’y piocher sa ligne éditoriale et donc sa future valeur ajoutée. Sans craindre d’allier “le web” et “les autres”, le direct au temps long, la parole des leaders d’opinion et celle du grand public, le “pif” à la technologie ou la décontraction à la rigueur, ces concepts qu’on continue à opposer bêtement au sein des rédactions françaises.

  • il faut tuer les “nouveaux médias”.

Il y a quelques semaines, j’ai dîné avec trois cadres trentenaires et quadragénaires qui ne savaient pas que je suis journaliste. Ils aiment l’actualité et en consomment quotidiennement. Quand je leur ai demandé comment ils s’informaient, ils m’ont parlé de leur mur facebook, des pushs de leur smartphone et chacun d’entre eux m’a recommandé avec gourmandise une ou deux chaîne YouTube diffusant des contenus d’information de qualité. Ni radio, ni site d’info, ni chaîne de télé. Cela ne dit rien sur le fond. Mais c’est la preuve que pour le public (et pas seulement nos enfants), cela fait un bon moment que le monde “d’avant le web” et notre far west ne font plus qu’un. La preuve aussi que le terme “nouveaux médias” est pour ceux qui l’emploient encore l’aveu d’un terrible aveuglement.

Aujourd’hui, la “Frontière” des journalistes a cessé d’exister. Le nouveau monde, gratuit, universel, en mutation permanente, a tué l’ancien. L’information est partout, elle ne dépend plus seulement des journalistes et des éditeurs. Le public la partage, la transforme et souvent l’enrichit en dehors des rédactions. Admettons-le. Et soyons meilleurs, humbles, utiles et innovants. Dans cet univers , ce sera la seule façon pour les journalistes de survivre à l’indifférence, ce poison lent mais bien plus mortel pour les médias que la crise économique ou la censure.

Il y a dix ans, je pensais que la plupart des journalistes de ma génération allaient se ruer vers les nouveaux territoires numériques. Mais nous fûmes finalement très peu à émigrer. Peu importe. J’y ai fait des rencontres admirables, appris la remise en cause permanente, découvert que la peur du changement était sans doute le plus puissant des paralysants, développé quelques petits trucs un peu innovants et heureusement plongé dans le grand bain quelques journalistes talentueux.

Et dire que tout reste à faire… Rendez-vous dans 10 ans :) !