Je suis la graine, ils sont l’air, le soleil et le vent.

Nous ne sommes jamais seuls dans la réalisation d’un rêve, et tant mieux.

Le fin fond de nos campagnes et le bout du monde contiennent la même quantité de merveilles

Depuis toute petite, je suis amie avec les mots. Les mots consolent dans un carnet à soi, les mots allument des passions à l’intérieur de nous, ils peuvent tout à fait englober dans un ventre doux un instant particulier, on court parfois toute une vie derrière un mot de quelqu’un. Les mots ne sont pas exigeants, n’importe quelle sorte d’attention leur convient.

On a le droit de grappiller quelques mots dans un livre trop grand mais dans lequel quelques phrases viennent harponner des souvenirs heureux dans votre poitrine. On a le droit de les déclamer juste pour soi, parce qu’ils sont beaux à dire quand ils déroulent toutes leurs lettres. On peut les lire tous, bout à bout jusqu’à arriver à la fin d’un livre trop court. On peut juste lire les citations du début des livres dans une librairie. On peut relire d’anciens mots d’anciennes vies, on peut envoyer des mots d’amour, des mots d’amis, des mots en l’air, pour celui ou celle qui tombera dessus. On peut machônner des mots dans sa bouche jusqu’à ce qu’il ne veuille plus rien dire et paraisse une langue étrangère.

Parfois, on tombe sur une plume qui semble venir d’un phoenix ne connaissant ni la petitesse ni la résignation, juste la résilience. Une façon puissante et solaire de rendre au monde son âme. Les plumes des phoenix de ma vie sont souvent des écrivains poètes. La poésie, pourquoi ma génération l’a affublée d’une image parfois niaiseuse, ou torturée, ou ennuyeuse ou pleine de fioriture ? C’est tout ce qu’elle n’est pas. Tout le monde aime la poésie, c’est juste qu’ils ne savent pas que c’est de la poésie ce qui les touche à ce moment là.

La poésie c’est du courage. Le courage de choisir des mots minutieusement, souvent des mots qui ne sont pas destinés à parler de cette chose, pour en parler.

C’est créer des alliances surprenantes, entre un sable noir froid et iodé, et l’odeur des mimosas, entre le coeur d’une tomate coeur de boeuf encore tiède de soleil et l’odeur du mois d’août. C’est baptiser par des noms, des odeurs, des sensations, des instants de vie qui méritent une place au panthéon des jolies choses.

Les phoenix-poètes que j’affectionne sont des résistants de l’insignifiant, des militants du savoir vivre, des grand-couturiers de la simplicitude heureuse.

Comme des peintres, ils disent les plaisirs minuscules avec toute la grâce que ceux-là méritent. Ce sont des oenologues de l’instant.

Comme le vin, l’instant lui aussi peut s’apprécier à l’oeil, au nez, à la bouche. C’est juste que c’est un art qui n’est plus enseigné aujourd’hui, c’est un art auquel nos emplois du temps, notre besoin de performance et notre monde de vitesse laissent peu de place. Les chats maîtrisent à merveille cet art de l’appréciation du rien. Observer le reste du monde, assis dans un rayon de soleil, et saluer la libellule qui passe dans le tableau.

Dans le farniente, beaucoup de choses se passent. Et elles ont tout l’espace temporel pour exprimer leurs plus vives couleurs.

Donc mes écrivains préférés, sont souvent des phoenix qui font de la poésie du farniente.

Et ils sont aussi mes soleils. Ceux qui éclairent le chemin et poussent à écrire à son tour. A nommer les jolies choses, à leur offrir une postérité dans un joli carnet, pour que la “moi de plus tard” puisse les regoûter. Mais ils ne suffisent pas pour entreprendre quelque chose qui fasse un peu peur, quelque chose de plus grand, pour défendre ce que l’on croit être beau, et qu’on ne regarde pas assez.

Pour cela, il faut de la bienveillance, vive, solide, bien bâtie. J’ai la chance immense d’être poussée par des vents doux et souriants, parfois fous, heureusement. Des personnes sur la même planète que moi, qui habitent vraiment leur âme. Ce sont des amis, la famille, les très proches, mais aussi, les presque inconnus.

Je suis subjuguée et bouleversée par les encouragements des autres, à entreprendre ce que j’ai entrepris. Je voudrais dire merci. Un vrai merci plein de gratitude, parce que leurs mots me font pleurer, et que tout d’un coup résonne en moi une force de guerrière pour défendre les minuscules choses. Mon arme à moi n’égratigne pas, ce ne sont que quelques mots, qui n’ont pas de plus grand rêve que de toucher.

Parfois on rêve de faire quelque chose pour quelque chose, et ce rêve s’exprime par une création, qui illustre elle la même envie d’hommage à quelque chose pour quelqu’un d’autre, qui à son tour vous remercie d’avoir choisi d’emmener votre temps et votre coeur travailler à cet ouvrage à ce moment là. Et ça, c’est très beau, c’est fort, et c’est courageux de le dire, merci.

Encouragée par les soleils et poussée par mes vents, je me suis lancée à la poursuite de mots pour parler d’un monde qui n’existera peut-être plus. Celui de nos campagnes, au fin fond des collines, près des falaises, derrière les étals de marchés. Mon grand père est l’éclaireur, il va dépoussiérer quelques poignées de main, chanter quelques phrases en patois pour dénouer les langues et que l’on parle ensemble de Betenza.

Betenza ça veut dire “autrefois” en patois gascon. C’est le titre du livre que j’écris, par delà ma peur de rendre publique une création, par-delà la peur de la critique. Les vieux de la vieille que je rencontre sont faits de forces qui viennent tout droit de la nature, ils ont une façon d’être au monde farceuse et entière, ils sont beaux. Ils vivaient dans des fermes où la nature avait des droits, ils vivaient de l’entraide paysanne. Tout le monde avait un petit surnom, un sobriquet. Ils sont le soleil, ils sont notre terre, la vôtre, la mienne. Ils sont les paysans d’autrefois, ces magiciens de rien du tout. Ils méritent de la poésie, celle qui est courageuse et qui n’a d’autre but que de nommer les choses dans leur plus délicate et plus belle version.

Nos campagnes ne sont pas vides, ils sont là et résistent. Ils possèdent une sagesse paysanne et des chemins de vie où chaque chose avait une histoire, on était conscient de chaque miracle de la nature.

Alors on va les voir avec mon grand-père, et je les écris. Je les écris du mieux que je puisse, au plus près de ce que je vois d’eux, avec ce que je suis. Pour que peut-être, d’autres que moi les voient, qu’on s’arrête devant un étal d’oignons misérables sur un marché, pour parler à celui qui les vend. Même si dix styles de vie différents nous séparent. Ils y a forcément quelque chose qui nous rassemble, il y a surement une leçon de vie, ou une miette de poésie qui traîne dans une conversation inattendue.

Il pousse doucement ce livre, à l’abris du reste. Poussé par mes vents, réchauffé par d’autres soleils, respirant à plein poumons cet air de bienveillance venu de nulle part.

Ces vieux de la vieille, ils possèdent beaucoup de secrets sur le monde, qu’ils appellent “bon sens”.

Je travaille sur ce livre, et si cette initiative vous plait, vous pouvez le manifester et être au courant de la sortie : http://www.betenza.fr/

Adishatz !