Crédits Photo: Dariusz Sankowski

Journal Intime d’une Blogueuse Bilingue

Je ne suis pas la seule blogueuse ni la seule contributrice sur Medium à écrire des textes dans plusieurs langues différentes. Nous sommes un grand nombre à avoir à la fois une langue maternelle et une langue véhiculaire (très souvent l’anglais), que nous utilisons pour différentes raisons. L’audience en est une. L’anglais international est un moyen simple et efficace d’élargir le paysage dans lequel voyagent vos mots. Mais parfois, il existe une raison plus personnelle, plus intime, plus émotionnelle.

Je n’ai que tardivement commencé à traduire certains de mes articles de l’anglais vers le français, qui est ma langue maternelle. Au début, je l’ai fait avec beaucoup de réticence.

Comme je l’ai formulé en publiant mon premier article “traduit”, l’exercice d’auto-traduction est difficile. Il est un peu effrayant, à vrai dire, parce qu’il change les mots que l’on a soi-même sentis, pensés, écrits. Il les rend, littéralement, étrangers. Peu importe si la langue cible est votre langue maternelle. Les mots que vous traduisez ne sont pas nés dans cette langue. Ils sont faits de consonnes routardes et de voyelles vagabondes qui ont vu le monde. Ils font partie d’une toile qui vous lie à des lieux, des gens, des odeurs, des lumières.

Quand j’étais écolière, puis étudiante, l’anglais était un moyen pour moi d’être “ailleurs”. Tous les membres de ma famille vivaient dans une même aire culturelle, dans un même pays, et étaient tous monolingues. Je me rappelle juste avoir prêté une attention particulière à ma grand-mère, qui a vécu dans une société multiculturelle et n’avait de cesse de mélanger des mots du français, de l’espagnol, de l’italien et de l’arabe. Ses mots évoquaient une mujer drapée de mille châles et vantant sa soupe de past’e fazoul dans quelque souk lointain.

Je mourrai d’envie de lointain.

Le pidgin de ma grand-mère et plus tard mes cours d’anglais ont rempli une besace linguistique que je me sentais prête à empoigner et à emporter avec moi vers de nouveaux horizons.

Et puis un jour, je l’ai fait. Pendant toute une période de ma vie (et jusqu’à aujourd’hui), mes émotions ont tissé des liens intimes avec les langues que je parlais — ou bien était-ce l’inverse ? J’ai passé six mois sur la côte ouest des Etats-Unis pour mes études. Quand j’en suis repartie, j’étais défaite. C’était devenu mon chez-moi ! L’anglais est devenu une sorte de mécanisme de défense mis en place par mon cerveau pour résister et dire : “Ramenez-moi chez moi !”

Oui, l’anglais était mon chez-moi. J’avais rêvé, pleuré et ri en anglais durant tant de jours, tous plus glorieux les uns que les autres ! Faire l’expérience de tels accès de schizophrénie linguistique m’a appris que le multilinguisme n’est pas juste une politique linguistique ou un fait social ; il peut aussi être un état émotionnel.

L’anglais n’est pas juste ma deuxième langue. Ce n’est pas juste un moyen que j’utilise pour élargir mon audience. L’anglais, c’est la première fois où j’ai conduit une automatique dans les rues d’une bourgade de l’Oregon. C’est la première fois où je me suis retrouvée face à un officier d’immigration. C’est mon premier burger végétarien, mon premier soir de juillet, pathétique, solitaire et froid dans les rues de San Francisco, mon premier cri barbare “yawp !” sur tous les toits des highlands d’Ecosse, mon premier billet d’avion hors de l’aire culturelle de ma famille, mes premières larmes de décalage horaire dans les allées d’un supermarché où je n’arrivais pas à retrouver les ingrédients de mon gâteau préféré, mon premier trajet en pouce sur les pentes d’un volcan japonais, ma première fois à regarder à travers un billet de 1 dollar face au soleil, mon premier éclat de rire (et émerveillement linguistique) quand j’ai poussé un “tsk!” agacé et qu’on m’a répondu “Don’t tsk me!”

L’anglais a fait de moi une auteure de voyage. C’est mon sac à dos. Pour d’autres, c’est le chinois, le russe, le swahili, le wolof, le quechua ou le tamoul. Il n’est pas une insulte envers mes lecteurs francophones. Il n’est pas une façon hautaine de leur déclarer : “Vous n’êtes pas assez bien pour moi.” Tous mes journaux de voyage sont écrits en français ; ils ont presque tous été écrits avec des paupières tombantes, dans une tente ou un van, à la lumière d’une lampe frontale, à des moments où mon Moi francophone prenait le dessus sur mon Moi routard et épuisé. L’anglais est, tout simplement, ce qui emporte une partie de moi vers un ailleurs. Il est mon moyen de te dire à toi qui me lis, que tu sois francophone ou non : “J’y retourne. Attrape-moi si tu peux.”

(Ce texte a été originellement écrit en anglais.)

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Auteure de voyage, Blogueuse.
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