L’amour par un vieux de 25 ans

Par Florent Lenormand


Cela fait plusieurs années que je suis en couple et quand je regarde ce qui se trame dans le coin des célibataires de mon âge je me dis que tout a changé.


Le numérique a commencé à bombarder l’amour à travers le chat. Je me souviens quand j’avais douze ans, le modem 56 kb/s n’était pas encore rentré à la maison car mes parents ne comprenaient pas à quoi ça pouvait servir. Pour surfer sur le web j’allais dans un bus rempli d’ordinateurs qui sillonnait différentes villes. Ce bus avait pour objectif de populariser internet. Ça paraît incroyable aujourd’hui, mais des personnes expliquaient comment naviguer et surtout l’utilité qu’on pouvait en tirer. À peine le bus ouvrait ses portes que je me collais devant l’écran et je tapais dans Altalavista « forum de chat en ligne ». Je passais des heures sur ces forums à envoyer « asv ? » (âge, sexe et ville) à des dizaines d’inconnus. Je ne sais pas pourquoi mais discuter aussi facilement avec des personnes que je ne connaissais pas me fascinait. C’était fou, les barrières étaient supprimées, tu pouvais être beau, laid, stupide ou génial, je venais te parler. Pour moi internet ne servait qu’à ça : discuter avec des inconnus et faire des rencontres.

J’ai ensuite assisté à la naissance de couples Meetic. C’était le premier site à dépoussiérer la rencontre amoureuse sur internet. Les utilisateurs de Meetic n’étaient pas des seniors ringards en mal d’amour mais des trentenaires qui cherchaient à faire des rencontres. Je retrouvais, dans ma famille, de plus en plus de couples formés par ce site. Ça ne choquait rien ni personne car un rendez-vous virtuel numérique était devenu similaire à un rendez-vous réel.

Très vite, une multitude de sites ont vu le jour : AdopteUnMec, Attractive World, Badoo… Je n’y prêtais aucune attention, jusqu’au jour ou une affiche dans le métro m’a choqué. Je m’en souviens parfaitement, c’était pour Gleeden le slogan : « premier site de rencontres extra-conjugales ». Le business de l’amour était depuis longtemps en marche, mais cette affiche dépassait de façon obscène une frontière : rencontre signifiait sexe et l’infidélité semblait être une vertu. J’ai immédiatement fait part de mon ressentiment à un ami qui était avec moi dans ce métro. Pour lui, ça n’avait rien de choquant, « un simple site pour baiser ». On ne devait pas avoir la même vision de l’amour et voilà tout. Mais ça, c’était avant de rencontrer Tinder.

Tinder c’est extrêmement simple. L’utilisateur télécharge l’application et crée un profil en utilisant son compte Facebook. Il possède une photo et un petit texte : des intérêts et des relations en commun. Sur l’écran s’affichent les personnes connectées à proximité. Si on fait glisser une photo vers la droite : on aime, si c’est vers la gauche : on ne la reverra pas. Lorsque l’attraction est réciproque, les deux utilisateurs peuvent s’envoyer des messages et prennent généralement un rendez-vous qui peut se terminer en « one shot ». Bienvenue sur Tinder, le monde entier y est bientôt.

Hugo a 24 ans

« avec Tinder, je drague dans le métro ou entre les cours. C’est moins fatigant que d’aller en boîte et beaucoup plus efficace pour «pécho».

Sa stratégie est simple

« D’abord, réussir à avoir le maximum de « matchs » pour faire en sorte que mon profil s’affiche dans les premiers. »

Ensuite, susciter le dialogue

« Flatter ne suffit pas. Avec tous les sites de rencontres sur le marché, les filles sont devenues blasées »

À chacun ses méthodes. La sienne, c’est l’humour.

« Au-delà de trois jours de chats, je lâche l’affaire : ça devient trop suspect.»

Pour lui, les filles de Tinder se résument à trois catégories : les « princesses », qui « ne font rien mais veulent qu’on leur fasse la cour », les « paumées » qui « cherchent vraiment l’amour » et les « open » : « celles qui ne sont pas contre un plan cul sympa ».

On choisit l’autre avec l’unique critère du physique, tout en ce disant que le mental suivra. Les personnes sont consommées comme un produit et il faut se vendre pour être désiré. Rien n’est ambigu sur Tinder, les tentatives de séduction n’existent pas et ne pas coucher le premier soir est considéré comme de la timidité. Khahn Ly a 23 ans et elle utilise Tinder, elle considère les gens qui veulent prendre leur temps comme insultants. Elle n’a pas le sentiment de plaire à quelqu’un de patient.

Mais Tinder a aussi le pouvoir de bousculer les traditions. En Inde, les mariages arrangés sont la norme. Tinder a complètement modifié cette façon de penser chez les jeunes et « faire des rencontres » n’est plus un problème.

« Pour la première fois, les jeunes vivent en dehors des communautés, familles, castes et classes dans lesquelles ils sont nés. Les sites de rencontres et les algorithmes prévisionnels pour trouver l’âme sœur ont remplacé les vieilles structures communautaires et familiales qui définissaient comment les hommes et les femmes devaient interagir et se faire la cour. »

Explique Nishant Shah, professeur de culture et esthétique des nouveaux médias à l’université de Lüneburg.

Avec Tinder, ils se géolocalisent et passent par leur réseau d’amis Facebook, ce qui crée un climat de confiance puisqu’on se contacte en fonction de connaissances et de pages likées communes et après s’être mutuellement approuvés. La parole s’est libérée en Inde, du moins dans les grandes villes et chez les gens aisés. Le sexe hors mariage et hors schémas conventionnels n’est plus toujours tabou. L’individu peut faire ses propres choix.

Mais Tinder continue à vendre une vision de l’amour que je ne veux pas voir. Je suis mal à l’aise devant ces comportements sans sentiment qui feignent d’être normaux. L’image de soi semble être ce qui compte le plus pour les utilisateurs de Tinder. On rencontre, on se fait désirer, on aime pour soi et non pour l’autre. Cette relation à sens unique me fait froid dans le dos car elle devient la norme de demain. Je ne suis pourtant pas vieux et je n’ai pas l’impression d’être con mais Tinder me fait peur.

Ce qui est intéressant c’est la faculté de Tinder à transmettre l’inverse de ce qu’il propose. Un Américain s’en est servi pour voyager et a parcouru 12.000 km grâce à ses rencontres. Kudoz utilise le même mode de fonctionnement que Tinder mais pour la recherche d’emploi. En tant que designer, j’ai souhaité proposer une nouvelle fonction à Tinder. J’ai réalisé une application qui copie son système. L’utilisateur est géo-localisé, au lieu d’afficher des hommes torse-nu ou des filles en duck-face, l’application met en avant le travail d’un artiste ou d’un artisan du quartier. Il suffit de glisser son image vers la droite pour acheter le travail. De cette façon, artistes et artisans disposent d’une vitrine numérique pour les habitants du quartier.

Finalement, peut-être qu’on a besoin de Tinder pour nous rappeler la joie d’une vraie rencontre. Se souvenir à quel point le hasard est agréable et oublier un peu son image le temps d’une rencontre inattendue, de proposer un verre à une inconnue dans un bar et d’aimer l’autre pour qui il est.