L’Inde des Sens
Selon un célèbre proverbe indien “Tout étranger qui vient en Inde acquiert la patience s’il n’en a pas et la perd s’il en a”. Cette phrase m’a fait beaucoup m’interroger sur ma situation: Qu’en serait-il pour un jeune homme évoluant dans une société où l’instantanéité est reine? Un addict qui plus est, aux réseaux sociaux et à son smartphone. Je voulais savoir ce que visiter ce pays pourrait m’apporter, comment il pourrait m’enrichir.
L’Inde est une terre fascinante certes, mais il y avait toujours en moi une part d’appréhension en pensant à sa société et à ses contradictions. Le résultat, probablement, de certaines atrocités décrites dans les journaux télévisés. Mais comme beaucoup d’autres avant moi, j’ai toujours voulu voir de mes propres yeux le Taj Mahal, comme pour m’assurer que sa beauté serait telle qu’elle m’a toujours été décrite. Si moi aussi j’aurais l’impression de vivre un moment unique parmi des centaines de touristes tous transcendés par la beauté de cet instant.
Mumbai, modernité et tradition
Et de la patience, il m’en fallut dès mon arrivée à Mumbai. En effet, 2 heures me furent nécessaires pour rejoindre en taxi mon hôtel dans le quartier à la mode de Colaba.
Dans cette ville tentaculaire aux 21 millions d’habitants, chaque bout de terre est exploité et grouille. Grouille de vie, de misère, de saleté et de simplicité, de chaleur et de sueur. Grouille comme le ventre d’un continent. Les espaces verts sont des espaces perdus, et rares sont ceux que l’on peut arpenter sans entendre les klaxons des rickshaws et des autres véhicules. Le calme et la volupté sont l’apanage des Rois seulement, comme je le découvrirai au Rajasthan.


L’Inde est une terre de contradictions. Il y règne un ordre chaotique que, je pense, seuls les locaux peuvent comprendre. Le ballet des dabbawallahs pendant les heures qui précèdent le déjeuner en est un excellent exemple. En effet, ces livreurs de repas, popularisés par le film The Lunchbox, déambulent dans la ville en transportant des boites métalliques empilées les unes sur les autres, fumantes de vapeurs de mets exotiques préparés selon une tradition qu’il serait difficile de retrouver à Paris. Un savant mélange d’épices et de dosage qui font le pain quotidien des hommes chaque midi, à leur bureau… Il est estimé qu’un 1 repas sur 16 millions n’arrive pas à son destinataire. Une telle organisation relève de l’exploit, et pourtant, derrière cette façade de désordre se cache une organisation d’une précision digne des meilleurs horlogers Suisses. Parvenir à de tels résultats en dépit du chaos qui agite la ville est une excellente illustration de ce qui fait la force de ce pays.
Le caractère cosmopolite de Mumbai est aussi frappant. Je m’attendais à une certaine homogénéité ethnique, mais au final je me suis rendu compte que plusieurs communautés (et religions) cohabitaient: il y a des hindous et des musulmans bien sûr. Mais il y aussi des jains et des parsis ; cette dernière communauté qui fuit l’Iran au cours du 8ème siècle pour échapper aux conquêtes musulmanes, s’est très bien intégrée en Inde et particulièrement à Mumbai, si bien qu’aujourd’hui, l’une des familles les plus riches du pays, la famille Tata, en fait partie.
Mon escale à Mumbai fut intense et enrichissant. J’en suis reparti plus fasciné que jamais, la tête pleine de nouvelles interrogations. Je me dirige alors vers le Rajasthan, région qui a tant fait fantasmer les voyageurs, pour y visiter ses forts et ses palais et connaitre l’histoire de ses maharadjas.
Luxe, calme et volupté aux pays des rois
Au pays des rois, chaque ville est différente, et cette différence est particulièrement marquée par la couleur: Jaipur est connu pour le rose de son Palais aux Vents, Udaipur pour la blancheur de ses palaces, Jodhpur pour le bleu de sa vieille ville alors que Jaisalmer est réputée pour la couleur dorée de son fort, inspirée du sable du désert de Thar.


Ce qui change aussi c’est l’ambiance si particulière qui règne dans chaque ville.
Jaipur, c’est l’effervescence même, de nombreux embouteillages paralysent la circulation. Il s’agit pourtant de la seule ville du Rajasthan qui a été développée selon un vrai plan d’urbanisme. On y trouve même des trottoirs et les rues y sont plus larges que dans les autres villes du Rajasthan. Des échoppes sont installées à chaque coin de rue où il est possible de trouver les plus beaux pashminas de la région.


Jodhpur est la ville qui dégage le plus de contrastes. Le calme apparent de la ville toute bleue qu’il est possible d’apercevoir du fort Mehrangarh contraste avec le bruit assourdissant et la cacophonie qui règne dans ses ruelles étroites. En se baladant dans celles-ci, on ne peut ignorer le parfum des épices qui nous attire inéluctablement vers son marché central. Arrivé sur place, on se retrouve envoûté par ses marchands qui vous attirent vers leurs boutiques pour vous vendre du safran, du thé de Darjeeling et d’autres épices.






Jaisalmer, quant à elle, nous éblouit par la splendeur de ses havelis, ces demeures construites par des princes rajputs ou des commerçants mewari, qui avaient fait fortunes dans le commerce de l’opium du temps où la ville était une étape obligatoire sur la route de la soie.
Enfin, Udaipur dégage un calme et une sérénité que l’on ne saurait trouver ailleurs en Inde. Ici plus que nulle part ailleurs dans le pays, les vaches flânent dans les rues à la recherche d’un coin d’ombre durant les heures chaudes et sèches de la journée. Les lacs et les ilots transformés en palaces nous rappellent Roger Moore en James Bond dans Octopussy.


Les jours passent, et je m’imprègne de plus en plus de l’ambiance locale. Mon language corporel change progressivement et je me surprends même à faire le fameux “head bobble”, ce mouvement de la tête typiquement indien. Je me rapproche aussi de plus en plus de l’apothéose de ce voyage: le Taj Mahal.
L’apothéose : la couleur


J’arrive à Agra, ville où se trouve le mausolée, le 6 Mars. Ce jour-là c’est Holi, communément appelé la fête des couleurs. Je décide alors de profiter de la fête et de reporter ma visite au lendemain. Pour célébrer le début du printemps, les indiens se badigeonnent de poudres colorées, tout en dansant dans les rues. Chaque pigment a une signification particulière: le rouge pour la pureté, la joie et l’amour, le vert pour l’harmonie, le bleu pour le calme et la vitalité, l’orange pour l’optimisme et le jaune pour la foi. En me baladant dans les rues de la ville, je me rends compte que le spectacle est alors surréaliste, et je croise de nombreuses personnes complètement aspergées de couleurs. C’est dans ces moments qu’on se rend compte de la richesse de cette culture, mais aussi de combien cette culture est différente de la nôtre.


Le lendemain, je me réveille aux aurores pour voir le lever du soleil sur le Taj Mahal et avoir la chance de le voir rougeâtre. En suivant les conseils de ma maison d’hôtes, je décide d’aller admirer le spectacle à Mehtab Bagh, les jardins qui font face au Taj Mahal, de l’autre côté de la rivière Yamuna. Et là dès mon arrivée, la vue est impressionnante: je vois un groupe de pélicans qui migre dans les premières lueurs du jour, je sors mon appareil et je prends probablement le plus beau cliché de mon voyage.


Plus tard, durant ma visite, mon regard se noie dans le reflet du Taj Mahal qui apparait dans la fontaine qui lui fait face. L’espace d’un instant, j’oublie les hordes de touristes qui m’entourent et m’imagine au temps de Shah Jahan, l’empereur Moghol qui construisit ce mausolée en l’honneur de sa défunte épouse Mumtaz Mahal.


La symétrie quasi-parfaite du complexe me fascine: le seul élément qui vient rompre cette symétrie est le tombeau de l’empereur, posé à cet endroit par son fils qui ne voulait pas assumer le cout d’une pareille sépulture pour son père.
C’est sur cette touche de devoir générationnel inaccompli que s’acheva mon séjour au pays de Ghandi. L’Inde m’a surpris et enchanté, elle m’a ouvert les yeux sur un monde que je ne connaissais pas et que j’ai à présent hâte de redécouvrir. Elle m’a aidé à relativiser ma condition, à me déconnecter de ma réalité quotidienne pour m’évader au temps des maharadjas l’espace de quelques jours. Ce periple m’a surtout permis de m’approcher de plus près d’une des merveilles de ce monde. Ce spectacle reflété dans mes yeux. Ce moment dont se souviennent encore mes sens. Un cliché pour éternel témoin.
Et comme dit le dicton: “Voir le Taj Mahal et mourir”, la première partie étant à présent remplie, j’espère que la deuxième n’arrivera pas de sitôt.
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