L’intelligence, un handicap comme les autres ?

Le parcours du combattant des (sur)doués en France

Il y a tant de manières d’être et de fonctionner qui sont incomprises en France. Les handicaps mentaux, les différentes formes d’autismes, les comportements hâtivement catalogués comme “anormaux” ou “pathologiques” en sont sans doute les plus éloquents exemples. Combien de parents sont livrés à eux-mêmes dans leur quotidien avec un enfant considéré comme “différent”, “hors norme”, “ayant des besoins particuliers” ? Entre hyper-médicalisation, étroitesse de la norme et rigidité des modèles éducatifs, ces pauvres parents sont bien démunis pour accompagner leur enfant dans un monde qui les traite comme des anomalies. Parfois, les traitements “spéciaux” ou “spécialisés” sont pire que le reste. Ils renforcent les stigmatisations et assimilent chaque personnalité “différente” à une autre, simplifiant à l’extrême des cas particuliers si complexes.

La stigmatisation se fait entre deux groupes : celui des “normaux”, et celui des autres, tous dans le même sac. C’est encore l’idée de la solution de masse qui prime : la pédagogie de l’école publique est la référence. Ceux qui ne sont pas capable d’apprendre dans ce contexte, d’y évoluer, de s’y conformer, sont considérés comme étant en échec. Les parents ont si peu de choix !

La pauvreté des options en matière d’évolution et d’éducation des enfants confirme que nous sommes encore à l’âge de pierre des neurosciences et de la pédagogie. Il n’est pas possible d’optimiser les talents et les modes de fonctionnement de chaque individu si l’enseignement lui-même ne comprend pas et n’intègre pas les individualités.

On mesure encore la prétendue “intelligence” de manière unilatérale et ultra-simplifiée. Des notes sur 20 en passant par les tests de QI et autres tests psychologiques plus ou moins scientifiques, les gamme des outils utilisés par les “évaluants” est réduite. Il faudrait combiner des dizaines d’expertises différentes, sur la durée, pour obtenir un bilan assez solide pour baser des décisions d’orientation aux conséquences irrévocables. Or, c’est la voix médicale qui finit trop souvent par être décisionnaire : seuls les résultats “scientifiques” ont de la valeur. Mais quelle science ? Les pédagogies alternatives sont encore trop souvent considérées comme des options fantaisistes, bien que certaines d’entre elles soient étayées par des études neuro-scientifiques très solides.

Etre “doué”, ou “surdoué”, une différence comme les autres ?

Les enfants surdoués peuvent rencontrer autant de difficultés que ceux que l’on range dans la catégorie des handicapés mentaux en France. Mal compris, rarement détectés, et donc mal orientés, ceux-ci sont très souvent en souffrance. Plus de 50% d’entre eux sont en échec scolaire à l’âge de 14 ans. Les conséquences sur la construction de l’identité, la confiance en soi et l’épanouissement futur sont considérables. Hypersensibles et plus sujets aux angoisses et aux dépressions que la moyenne, les enfants doués vivent encore plus mal le sentiment d’échec, se sentant déjà “à part” au plus profond d’eux-mêmes sans savoir vraiment pourquoi.

Le système scolaire public n’a pas été conçu pour s’adapter aux différents modes d’apprentissage des enfants. C’est un modèle binaire de transmission (par un professeur)/ réception (par un élève), ce dernier se trouvant isolé de ses camarades dans le mode d’enseignement. On montre, on explique et ensuite, c’est à l’élève de reproduire et d’assimiler, par la répétition, dans un cadre où chaque initiative personnelle est considérée comme un échec de l’exercice plutôt qu’une proposition constructive.

Les facultés de coopération, d’éthique, de transmission, d’empathie, les qualités d’innovation, de communication, la créativité et l’intelligence émotionnelle sont complètement exclues de cette forme d’apprentissage.

Or, beaucoup d’enfants dits “doués” (chose que l’on mesure encore à l’aide du QI mais qui s’étend au delà d’une intelligence de raisonnement pure) sont aussi généralement hyper-sensibles, empathiques, très attentifs à leur environnement. Ils ont tendance à lire les émotions des autres et à ressentir vivement celles-ci. Ils établissent des connexions entre des éléments et des processus qui semblent a priori distincts. Leur capacité à enregistrer et à utiliser les informations dans un raisonnement vont bien au-delà de ce qui est demandé dans le cadre scolaire. Cette fantastique capacité se retourne aussi contre eux si le contexte ne les stimule pas assez : ils sont nombreux à souffrir de troubles anxieux, voire à s’auto-violenter s’ils s’ennuient et se sentent seuls face à leurs difficultés.

Le mode d’apprentissage des enfants doués est différent, et diffère même d’un enfant doué à un autre. Ils ont besoin de plus de flexibilité, d’un rythme plus soutenu, de plus de nouveauté et d’un accompagnement plus individualisé. Chaque enfant surdoué a une “douance” spécifique. Regrouper plusieurs “surdoués” sur la seule base de leur QI dans une même classe ne donne pas toujours de bons résultats.

Que se passe-t-il alors quand l’enfant doué grandit ?

La plupart du temps, il ne se passe malheureusement rien. Ceux qui ont été “diagnostiqués” (oui, c’est le terme consacré encore aujourd’hui) ont pu avoir la possibilité d’intégrer une école adaptée. En France, les places sont très rare. Il faut s’expatrier si l’on veut pouvoir offrir un enseignement véritablement approprié à un enfant surdoué (aux Etats-Unis, au Royaume-Uni), ou passer par des méthodes pédagogiques dites alternatives comme les écoles Montessori qui vont rarement au-delà du collège. Sauter des classes répond uniquement au besoin de changement de rythme de l’enfant, mais ne comble en aucun cas ses besoins pédagogiques et psychologiques spécifiques. De plus, cela peut accentuer son isolement social dans un système où la progression se fait par l’ancienneté et non pas les facultés.

Beaucoup d’enfants doués non “diagnostiqués” grandissent dans l’ignorance de leur propre spécificité. Ils entrent dans la vie adulte avec plus ou moins de confiance, mais souvent des blessures et des insécurités dues à ce sentiment d’être différent, sans savoir pourquoi, ni en quoi. Certains auront toute leur vie le syndrome de l’imposteur, se sentiront exclus ou jamais à leur place et s’épuiseront à la chercher.

Le plus difficile sera de gérer ce sentiment de décalage, de l’accepter, voire de le revendiquer, tant que le “diagnostic” n’a pas été posé. Une fois que l’on se sait différent, de manière objective et scientifique, il est parfois plus facile de se construire sur des bases plus solides. Beaucoup d’adultes qui font les tests sur le tard changent de voie, reprennent des études, se relancent vers une vie plus fidèle à ce qu’ils sont. Encore faut-il le savoir, ou même s’autoriser à envisager que l’on puisse tout simplement être “doué” !

Les adultes doués dans le monde professionnel

Comme à l’école, beaucoup sont malheureux. Car, comme à l’école, la norme est encore celle de la rigidité, du fonctionnement par “profil”, “métier” ou “compétence”. On considère rarement les potentialités d’une personne, ses aptitudes réelles, ses motivations profondes, sa vision et ce qu’elle peut apporter. Peu confiants, bien des adultes doués ne savent pas se vendre ou refusent de le faire. Ils ont besoin d’une hiérarchie bienveillante pour se sentir épanouis et prendre confiance. Ils ont aussi besoin d’évoluer dans des univers flexibles, ouverts, innovants, aux fonctionnements souples et agiles. Autant dire qu’en France, les opportunités sont encore rare. Les fragilités émotionnelles et identitaires de ces personnes sont de véritables freins à leur épanouissement d’adulte.

Ces personnes constituent 5% de la population. Prendre soin des enfants et des adultes hyper-sensibles et doués n’est pas simplement un luxe. Tant que notre système n’inclura pas ceux qui ont tant à lui apporter, tant que le mal-être de ces derniers les feront passer à côté de leurs vies et de leurs vocations, c’est l’ensemble de la population qui en pâtira. Au delà de la douance, il y a des milliers de spécificités humaines qui font les personnalités de chaque enfant, de chaque adulte, et qui ne sont aujourd’hui ni révélées, ni encouragées à l’école comme au travail. C’est bien plus que 5% de la population qui est concernée par la reconnaissance et la valorisation des spécificités de chacun.


Pour aller plus loin :

FAQ sur l’enfant surdoué :
http://www.douance.org/eipsynt.html

Emission à réécouter “La tête au carré : hypersensibles et doués”
http://www.franceinter.fr/emission-la-tete-au-carre-hypersensibles-et-doues

Quelques ouvrages sur les adultes doués :
Adultes sensibles et doués : trouver sa place au travail et s’épanouir
L’adulte surdoué : apprendre à faire simple quand on est compliqué
Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué
Différence et souffrance de l’adulte surdoué

Témoignages d’adultes surdoués :
http://planetesurdoues.fr/index.php/adultes-surdoues/sites/

Comment savoir si l’on est “doué” ?
Le test de WAIS est celui qui est classiquement proposé par les psychologues aux adultes. Il faut cependant effectuer un entretien clinique approfondi avec un professionnel en complément du test pour obtenir un bilan sérieux. Les tests de QI seuls ne permettent pas d’avoir un résultat complet.

Quelques traits de caractère d’un(e) adulte surdoué(e) :

  • grande mémoire
  • besoin de défi constant
  • exigence très forte envers les autres et soi
  • grande sensibilité, grande compréhension des autres, compassion
  • grande susceptibilité / fragilité / vulnérabilité qui engendre des réactions émotionnelles fortes
  • caractère entier, pas de demi-mesure
  • humour décalé, réparties surprenantes
  • grande curiosité pour une grande variété de choses, qui se déplace de sujets en sujets
  • intensité et implication plus forte que la moyenne dans tout
  • force de concentration, ténacité hors du commun
  • manière particulière de s’exprimer, langage particulier et complexe
  • facilité et intérêt pour les langues étrangères
  • grande imagination
  • capacité à développer une vision, un leadership naturel qui engendre de grandes frustrations si elle ne s’exprime pas
  • grande lucidité, sur le monde et sur soi
  • mal-être dans des postures d’autorité ou de management opérationnel trop spécifique ou routinier
  • grand sens des valeurs morales, intolérance vis à vis de l’injustice
  • somatisations disproportionnées face aux difficultés de la vie
  • parcours hors des sentiers battus, goût pour l’exploration
  • ressentent souvent un ennui profond
  • grande indépendance, préférence pour la solitude si l’environnement social ne correspond pas
  • relations sociales moins socialement homogènes que la moyenne (âges, professions, origines géographiques, etc.)…

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