L’OM et les visiteurs

du soir

Justice / OM / 13 avril 2015 / Olivier-Jourdan Roulot

Pendant des mois, la multiplication des home-jacking avait créé une psychose dans les rangs de l’OM, jusqu’à émouvoir au plus haut sommet de l’Etat et provoquer le départ de stars de l’équipe. Le procès de 5 « visiteurs » vient de s’ouvrir devant la cour d’assises.

De foutus souvenirs. L’histoire qui remonte à la surface, tout le monde voudrait l’oublier à l’Olympique de Marseille. Comme si elle n’avait jamais existé, tant ces évènements extra-sportifs ont perturbé la vie du club : entre janvier 2010 et février 2012, une succession d’agressions violentes met les services de police sur les dents. Pour l’OM, cette série noire est la pire des publicités. Ces attaques répétées ont de quoi effrayer plus d’une recrue potentielle d’une entreprise déjà déclassée sur le plan économique, face aux géants continentaux du football business.

Si dans les travées du Vélodrome et de la Commanderie on préfère aujourd’hui se concentrer sur la fin de saison et préparer la suivante, la cour d’assises des mineurs d’Aix-en-Provence, elle, juge pendant deux semaines sept personnes. Originaires de la Cayolle (un quartier populaire, sur la route de la calanque de Sormiou), cinq membres de cette fine équipe comparaissent pour les agressions intervenues au domicile de trois joueurs au maillot blanc. Face à ces incidents, le club avait du prendre des mesures pour assurer la sécurité de ses salariés-vedettes, organisant des rondes de surveillance autour de leurs lieux de résidence.

Eté 2011. Le 12 juillet, les époux Vitorino Silva, dit Hilton, reçoivent dans leur belle maison de la Pointe Rouge des parents arrivés du Brésil. La soirée se poursuit autour de la piscine, sous le ciel étoilé de Provence. Soudainement, à 23h45, la belle nuit estivale vire au cauchemar. Sans que rien ne l’annonce, ni que personne n’ait le temps de réagir ou comprendre ce qui se joue, les dix convives se retrouvent braqués par des hommes cagoulés et armés de pistolets automatiques.

Les individus, au nombre de six, sont entrés dans la luxueuse demeure en forçant la porte d’entrée, à coups de pieds. Le chien de la maison n’a été d’aucune utilité. En guise de présentation, après avoir fait un pas en direction des intrus, le défenseur de l’OM reçoit un sévère coup de crosse au visage. Son agresseur veut de l’argent, et vite.

Pour montrer sa détermination, l’homme menace de s’en prendre aux trois enfants qui se trouvent dans la maison. La scène d’horreur dure quelques minutes. Le temps d’opérer une véritable razzia, en raflant de l’argent liquide, des bijoux, des montres, des cartes bancaires, des ordinateurs, ainsi que des vêtements et des accessoires de luxe. Un préjudice d’une valeur « approximative de 100 000 euros », comme précisé dans l’ordonnance de mise en accusation de la juge Céline Chiusa.

Pour protéger leur fuite, les agresseurs prendront encore le temps de récupérer les téléphones des occupants de la maison, puis de les balancer à la flotte, dans la piscine et les toilettes. Ils s’empareront aussi du véhicule mis à la disposition des époux Hilton par l’OM — une Megane retrouvée incendiée à 0h45, avenue de Marveyre.

Quelques jours après « l’opération Hilton », les enquêteurs récoltent plusieurs tuyaux concordant leur permettant de cibler plusieurs suspects. Des indicateurs ont soufflé à leurs oreilles le nom de sept hommes habitant la Cayolle, désignés comme ayant participé à l’agression. Ces renseignements anonymes précisent que les bijoux emportés ce soir-là ont été revendus à l’employé d’une supérette du 11ème arrondissement. Et que la même bande n’en serait pas à son coup d’essai. Très vite, les policiers font le rapprochement avec les attaques dont trois coéquipiers d’Hilton été victimes au printemps 2011.

Le 18 mars 2011, dans sa maison de la campagne aixoise, Lucho Gonzales avait reçu une visite imprévue. Le « comandante » avait été sorti muni militari de son lit par quatre braqueurs, qui pointaient un fusil à pompe sur sa tête. Cette fois, les voleurs étaient repartis avec leur butin au volant de la Bentley de l’international argentin.

Jordan et André Ayew poursuivent désormais leur carrière chacun de leur côté

Le 29 mai 2011, c’était au tour du domicile des frères Ayew, à Roquevaire, d’être pris pour cible par des hommes déterminés et menaçants. A 22h35, quand les agresseurs — toujours cagoulés, gantés, armés, au nombre de trois — pénètrent dans la villa, quatre occupants s’y trouvent. Des membres de la famille des fils d’Abedi Pelé, André et Jordan étant absents ce soir-là pour cause de match à Caen.

Après avoir forcé leurs victimes à s’allonger au sol, les avoir attachées avec des menottes en serflex (des colliers en plastique), maltraitées et menacées, les visiteurs fouillent la maison de fond en comble. Le demi-frère aîné des attaquants olympiens, Ibrahim Ayew, joueur de Lierse, en Belgique, essuie des coups. Cette fois, le butin est évalué à 40 000 euros.

Comme chez Hilton, l’équipe repart en emportant la Megane des Ayew, incendiée un peu plus tard, et retrouvée rue François Mauriac, à Saint-Tronc.

Au sein de l’effectif alors dirigé par Didier Deschamps, ces home-jacking du printemps et de l’été 2011 avaient eu un effet dévastateur. Lucho et Hilton n’auront dès lors plus qu’une idée en tête : quitter cette ville où on ne respecte décidément plus les idoles, et se trouver un employeur dans des contrées moins hostiles, pour mettre leur famille en sécurité.

Moins de 20 jours après l’agression à son domicile, le 31 juillet 2011, Hilton officialise son départ pour Montpellier. Pour lui permettre de partir, le club marseillais le libère de sa dernière année de contrat. Dès sa première saison dans l’Hérault, l’ancien joueur de Lens et Bastia décroche un second titre de champion de France, après celui conquis avec Marseille en 2010.

Après le traumatisme de son agression, Lucho Gonzalez, lui, traînera son blues pendant de longs mois, sur et en dehors du terrain. L’Argentin terminera péniblement son séjour marseillais, affichant des performances loin de celles qui avaient permis, à son arrivée, à l’OM de renouer avec le titre de champion de France.

En janvier 2012, devant son insistance, Vincent Labrune acte son départ, pour un retour au FC Porto, son club de cœur — l’occasion de s’offrir deux nouveaux titres de champion du Portugal, au passage.

Sur le moment, si l’OM se félicite de dégraisser sa masse salariale (à 400 000 euros par mois, Lucho était le plus gros salaire de l’effectif), cette langue de bois première choix masque en réalité le bras de fer entre la direction du club et le joueur, qui espérait partir dès l’été 2011. Et, surtout, une opération économique catastrophique à la sortie : sur les 24 millions d’euros déboursés en 2009 pour faire venir le milieu de terrain, le club récupère seulement 2 petits millions au moment de son départ…

Si les enquêteurs avaient pensé leur coller l’agression contre Lucho, les prévenus n’ont à répondre que de celles contre les familles Ayew et Hilton. De quoi passer plusieurs années derrière les barreaux, en cas de condamnation…

L’année dernière, ses mauvais souvenirs derrière lui, Lucho avait a eu ces mots énigmatiques au micro d’une radio qui l’interrogeait sur ses années marseillaises, alors qu’il s’apprêtait à donner une tournure exotique à sa carrière en signant pour un club qatari :

Lucho seul sait à quoi il faisait référence ce jour-là, dans cette interview. Mais sur le moment, l’étonnante concordance de temps avec la fin de l’instruction de la juge Chiusa avait donné à la déclaration du « comandante » une singulière résonance. Surtout que, au même moment, la résidence de Pierre-André Gignac avait à son tour été visitée, sa collection de quads et buggies raflée, avant que, en avril 2014, un mois plus tard, le milieu de terrain Mario Lemina reçoive lui aussi à domicile. La tenue et les attributs des visiteurs ? Cagoules et armes de poing…

Olivier-Jourdan Roulot

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Les éléments à charge

Les chefs d’accusation retenus contre les accusés par le juge d’instruction

Le 10 octobre 2011, cueillis dans leurs lits, les agresseurs sont interpellés au petit matin par les policiers de la BRB (Brigade de répression du banditisme). Tous sont originaires du quartier de la Cayolle, tous sont, à une exception près, membres de fratries nombreuses (jusqu’à 12 frères pour l’un eux) et tous sont déjà connus des services de police pour avoir fait l’objet de condamnations — notamment pour des affaires de stups ou de vol.

Au sujet de l’un des prévenus, l’expert psychologue note dans l’ordonnance de Céline Chiusa que j’ai pu consulter que ce jeune homme « semble dans l’impossibilité de résister aux pulsions qui l’habitent ».

Un extrait de l’ordonnance de mise en accusation…

Dans leurs investigations, en examinant les relevés de téléphonie, les enquêteurs constatent que les portables de plusieurs des suspects sont éteints au moment des agressions, alors que les mêmes avaient échangé des messages, avant et après.

Le soir du 12 juillet, les appareils de deux d’entre eux ont déclenché un signal sur les relais situés à proximité de la résidence de Hilton — un peu plus tard, un portable appartenant à un membre du groupe déclenche le même signal à 0h34 dans la zone où sera retrouvée la Renault incendiée du Brésilien. Les investigations permettront également de verser au dossier des déclenchements des téléphones portables des suspects dans la zone où sont installés les Ayew, les jours précédant l’attaque du 29 mai 2011 — ce qui laisse supposer des repérages, pour lesquels un stadier de l’OM, connaissance de Jordan Ayew, aurait servi à localiser le lieu de résidence des deux attaquants ghanéens.

Autres éléments à charge, dans sa fuite dans la nuit du 12 au 13 juillet, l’équipe a semé des éléments sur sa route. Ainsi d’une cagoule retrouvée par les policiers dans la Megane avenue de Marveyre, qui n’a pas entièrement brûlée, mais aussi d’une paire de lunettes de soleil, abandonnée près du portail d’entrée de la propriété d’Hilton. Les analyses de la police scientifique rattacheront les deux objets oubliés à l’ADN de deux membres de la bande de la Cayolle.

Lors des perquisitions effectuées au moment des interpellations, les policiers avaient saisie des armes, du matériel de parfait petit cambrioleur (cagoules, gants, lampes) et plusieurs effets appartenant aux cambriolés de l’OM, dont un maillot siglé Ayew. Ainsi, cerise sur le gâteau, que des articles de presse consacrés aux agressions contre les joueurs…

Olivier-Jourdan Roulot

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    Olivier-Jourdan Roulot

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    Journaliste entre deux portes, pour regarder de l'autre côté du miroir, en coulisses

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