La guerre du Donbass

est déjà au musée


“Que Dieu vous garde de vous tirer dessus un jour, vous dont les pères et les grands-pères ont écrasé le fascisme.”

A Kiev, j’ai visité le musée de la “Grande guerre patriotique”. Le bâtiment se situe aux pieds de la « Mère-Patrie », qui surplombe la ville du haut de ses 62 mètres (plus 40 de podium). J’ai appris à l’occasion de ma visite que la femme qui a servi de modèle au créateur de cette statue a vraiment existé. Si elle vit encore, j’aimerais bien la rencontrer. Imaginez : quand elle se balade dans Kiev, elle peut admirer son avatar de titane, muni d’une épée et d’un bouclier, depuis quantité de points de vue. Ce doit être assez troublant.

La Mère Russie (en russe : Матушка Россия, Matouchka Rossia ou Россия-Матушка Rossia-Matouchka) est la personnification nationale de la Russie : elle apparaît dans les affiches patriotiques et des statues. Pendant la période soviétique, le terme « Mère patrie » (Родина-Мать, Rodina Mat) était préféré, puisqu’il représentait mieux la multi-ethnicité de l’Union soviétique ; pourtant, il y a une remarquable ressemblance entre la Mère Russie datant d’avant 1917 et le symbole soviétique, particulièrement pendant et après la Grande guerre patriotique, c’est-à-dire la guerre qui s’est déroulée sur le Front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale. (Source Wikipedia.)

Le tout a été inauguré en 1981, à une époque où on voulait encore faire du monumental — mais pas trop quand même : comparée à son homologue de Volgograd, érigée en entre 1959 et 1967, la « Rodina Mat » de Kiev fait un peu riquiqui, et les habitants de la capitale ukrainienne aiment bien la tourner en dérision, comme du reste tous les vestiges de l’ère soviétique. Sur le même site, un “complexe mémoriel” a été mis en place. On y trouve notamment d’imposantes sculptures évoquant les combats et les sacrifices des Ukrainiens entre 1941 et 1945. Premier saut dans le temps un peu abrupt: sur les esplanades sont en outre exposés des engins militaires contemporains saisis par les Ukrainiens et présentés comme des preuves de l’implication de la Russie dans le conflit actuel à l’Est du pays.

Le musée lui-même évoque davantage les années cinquante que les années quatre-vingt, avec son éclairage sommaire et ses étiquettes jaunies. Mais ce qui frappe immédiatement après avoir passé la porte d’entrée, ce sont tous les objets qui ont été installés ici beaucoup plus récemment: parallèlement à une composition intitulée “jour de victoire”, qui renvoie au 9 mai 1945, on trouve les vestes des “Cyborg”, soit les soldats qui se battent aujourd’hui sur un tout autre “front de l’Est”. Initialement, le terme désignait les défenseurs de l’aéroport de Donetsk, considérés comme des robots capables de résister inlassablement aux attaques rebelles. En janvier, l’abandon par l’armée ukrainienne de sa principale position dans cet aéroport a représenté un tournant symbolique dans la guerre.

Le musée est un véritable cabinet de curiosités. Ici , les orgues de Staline — les fameuses roquettes Katioucha utilisées lors de la “Grande guerre patriotique” — , et à l’étage inférieur, une composition dans laquelle on retrouve la veste violette d’une combattante volontaire dans le Donbass.

Des photos de ces “héros” sont exposées, avec, à leurs côtés, des portraits de leurs ancêtres qui ont combattu durant la Seconde guerre mondiale. Le lien entre les deux conflits est ainsi systématisé. La composition est présentée dans le cadre d’une exposition intitulée “Mémoire de la guerre dans l’histoire de ma famille — sauvegarder”. Les Ukrainiens ont été invités à participer en fournissant au musée des photographies, documents, etc, liés à 1941–1945. La partie dédiée aux “Cyborgs” vise à présenter au public “les fils, petits-fils et arrière-petits-fils de ceux qui ont participé à la Seconde Guerre mondiale, et qui défendent aujourd’hui la terre ukrainienne”, détaille la direction du musée sur son site. (Seulement en russe, désolée). L’explication est précédée d’un avertissement prophétique prononcé en 1996 par un vétéran de la guerre, originaire de Lugansk (une région qui se trouve au coeur du conflit actuel): “Que Dieu vous garde de vous tirer dessus un jour, vous dont les pères et les grands-pères ont écrasé le fascisme.”

Dieu fait visiblement la sourde oreille. Depuis plus d’une année, cette guerre, qui continue malgré le cessez-le-feu, déchire les familles et les amitiés, casse les relations sociales. Partout en Ukraine et en Russie, des frères et soeurs, parents et enfants, cousins et cousines ont coupé les ponts à cause du conflit, taxant brutalement ceux qui sont dans l’autre “camp”….de fascistes, justement. Dans la situation actuelle, pas besoin d’attendre que les gens débattent pour que la loi de Godwin se vérifie. On se traite de fascistes et de nazis, Poutine est considéré comme un nouveau Hitler d’un côté, tandis que de l’autre on assimile volontiers les Ukrainiens aux bandéristes. Au milieu, de nombreux civils morflent…

Un peu plus loin, toujours dans le hall d’entrée du musée, sont exposées des photos du conflit, comme dans de nombreux autres lieux de Kiev, notamment la place Maïdan. On peut y voir également un gilet pare-balles estampillé “presse” qui a visiblement été pris pour cible.

Cet après-midi là, les visiteurs ne sont pas nombreux, et je peux me greffer sur un petit groupe comprenant un monsieur norvégien qui s’y connait visiblement en matière d’armée, son guide personnel, et la guide du musée, Tamara. Nous parcourons toutes les salles, en recevant moult explications. Pour moi qui ai visité des musées similaires en Russie, c’est assez troublant d’être dans ce décor 100% soviétique, et d’entendre quelqu’un présenter Staline comme un salaud du même acabit qu’Hitler.

Nous traversons l’exposition. Ici, le monumental tribut que les Ukrainiens ont payé à la guerre (13,5 millions de morts et de disparus, soit un quart de la population, selon les chiffres présentés par le musée), là, les abominations nazies, machine à broyer les os et gants en peau humaine. Tamara, qui doit avoir une trentaine d’années, nous parle de son grand-père, déporté. Quand on passe devant les orgues de Staline, elle nous rappelle que ce même type d’arme est utilisé aujourd’hui par les séparatistes. En traversant la dernière salle comprenant les photos des milliers de disparus, et au centre de laquelle se trouve une immense table dressée en leur honneur, un drôle de bortsch se mélange dans ma tête: Cyborgs, nazis et roquettes Katiouchas en sont les principaux ingrédients. Je me murmure à moi-même: mon Dieu (encore lui!), ce n’est pas possible que ça recommence…

Mais non, rien ne se répète et tout se transforme. Ce sont deux conflits différents, à des époques différentes, avec des logiques différentes. Bien sûr, le besoin des Ukrainiens de se souvenir, d’échanger et de pleurer ensemble les morts d’hier et d’aujourd’hui est compréhensible. Mais pas dans un musée, et encore moins dans un musée d’histoire. C’est une forme d’instrumentalisation.

Tamara, notre précieuse guide, juste à côté de la machine à broyer les os

Avant de partir, je discute encore un peu avec notre guide. Elle me confie à quel point elle se sent blessée — comme la plupart de ses compatriotes — lorsque Poutine évoque la “victoire russe sur le fascisme”, oubliant les immenses sacrifices de la population d’Ukraine. Elle m’explique aussi que l’institution est en train d’être rebaptisée “Musée de la Seconde Guerre mondiale”, dans un souci de neutralité et d’objectivité. Soit. Mais quand je lui demande si elle ne pense pas que qu’inclure des éléments ayant trait au conflit qui se déroule dans le Donbass dans un musée consacré à la Seconde Guerre est une démarche politique, elle balaye ma question d’un haussement d’épaule: “Nous, ce que nous voulons, c’est parler des gens.”

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