La langue la plus simple au monde ?

Hood
Hood
Feb 14, 2017 · 4 min read

Toki Pona. Ces mots, a première vue, ne peuvent rien évoquer en vous, ce qui est, après tout, normal. Ces deux termes, ne sont point des barbarismes étrangers, bousculant les convictions de notre civilisation douillette, mais le nom de la langue éponyme. Comment se fait-il que cette locution saugrenue n’ait jamais atteint vos oreilles ? Car oui, n’en doutons pas, vous êtes familiers avec les principales langues étrangères, au minimum par leur nom, si ce n’est, pour les plus chanceux, par une maîtrise soutenue.

Citons, rapidement, par ordre arbitraire, l’anglais, l’espagnol, le portugais, l’allemand. Continuons par d’autres plus exotiques ou régionales, le créole, le mandarin ou le basque. Ceux, légèrement plus érudits que la moyenne, auront entendu parler de l’espéranto, exemple très similaire au cas d’aujourd’hui, le Toki Pona. Langue, dont affirmons-le avec impétuosité, personne n’aura jamais, ô grand jamais, entendu parler. De quoi s’agit-il au juste ? A l’exemple de son cousin l’espéranto, le Toki Pona est une langue construite. Mais pas comme toutes les autres.

En effet, elle n’est composée que de 14 lettres (5 voyelles, 9 consonnes) et 120 mots n’excédant pas trois syllabes. Son vocabulaire a été volontairement figé par sa créatrice Sonja Lang. Traductrice de profession, polyglotte de passion, elle traverse une dépression lorsque lui vient l’idée de concevoir le Toki Pona. N’arrivant plus à faire le tri dans ses pensées, s’entrechoquant en une multitude de langues diverses, elle décide d’inventer une langue simplifiée, dans l’espoir d’y voir plus clair, de faire le vide. Le résultat escompté atteint, elle met en ligne sa création en 2001. Voila pour l’historique, passons maintenant à la théorie.

L’ interrogation principale, le doute majeur est de savoir si cette langue, si concise, si stricte est capable d’exprimer toutes nos pensées. Comment, avec si peu de mots peut-on évoquer, la réalité du monde actuel, aussi vaste que varié ? Que ce soit un fruit exotique, une obscure pratique sexuelle à des pratiques urbaines émergentes, il y a de quoi s’interroger sur manière dont cette langue s’applique à retranscrire ces réalités.

La solution est simple. Laissez-nous pour cela conter une anecdote, renvoyant aux plus belles joies de l’enfance. Une amie — dont par pudeur nous tairons le nom — racontait un jour cette expérience troublante, ce passage obligée terrifiant de l’école maternelle, où, tout un chacun balbutiant à peine des bribes de phrases incohérentes, se voit demander, par une exquise délicatesse du corps enseignant, la profession de leurs parents.

Notre amie, au langage encore trop limité pour décrire le quotidien d’ingénieur agronome de son père, ne trouva que cette expression charmante : « Mon papa, il travaille avec des vaches par ordinateur ». N’esquissez point de sourire en coin, devant cette réponse maladroite — où l’on notera tout de même la maîtrise d’un vocabulaire technique, pas encore omniprésent en cette fin de siècle — car, le Toki Pona fonctionne précisément de cette manière.

Elle n’a pas été créée pour décrire avec grande acuité le monde environnant, mais pour exprimer ses pensées d’une autre manière, se focalisant sur l’idée principale plus que sur les menus détails, sur la simplicité. Une langue métaphorique, de périphrases, obligeant ses locuteurs à être créatifs.

En fonction de la situation, un même élément pourra être désigné de différentes manières. Prenons un lecteur lambda pour illustrer plus finement le propos. Mettons que ce soit un homme. Nous pouvons aussi bien le désigner en tant que fils, frère, cousin, étudiant, blanc ou noir, toute une myriade de termes pour nommer un seul et même individu.

Maintenant mettons le en Toki Pona, selon un exemple de sa créatrice. Qu’est ce qu’une voiture ? Une des solutions serait de la considérer comme un espace en mouvement. Dans le texte tomo tawa, soit la combinaison de l’idée pièce/maison/immeuble et du verbe aller.

Mais le jour où ce n’est pas seulement la voiture qui vous intéresse, mais plutôt qu’elle vous ait sauvagement renversé et laissé dans un état critique, vous l’évoquerez — si ce n’est avec des noms de volatiles grossiers — par son état d’objet lourd qui fait des dégâts. Soit kiwen utala. Kiwen englobant aussi bien les concepts de pierre/cailloux et de leur dureté intrinsèque, utala évoquant l’idée de conflit, d’attaque, de violence.

Une grande polysémie, permettant une langue en mouvement, en mutation constante, laissant à ses locuteur une liberté d’interprétation. Simple dans son objectif, dans sa grammaire, facile dans son apprentissage, ne nécessitant qu’une trentaine d’heures, le Toki Pona a de quoi charmer.

Une langue point figée, ni fixée par une académie rigide et récalcitrante, une langue dont le but se cache dans son propre nom, Toki la langue, Pona le bien, le simple.


Pour les curieux, désireux d’apprendre le Toki Pona il est possible de se procurer le livre écrit par sa créatrice, ça se passe ici.

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Fondateur de Kaktüm. Architecte.

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