La Nature comme religion

Il y aurait — disent les statisticiens — un lien entre le développement économique et la foi. Plus le niveau de vie d’un pays est élevé, moins ses habitants croient en Dieu. Faut-il y voir la conséquence d’un plus large accès à l’éducation, ou une simple incompatibilité entre lucre et spiritualité? Je crois, pour ma part, que cette déconnection est due aux bâtiments. Aux édifices. Aux tours de verres et de métal qui, toujours plus hautes, détournent le regard des hommes du canevas originel dans lequel se tisse, depuis toujours, leur destin.

Il y a longtemps, par exemple, que les habitants de Mexico ne peuvent plus apprécier les sensuelles courbes volcaniques d’Ixtaccihuatl, la femme endormie à l’horizon dans sa cape blanche, ni la fière allure de son compagnon Popocatépetl, malgré les ronds de fumée que celui-ci s’amuse parfois à exhaler. Un rideau d’urbanité a été tiré sur ce panorama ancestral, devant lequel se sont pourtant prosterné des générations de Tlatoanis, les chefs Aztèques. Désormais, en guise de cimes, il faut se contenter des gratte-ciel de l’avenue Reforma ou du quartier de Santa Fe, où les drapeaux ondoyants des alpinistes ayant vaincu les sommets ont été remplacés par des logos de banques et d’assurances. Alors, dans ce nouveau référentiel cruellement humain, on oublie la nature. Et à force de vivre dans ce décors préfabriqué, sans horizon lointain où reposer les yeux et l’âme, sans ciel étoilé à contempler en guise de cure d’humilité, on finit par se convaincre que le monde est ainsi, et à en adorer le créateur. L’Homme ; lui-même.

Ne nous y trompons pas : dans l’extension des villes et de leurs réseaux de connections, c’est bien une bataille des Dieux qui se déroule. Dès qu’une dalle de béton est coulée, c’est un pan de création primitive qui disparait. Et les constellations perdent de leur éclat chaque fois qu’un lampadaire est érigé. L’Homme qui construit par-dessus la Nature, c’est un graffiti sur une toile de maître. Irrespectueuses dégradations que d’assécher les lacs de l’ancienne Tenochtitlan pour y placer d’hideux périphériques de béton, de cimenter la mangrove pour y faire pousser des complexes touristiques, d’épiler la forêt Amazonienne, substituant un embrouillamini génial de vie végétale et animale par d’abominables et simplistes étendues agricoles.

Mais la Nature est bien loin d’abdiquer face à cet énergumène qu’elle a vu naitre, et qui semble avoir oublié comme il aimait à se réfugier en ses branches quand il ne tenait pas encore debout. Elle fait face avec la sagesse des anciens dont l’âge se calcule en milliards d’années, et avec la patience de qui a l’éternité devant soi. C’est ainsi qu’elle a reconquis Tikal, l’ancienne capitale des Mayas, recouvrant de mousse et de fougères les pyramides d’une Cité qui s’était crue, elle aussi, le temps d’un instant, centre de l’univers. La citadelle de Chan Chan, et les sanctuaires des antiques civilisations Moches et Chimús, les cités de Tiahuanaco, Teotihuacan, Kuélap : tout a été repris, lentement mais surement, par le sable et les racines. Parfois, cependant, les méthodes de reconquête sont plus violentes, et le temps d’un tremblement de terre, d’une inondation, d’une éruption volcanique, elle rappelle aux hominidés leur petitesse et leur insignifiance.

Mais, même lors de ces catastrophes, ces moments de vulnérabilité, l’Homme continue sa fuite vers l’avant, son repli sur lui-même, en cherchant refuge auprès de divinités qu’il a créé à son image (la théorie inverse est souvent mise en avant mais manque cruellement de preuves pour le moment). Oubliés les Dieux de la pluie, du tonnerre, du vent, du soleil ou de la lune. Rangés aux oubliettes les Chaac, Tlaloc, Taranis, Eole, Râ ou Tsukuyomi, intercesseurs auprès des éléments dont on savait lire les présages dans la forme des nuages et le vol des oiseaux. Comment continuer à adorer ces vieilles idoles surannées quand la fange qui servait à sculpter leurs figures a été recouverte de goudron? En s’éloignant de la nature on perd de vue les croyances qui y sont rattachées, et de nouveaux dogmes anthropocentriques sont ourdis dans les villes et s’étendent en leur sein.

Pourtant, aussi magistrale que soit la voute de la chapelle Sixtine, son enchantement est dérisoire en comparaison de celui du véritable plafond aux astres lumineux épinglés dans l’éther, qu’elle obstrue et qu’elle parodie. De même, la blancheur des murs et des dalles du parvis de la mosquée de Sheikh Zayed n’atteindra jamais la pureté éclatante d’un tapis de neige fraiche. Et les pyramides d’Egypte auraient pu être cinq ou dix fois plus hautes qu’elles n’en resteraient pas moins dérisoires en proportions face à l’immensité sablonneuse du désert dans lequel elles sont plantées. Je n’ai jamais compris pourquoi les religieux s’acharnent à faire construire ces lieux de culte, qui rabaissent leurs divinités à l’échelle des hommes, quand il n’y a de preuve plus éclatante de leur puissance que l’infinité et l’intemporalité de la nature. Quelle sagesse, donc, celle des druides Celtes, qui utilisaient en guise de cathédrale un bon vieux chêne centenaire. Pourquoi confiner le divin à l’étroitesse d’un temple, même si les murs de celui-ci sont couverts d’or, quand il suffit d’ancrer les pieds à la terre et d’ouvrir grands les poumons et les bras pour entrer en communion avec lui.

Certes, l’édification de ces lieux d’extase transcende l’homme, à travers son art, qui y expose la quintessence de son savoir-faire, mais il n’y a pas d’enjolivure, aussi fine soit-elle, qui vaille la perfection d’une coquille de gastéropode, pas de mandala qui approche la beauté de la structure d’un flocon de neige, pas de vitrail que le soleil ne fasse briller plus vivement que les délicates ailes d’un papillon. Qui veut rendre hommage au créateur doit embrasser son œuvre, qui ne se trouve ni dans les églises, ni dans les synagogues, ni dans les mosquées — ce sont des choses d’hommes — mais dans la nature.

Chatouiller les élévations attenantes au mont Fitzroy, en Patagonie, et songer qu’il n’est que modeste sentinelle de l’énorme contingent de pics de la Cordillère des Andes. Approcher le débit furieux des chutes d’Iguaçu et ressentir en chair propre la terreur de la blatte prisonnière du bac à douche. S’immerger de pureté jusqu’ à la ceinture dans les eaux turquoises des Caraïbes, quelque part entre Tulum et Barranquilla, à n’en plus savoir où commence le ciel. Aller respirer l’Oxygène à sa source, en pleine forêt Amazonienne. N’est-ce pas là l’interaction la plus réelle, la plus palpable, la plus directe qui puisse être avec toute éventuelle forme d’entité supérieure? Existe-t-il religion plus accessible et universelle?

La nature apporte à chacun les réponses dont il a besoin, sans interprète ni intermédiaire. Elle délivre ses messages directement dans les cœurs, de façon personnalisée. Un sommet enneigé a autant de significations qu’il a d’observateurs. Il peut éveiller quelque ambition secrète ou, à l’inverse, ramener sur le chemin de la modestie, déchainer l’imagination, apaiser l’âme, réveiller des peurs oubliées. Pas besoin d’être un génie trempé pour expérimenter cette sensation de clairvoyance procurée par le contact avec les éléments. Comme une photographie n’existe pour l’œil humain qu’à partir du moment où la lumière est retransmise sur pellicule, la nature semble faire office de révélateur des idées et des sentiments. Faites l’expérience : prenez une pensée et promenez-là au bord d’une rivière, à la lisière d’un bois, grimpez avec elle une colline envahie de bruyère et sentez comme elle prend vie, s’affute, s’amenuise, se développe, se transforme ou se meurt. C’est Dieu qui vous chuchote à l’oreille.

Telle est ma profession de foi : la Nature comme religion, les animaux en tant que prophètes, une balade solitaire en montagne en guise de pèlerinage, et le chant des oiseaux pour seule litanie.