La “post-vérité”, “lémédia”, le fact-checking et Donald Trump

Blame it on the media. C’est devenu un classique : si Donald Trump a remporté l’élection américaine, déjouant les prévisions, c’est forcément un peu, voire beaucoup la faute des médias. Des médias américains en premier lieu, bien entendu, mais aussi un peu tous les médias mondiaux.

Depuis quelques jours, on me sollicite pas mal, parmi d’autres, pour répondre à ces questions : “Est-ce l’échec du fact-checking ? Est-on à l’ère de la post-réalité ? Que faire ? » etc. Et puis, en arrière-plan, la question de notre utilité même, à nous autres les « vérificateurs ». Profitant d’une journée sacrifiée à soigner une belle bronchite hivernale, je vais donc tâcher, sinon de répondre, du moins de nuancer un peu tout cela.

1. Des médias, pas un “lémédia”

La première chose qu’il faudrait qu’on règle, une fois pour toutes, c’est celle-ci : « lémédia » ça n’existe pas. Je travaille pour un média (site et journal) d’information qui s’appelle Le Monde, et mon travail n’a pas grand chose à voir avec celui d’un chroniqueur sportif sur une télévision. Il n’a pas plus à voir avec celui d’un journaliste spécialisé dans un magazine d’information culturelle, ou d’un éditorialiste multicartes, par exemple. Nous sommes DES médias, différents, avec des centres d’intérêt, des méthodes, et surtout des publics qui ne sont pas les mêmes.

Dire « lémédia », c’est dire qu’ARTE c’est pareil que Sud Radio, que Lesjours.fr ou Le Chasseur Français racontent la même chose, que l’actualité sociale est présentée de manière identique dans l’Humanité et dans Valeurs Actuelles. C’est inventer une sorte d’objet unique, “lémédia”, qui aurait un avis unique sur tout, qui déciderait, collectivement, de mettre en avant tel ou tel aspect de l’actualité.

Qu’on s’entende : je ne nie pas une seconde, pour les observer de très près, les effets d’entraînement, de consensus, de “bulle”, d’emballement médiatiques, c’est à dire plusieurs médias différents qui reprennent les mêmes choses ou partagent le même avis. Mais analyser “lémédia” comme un tout unique, c’est se priver de la possibilité d’en comprendre les logiques internes. Nous sommes des médias, différents dans la forme comme dans le fond, et nous parlons à des publics. Pluriels.

Journalisme, clickbait et propagande

L’expression “lémédia” est d’autant plus réductrice que la pluralité de l’information, souhait des démocrates du monde entier, n’a jamais été aussi grande qu’aujourd’hui. On a beaucoup évoqué à l’occasion de cette élection les “filter bubbles”, ces “bulles de filtre” provoquées par les réseaux sociaux et particulièrement Facebook : si je commence à “liker” des pages pro-Trump, l’algorithme m’en proposera d’autres, et je finirai par n’avoir que cela dans ma “timeline”.

Ce phénomène, qui finit par poser question y compris aux opérateurs de ces réseaux sociaux — qui se rendent compte un peu tard qu’ils a des conséquences — a pourtant été largement salué : C’est, au sens propre, la fameuse révolution de l’information : j’ai accès, depuis mon téléphone ou mon ordinateur, aux sources que je souhaite et à des centaines de contenus sur n’importe quelle actualité, triées pour moi par de puissants algorithmes. Nous n’avons jamais été aussi “bien” informés, jamais eu autant de canaux, de voix différentes pour le faire.

Mais cette nouvelle économie informationnelle a fait émerger de nouveaux acteurs. L’attention d’un internaute sur-sollicité est la nouvelle valeur centrale, à la fois des médias traditionnels, qui font de l’information, mais aussi de ces nouveaux tycoons de l’économie de l’attention que sont les sites de “clickbait” ; et d’une flopée d’idéologues qui ont compris avant les autres le profit à tirer de cette économie nouvelle.

Dans ce que le public appelle “lémédia” aujourd’hui coexistent plusieurs professions. Sur le web, on peut distinguer deux, si ce n’est trois acteurs professionnels de l’information. Les premiers font du journalisme, qui, avant toute chose, est une méthode professionnelle : pour écrire une information, on la vérifie, on croise plusieurs sources, etc. Cette pratique reste de mise dans les médias “anciens” et leurs déclinaisons numériques, ainsi que dans de nouveaux acteurs qui se situent dans le champ du journalisme.

Mais les sites de “clickbait”, eux, ne font plus de journalisme. Ils en conservent l’aspect, mais font en réalité de la reprise de contenus, recopiant ce qu’ils lisent ailleurs, sans vérification ni ajout autre que de forme. Le rédacteur qui reprend un article le fait pour son impact émotionnel : si c’est drôle, triste, si cela donne envie de s’indigner, alors cela a des chances d’être cliqué et partagé.

Dans ce flou entre journalisme et rédaction de contenus sont venus s’engouffrer un troisième type d’acteurs. Ils s’appellent notamment Breitbart ou FdeSouche, et ils ont inventé un hybride entre reprise de contenus et journalisme, le tout fortement teinté d’idéologie. Il s’agit en général de reprendre des contenus venus d’ailleurs et souvent de la presse “traditionnelle”, pour mieux les reformuler, les additionner, les sélectionner afin de faire passer un message idéologique. Qu’importe, là-dedans, le vrai ou le faux, tant que le contenu provoque indignation ou colère.

Et, il faudra s’y faire, à l’heure de l’indifférenciation des contenus sur les réseaux sociaux, ces nouveaux acteurs comptent, et compteront de plus en plus. Le PDG de Breitbart est d’ailleurs devenu un conseiller influent de M. Trump.

Hate the media, be the media

Une maxime américaine (qu’on doit au chanteur des Dead Kennedys, apprends-je) disait “don’t hate the media, be the media”. Ne haïssez pas “lémédia”, devenez-en un”. On assiste aujourd’hui à quelque chose qui tient plus du “hate the media, be the media” : chacun, depuis son profil Twitter ou Facebook, est devenu un média, capable de relayer, de partager de l’information. Et chacun est, souvent, persuadé qu’il le fait tout aussi bien qu’un de ces “lémédia” aux innombrables travers, sinon mieux.

Il est devenu assez convenu de détester “lémédia” et donc “léjournalistes”, tout aussi essentialisés. Menteurs, suiveurs, angélistes ou alarmistes, coupés des réalités, complices des puissants, choisissez votre qualificatif. Cette détestation est largement entretenue, notamment dans le champ politique. Et pour cause : nous sommes une médiation, un filtre entre le politique et ses électeurs. Lui veut leur parler sans ce filtre.

Poussée à l’extrême, cette logique a été théorisée, notamment par quelques penseurs d’extrême-droite. C’est le concept même de “réinformation” : faire détester les journalistes pour les court-circuiter et produire ses propres informations. Cette “réinfosphère” excelle à produire des contenus militants qui ont l’apparence du journalisme : titre, chapo, accroche, travaillés pour provoquer du clic, et pour passer la barrière très lâche de Google News ou Facebook, où ils apparaissent aux côtés de contenus journalistiques.

Vu de la “bulle filtrante” des journalistes, des décideurs, des “bien pensants”, ces nouveaux acteurs et leurs contenus bien souvent mensongers, sinon délirants, paraissent ridicules. L’élection de Trump, après le Brexit, montre que ce n’est pas le cas. Au-delà de leur audience croissante, le combat qu’ils mènent est culturel : c’est une bataille de l’agenda, de l’attention portée aux thèmes qu’ils veulent mettre en avant. Et une bataille de la crédibilité, où il faut tuer le peu qu’il reste aux médias “bien pensants”.

La vérification n’a jamais été un remède miracle à la démagogie

Venons-en à mon coeur de métier, celui de la vérification. Cette campagne a été marquée par les tombereaux de mensonges proférés par M. Trump à tout propos. Mensonges généralement relevés par les “grands médias” évoqués plus haut. Sans que cela ne change grand chose à l’issue du scrutin.

Que des politiques mentent est tout sauf nouveau. Ce qui l’est, c’est plutôt le fait que des médias le remarquent et le pointent. Mais là encore, attention à la bulle filtrante : qui vérifie ? En réalité quelques grands médias, et quelques acteurs universitaires ou citoyens. Et surtout qui tient compte de cette vérification ? Malheureusement, pas grand monde.

C’est un phénomène que nous connaissons bien en France : M. Sarkozy — au hasard — continue ainsi de répéter inlassablement des mensonges déjà pointés comme tels de nombreuses fois. Car cela n’a aucune conséquence. La plupart des journalistes qui l’interrogeront par la suite ne relèveront pas qu’il se trompe. Le public de ses meetings encore moins. Pourquoi, dès lors, s’ennuyer à se corriger ?

Durant sa campagne, M. Trump a promis de faire payer au Mexique le coût de son fameux “mur” le long de la frontière. A peine élu, il a fait savoir que ce n’était pas une réelle promesse. Même chose avec l’Obamacare, qu’il devrait conserver en partie après avoir maintes fois promis de la supprimer. Durant la campagne du Brexit, le camp du “leave” a longuement évoqué les 500 millions de livres qu’un départ d’Europe allait rapporter au Royaume-Uni chaque semaine, avant d’admettre dès le lendemain de l’élection que c’était faux.

Bref, les politiques mentent, embellissent, s’arrangent avec la réalité, font des propositions qu’ils savent inapplicables. C’est le jeu. Et nous, les “vérificateurs”, et plus largement les journalistes, nous essayons d’expliquer en quoi ils mentent, exagèrent, affabulent. Mais encore faut-il que nous soyons lus, que ces explications soient relayées au public susceptible de croire les mensonges, et pas seulement a celui qui, étant déjà opposé au menteur, est ravi de lire un article confirmant son opinion.

Et encore faut-il, surtout, que nous soyons crus : C’est un autre paradoxe, sans doute, que d’attendre de médias largement vilipendés qu’ils soient massivement influents auprès du plus grand nombre quant à la vérification de propos.

Tout se passe comme si on attendait d’une pratique, le fact-checking, si longtemps dénigrée au sein même de la profession journalistique, qu’elle devienne une arme absolue. Elle ne l’est pas, loin de là. Une élection n’est pas un concours de vérité, c’est un choix. Et nombreux sont ceux qui voteront pour un menteur patenté s’ils estiment que son adversaire sera pire. Faut-il pour autant se passer de vérification ?

Reprendre la bataille de la confiance

Le tableau est plutôt sombre. Reste peut-être à l’éclairer un peu : il existe, de plus en plus, une demande pour une information de qualité, vérifiée, recoupée, sourcée. La vérification, le “fact-checking”, le “hoax-busting”, trouvent un public croissant, et enthousiaste.

Les “bulles filtrantes” ont en un sens toujours existé : Au XIXe, on n’avait pas le même point de vue sur l’affaire Dreyfus selon que l’on lisait L’Aurore ou La Croix ; dans les années 1970, on ne traitait pas des Khmers rouges cambodgiens de la même manière dans Libération ou dans Le Figaro. Il est faux de croire qu’il a existé dans un passé quelconque un “âge d’or” de l’info, où nos sociétés, éclairées par une information unanimement sérieuse et de qualité, faisaient des choix collectifs rationnels.

La surabondance d’informations, de contenus, qu’offre le web n’a pas à se discuter : elle est un fait, qui nous dépasse et qu’on ne pourrait endiguer, à supposer qu’on le souhaite. On ne reviendra pas à l’ORTF. On s’épargnera le cliché de “l’ubérisation” de l’information, mais force est de constater que nous, “médias institutionnels”, en avons définitivement perdu l’exclusivité, qu’il s’agisse de sa production ou de sa diffusion. Pour autant, il ne saurait être question de censurer, de bloquer, d’empêcher d’accéder ou de reconstruire des monopoles informationnels. “Lémédia”, au sens des médias traditionnels, sont désormais une voix parmi d’autres, c’est un fait. Il leur appartient d’être une voix qui est écoutée.

Le journalisme, pour détesté qu’il soit, est une pratique, un savoir-faire, une méthode, des processus pour garantir une information de qualité, vérifiée, pesée, basée sur des faits. C’est en repartant de cette méthode, en offrant une information de qualité, qui explique, vérifie, met en perspective, donne les faits, raconte le monde dans sa complexité, que nous pouvons nous distinguer des autres voix, au moins auprès d’un public soucieux d’être bien informé. Il nous restera à le rendre aussi large que possible.