La psychothérapie de groupe à l’heure du digital, c’est maintenant!

Ou une petite histoire du langage

La psychothérapie par l’écriture vous connaissez?

Non?

Pourtant, ce n’est pas très nouveau comme méthode…

Enfin, en réalité, ce n’est pas vraiment une méthode… Et pourtant…

Il est vraiment difficile d’échapper à tous ces petits et grands succès éditoriaux décrivant point par point, en les numérotant, la dernière méthode trendy pour perdre du poids dans la tête. Ça a l’air si simple aujourd’hui d’écrire ce qui te passe par la tête, et de cliquer sur le bouton “partager”. Preuve en est le nombre exponentiel de blogs personnels relatant par le menu les misères existentielles d’êtres humains s’appelant volontiers M. ou Mme Toutlemonde.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai une tendance assez automatique à squeezer toutes les communications qui commencent par “Comment j’ai…” ou “Pourquoi je …” ou “Cinq (ou sept) choses que je…”. Mais à force d’en voir sur le fil d’actualité de Medium par exemple, et de constater que les médias traditionnels s’en font volontiers le relais dès lors que la viralité de la com est enregistrée, je m’en suis d’abord trouvée franchement très agacée. Puis, je me suis dit que s’agacer ne change rien au fait que ça existe, et si ça existe, cela veut sûrement dire quelque chose. Me voilà donc partie à la recherche d’explications sur ce petit phénomène. En déroulant le fil de mes neurones bizarrement connectés, j’en suis arrivée à me dire que décidément je ne comprendrais jamais rien aux gens mais que ce n’était pas bien grave… Quoique…

Un de mes professeurs et pédopsychiatre de profession aimait à nous raconter des histoires au lieu de nous faire cours. Ce sont les meilleures leçons que je n’ai jamais reçues. Il nous disait:

Nous sommes tous de grands névrosés. Il y en a de plus grands que d’autres, mais tant que nous le restons raisonnablement, alors nous ne sommes pas malades. Nous sommes justes normalement névrosés. La névrose, c’est la santé.

Ce genre d’explication te fait un peu mal à la tête quand tu es étudiant parce que tu t’attends à ce que la limite de la pathologie soit un peu plus clairement établie par un grand ponte. Et puis finalement, tu te mets à comprendre que tout se tient grâce au mot raisonnablement. Grâce à lui, je commence à comprendre pourquoi tant de gens ressentent le besoin de “s’auto-psychothérapeutiser” en public.

Homo nevrosis banalus se débrouille assez bien, depuis pas mal de générations, pour se décharger de ses émotions et pensées embarrassantes. Le moyen le plus commun reste encore d’engueuler son frère, son voisin, son patron, son enfant, son mari … épouse, concubine, partenaire sexuel... Comme celui qui se fait engueuler sait pertinemment qu’il fait partie de la même espèce de névrosé, il ne se démonte pas trop et se rattrape en se déchargeant à son tour. Un partout, la balle au centre. Tutti va bene!

Homo nevrosis banalus est un petit génie. Il a inventé le langage, la parole, puis l’écriture. Waouh! C’est quand même un sacré balaise! C’est qu’il est raffiné le gaillard!

Homo sapiens sapiens commence à être fatigué de ces bagarres perpétuelles qui nuisent à la cohésion du groupe. Alors, il passe son temps à tenter de contenir l’émotion et déploie des stratégies pour la garder bien enfouie. Mais il est toujours rattrapé par sa névrose, mot inventé pour dire “conflits incessants entre joie, plaisir, satisfaction,enthousiasme et peurs, angoisses, insatisfactions, frustrations, colères”. Au lieu de se taper dessus les uns sur les autres à coup de gourdin, Sapiens, dans sa grande sagesse, se met à expérimenter autre chose. A la place des coups, il utilise les cris, les rythmes et les danses, la musique et les images, les mots, puis les phrases. Grâce à ce nouveau medium, cette autre interface, Homo sapiens sapiens se réconcilie avec son côté névrosé. Il peut toujours sortir de lui même. Il exprime toujours son intérieur, il le sort, il s’en libère, il se soulage. Mais ça fait moins mal. Enfin… c’est ce qu’il croit… Disons que son corps s’en porte mieux, rapport aux hématomes, fractures, plaies purulentes…etc... Il invente la première couche psychothérapeutique. Sa puissance est certes à portée limitée, étant donné la difficulté à maintenir la paix et la concorde dans le vaste monde, mais c’est quand même quelque chose…

Comment diable a-t’il pu réussir ce tour de force?
Serait-ce donc l’ oeuvre du diable, insufflant le malin dans la bouche de l’innocent, l’aliénant dans sa tour infernale que l’on appellerait Babel?

Comme il est vraiment extraordinaire dans sa tête, Homo nevrosis banalus comprend que le corps vivant à côté de lui a, lui aussi, des émotions dont il doit plus ou moins impérieusement se décharger. Ils ont exactement le même besoin, ils font la même chose. Aussitôt, il imagine qu’ils sont pareils, que l’intérieur de l’un ressemble à peu de chose près à l’intérieur de l’autre.

Concomitamment, Homo sapiens sapiens exploite plus finement un héritage de longue date. S’il a compris depuis longtemps que les objets qui l’entourent existent même quand il ne les perçoit pas, il se dit maintenant qu’il peut très bien faire semblant qu’ils existent. Il se met à jouer à faire semblant. Il les dessine, il les mime, il les évoque par des bruits qui deviennent des sons articulés puis des mots parlés. Et, alors ça change tout.

Ces drôles d’animaux, fragiles de constitution, conscients que l’interaction sociale est une nécessité vitale, se mettent mystérieusement d’accord les uns les autres pour qu’advienne une interface qui les relie, les connecte dans ce qu’il y a de plus commun entre eux. Ils forment des groupes stables. Ils utilisent les mêmes gestes et les mêmes mots. Ils se mettent à élaborer des structures de phrases et des codes sociaux qui leur permettent d’être de plus en plus précis dans ce qu’ils veulent communiquer. Ils construisent un entre-deux, un code que chacun peut reconnaître et apprendre. Ils construisent du lien et en même temps du sens. Ils s’appellent alors des sociétés et des cultures.

Homo nevrosis banalus est bien content d’avoir inventé une telle merveille parce que le langage lui sert pour tout! Il s’en sert pour réaménager son petit intérieur et aussi pour arranger sa vie avec les autres et aussi pour s’installer au mieux dans le grand Wild Wild World. Il lui sert à communiquer. Il lui sert à se représenter le monde et les autres. Il lui sert à découvrir, à connaître et à apprendre. Il lui sert à exprimer ses émotions et même à en faire le sujet de sa pensée. Mieux encore, il lui sert à inventer et à propager des histoires, des contes, des mythes et des légendes. Rien de tel pour fédérer les individus et renforcer la cohésion de la société! Il lui sert même à propager la bonne parole, à édifier des églises, des dogmes et des religions. J’avoue que la hiérarchie de ces concepts est sujet à discussion, mais la langue m’oblige à choisir un ordre pour les mots, alors je ne vais pas trop m’attarder sur ce sujet houleux par les temps qui courent.

Son génie ne s’arrête pas là. Son désir de communication ne s’arrête pas au présent. Il veut laisser des traces… Il en arrive à construire le code arbitraire ultime qui dépasse tout, qui englobe tout: l’écriture. L’idée de société et de culture peut alors s’étendre dans l’espace et le temps, dans le présent, le passé et le futur.

C’est assez époustouflant, quand on s’intéresse au développement de l’enfant jusqu’à l’âge adulte, d’observer que cette histoire se répète de générations en générations, en suivant le même cheminement emprunté par des millénaires d’évolution, mais condensés à l’échelle d’une vie humaine.

Tout ça pour quoi? A cause du mot raisonnablement. Homo nevrosis banalus ne tient sa survie, sa santé mentale et physique, que s’il parvient à maintenir sa névrose dans l’ordre du raisonnable. Raisonnable, pour qui? Pour lui et aussi pour les autres, pardi! Il n’a pas trop le choix, le pauvre! Quand il est tout seul, il s’ennuie tellement qu’il se laisse mourir.

Mais ça semble drôlement compliqué! Il va lui en falloir des couches de psychothérapie, des enveloppes de remaniement, de self-protection et d’auto-réparation tout au long de sa vie. Du coup, Homo nevrosis banalus, encore appelé CURATOR, est pas mal inventif, question gestion de sa névrose.

Déni, dépression, addictions, adhérence, hyperactivité, délire, apathie, isolement, violence, tocs, onychophagie, conduites sexuelles compulsives, stéréotypies, amnésie …

Et aussi spiritualité, engagement social et politique, humour, peinture, sculpture, sport, tricot, broderie et macramé, musique, danse, apéro en terrasse, poésie, théâtre, passion pour les animaux, cinéma, littérature ….

Les gens sont formidables!

Homo nevrosis banalus, ne pouvant échapper à sa dépendance à son groupe social, doit en plus inventer une couche psychothérapeutique supplémentaire que les sociologues ont appelée conformisme, accompagnée de sa tendance inverse et tout autant curatrice, l’anti-conformisme. Comme l’idée de raisonnable est aussi affaire de contexte, d’époque, de culture, il va de soi que les symptômes du conformisme et de l’anti-conformisme sont très …mouvants.

Quoiqu’il en soit, ce sera toujours au nom d’un certain franchissement d’une certaine limite du raisonnable que la société jugera les individus qui la composent comme acceptables ou pas. Ce que décide la société, ça peut me désespérer comme m’enthousiasmer, mais j’ai l’impression que, dans mon petit coin, je n’y peux pas grand chose. Est-ce pour autant que je n’ai rien à en dire? Sûrement pas!

Ce qui me réjouit vraiment dans la notion de raisonnablement névrosé, c’est qu’au fond, elle est le ressort le plus fondamental de la fameuse créativité de l’être humain. Quel formidable moteur pour inventer!

Créativité? Celui qui n’a pas entendu parler du besoin de retrouver de la créativité ces temps-ci, qu’il se dénonce!

Bon… Conformisme n’a pas l’air de rimer vraiment avec créativité, non?

Qu’est aujourd’hui, en 2016, Homo nevrosis banalus, héritier, porteur et dépositaire de millions d’années d’évolution du vivant? Homo nevrosis banalus, version 2.0. Il est sacrément fortiche, le p’tit gars!

Son désir de communication ne s’arrête pas là… Il veut laisser des traces… interconnectées, stockables ad vitam aeternam, et data-isables… Il invente le code arbitraire encore plus ultime avec des 0 et des 1. Il retricote un autre langage, qui n’est pas parlé celui-là, juste écrit… Tout comme il a essaimé la technologie du biface, il veut utiliser ce nouveau langage pour penser et essaimer de nouveaux outils utiles à tous…

A ce moment de mon histoire, je me permets une élipse spatio-temporelle car le comment du pourquoi de l’essor de l’âge du numérique serait une autre histoire…

Et nous voilà tous, ou presque, avec nos ordi, nos smartphones, nos tablettes et nos applications préférées,

Et nous voilà à nous enthousiasmer ou nous désespérer de cette nouvelle ère de la vie sociale qu’il va nous falloir vivre…

Babel est morte, vive Babel!

La réalité se démultiplie. Le virtuel devient une réalité. Le digital crée une projection réelle de la réalité de l’homme, qui est elle même une reconstruction de ses perceptions du réel. Le numérique invente un langage dans le langage dans le langage, et la planète entière devient une méta-communauté. Le Wild Wild World tient sur un écran, l’abstraction se lie à la dématérialisation, l’interconnexion s’apparie avec la solitude. La mise en abîme de la mise en abîme est tellement époustouflante et pétrifiante que plus grand monde n’y comprend quelque chose. HOMO SAPIENS SAPIENS dans toute sa splendeur névrotique…

Nous voilà tous aspirés dans la tour infernale du langage universel informatique, numérique et digital?
Serait-ce encore et toujours l’oeuvre du Malin, infatigable opiniâtre pour nous jeter dans l’abîme du langage universel et nous pousser à nous complaire dans l’illusion de notre toute-puissance? Allons-nous à nouveau encourir la punition divine et être disséminés aux quatre vents? Allons-nous finalement rester incapables de nous comprendre les uns les autres, pour nous empêcher de nous ériger à la place de Dieu?

Oh! Oh! Oh! Détends-toi un peu mon p’tit gars! Digital ne veut pas dire le doigt divin!

La création d’Adam par Michel-Ange, détail du plafond de la Chapelle Sixtine (1511)

Universel, vraiment? A l’échelle de l’univers de la Terre, alors! Petite planète perdue au milieu du cosmos dont l’étendue ne cesse de grandir. J’entends même dire que des télescopes, sondes spatiales et dispositifs d’enregistrement d’ondes gravitationnelles nous donnent à voir le cosmos de plus en plus loin… RE-LA-TI-VISE!

Je me sens franchement dubitative quand on me parle de la révolution numérique comme si elle allait tous nous sauver ou au contraire nous mener à notre propre perte. Et si on s’efforçait de garder un peu les pieds sur terre!

La révolution n’est jamais qu’un retour au point de départ!

Les cyber-créatifs de l’entrepreneuriat digital, les web-designers du futur interconnecté, les start-upeurs de l’innovation, les jolies blondes community managers, les ingénieurs ingénieux de l’intelligence artificielle veulent juste faire du business.

Grands névrosés nous sommes, grands névrosés nous resterons. Regardez, si ce n’est déjà fait, la géniale série Mad Men. Elle donne un éclairage très pertinent sur l’avènement de l’économie massifiée par la publicité, parce qu’elle nous montre bien comme cela répondait à un besoin de psychothérapie collective. Cette époque est derrière nous, ou presque. Nous sommes en train de la quitter. Nous avons besoin d’une autre psychothérapie collective, qui panse nos conflits névrotiques d’aujourd’hui, nous, homo nevrosis banalus version 2.0, perdus, minuscules mais fourmillants au milieu du grand Wild Wild World. Bien sûr qu’il va falloir chasser le vent publicitaire. Bien sûr qu’il va falloir redonner du contenu, du lien, du sens. Les businessmen qui seront mega successfull demain sont sans doute ceux qui comprennent cela aujourd’hui.

Mais, mon petit doigt s’agite, je dodeline de la tête avec un petit sourire en coin. Oh! Oh! Du contenu, du lien, du sens… Moi, je crois bien que ça ne va pas être simple, ça! Ça va être compliqué de faire du lien, du sens et du business de masse… On dirait bien que les businessmen de demain vont devoir changer de modèle de développement, et qu’ils vont avoir besoin de créatifs…

Que fait aujourd’hui, en 2016, Homo nevrosis banalus? Il écrit sur Medium, WordPress and so on. Il écrit ses petites histoires, il témoigne de ces petites et grandes réflexions, il écrit pour réfléchir à ses projets. Qu’est-ce que cela prouve? Qu’Homo nevrosis banalus est définitivement aliéné. Oui, aliéné au langage, et je trouve que c’est vraiment une sacrée bonne nouvelle.

Il n’y a pas besoin d’avoir peur et de se recroqueviller derrière des murs de protection qui ne sont que poussière. Il n’y a pas besoin non plus de fantasmer un nouveau monde merveilleux où la terre toute entière serait peuplée d’êtres humains augmentés baignant dans le bonheur, se likant les uns les autres.

Babel n’a jamais existé! Babel n’existera jamais!

Je ne me souviens plus du nom du fameux philosophe qui disait “Tout est dans tout, la boucle est bouclée”. Je pense que ça devait être ma grand-mère.

Allez! Continuons à nous raconter nos vies et nos emmerdes, nos grandes résolutions et leçons de vie sur Medium, ou ailleurs dans la vaste toile d’araignée mondiale. Continuons à utiliser les nouveaux outils cybernétiques pour sortir petit à petit de ces dernières décennies de dépression individualiste, où la seule question qui occupait nos esprits était la culpabilité d’être bien à l’aise dans nos chaumières et comment on allait faire pour y rester. Je jubile quand je me dis qu’on va peut-être enfin enterrer les années 80–90, pourvoyeuses d’escroqueries thérapeutiques juteuses par des ultra-grands névrosés qui se proposent de devenir votre coach en développement personnel.

Allez! Entrons dans cette ère de psychothérapie de groupe qui ressemble à un grand n’importe quoi foutraque, où chacun peut dire quelque chose et trouver quelqu’un qui l’écoute sur la place publique, réelle et virtuelle. Il est définitivement urgent d’ouvrir nos yeux et nos oreilles. Essayons même de créer des communautés, commissions, publications où des énergies se rencontreront. Oui, on peut se dire qu’il se passe quelque chose!

Mais la psychothérapie de groupe est un exercice périlleux. Quand on vous dit “Alcooliques Anonymes”, vous avez un peu envie de rigoler, non? Entre ceux qui vont disent “suivez-moi je sais comment il faut faire” et ceux qui vous disent “débrouille-toi, n’attends rien des autres, tu n’as qu’à suivre ton chemin”, vous trouvez que ça vous aide à réfléchir? Moi qui suis un soignant qui se demande chaque jour comment on fait pour soigner, je ne peux pas croire que ce serait aussi simple que ça. La psychothérapie de groupe peut être un grand bol d’énergie, et un soufflet qui se dégonfle aussitôt sorti du four. J’avoue que je ne me sens pas vraiment capable de dire comment et pourquoi ça pourrait marcher. Je me dis seulement que l’énergie qu’on développe pour rester des névrosés, sans devenir des fous, ne dépend ni uniquement de soi, ni uniquement des autres.

Est-ce qu’on ne pourrait pas réfléchir plus sereinement à nos projections sur l’avenir si on commençait par regarder notre névrose et s’en amuser…

Et si nous pouvions ne pas nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, de grands névrosés, doués de raison…

Vous avez été jusqu’au bout de ce billet, vous avez droit à une maxime gratuite, à vous répéter chaque matin (Merci Mr Coué).

La névrose, c’est la santé. La névrose, c’est la santé…

J’espère juste que dans le tas de raisonnablement névrosés que nous sommes, il y en aura qui seront plus créatifs que d’autres…

Qui vivra verra… (Ça aussi, c’est de ma grand-mère, RIP)

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