La réalité virtuelle ou le fantasme de la technologie qui nous sépare

Cette image a fait le tour du monde, et la raison est assez simple à comprendre : c’est une part de science fiction qui devient réelle, sous nos yeux ébahis. Comme cela a été souligné maintes fois nous regardons cette image à travers de nombreuses références fictionnelles cultivant l’impression de déjà-vu que celle-ci nous procure.

Vous trouverez des analyses très pertinentes de cette image ici ou , mais ce qui va nous intéresser particulièrement n’est ni l’expression ravie de Mark Zukerberg (nous y reviendrons) ni le fait que la salle soit remplie d’hommes blancs (nous y reviendrons aussi). Ce qui va nous intéresser ici est le sous-texte de l’image : l’idée simple qu’un casque de réalité virtuelle nous coupe de la réalité physique, et ce que cela implique. En effet, nous voyons là une salle remplie de personnes regardant dans la même direction et pourtant voyant — potentiellement — toutes quelque chose de totalement différent. Je ne parle pas ici d’interprétation mais bien de vision, et il y a là 200 personnes, assises les unes à côté des autres sans se voir. Ensemble sans l’être vraiment.

La VR est une frontière parce qu’elle nous permet d’échanger une part de vision contre une autre. C’est une frontière qui prends la forme d’un heaume pour les chevaliers des temps modernes (tiens donc, encore des hommes blancs). Une frontière qui semble se dresser entre l’homme et le monde physique, et plus grave encore, qui semble se dresser entre les hommes. Décuplé par le nombre de tête perdues dans l’autre réalité, le sentiment de frontière séparant les hommes est ici à son paroxysme.

Pourtant cela est-il vraiment propre à la réalité virtuelle ? Comment ne pas comparer ces hommes casqués à ces liseurs de journaux des années 50. La question se pose : la technologie sépare-t-elle les hommes ? Certaines voix s’élèvent pour affirmer qu’elles nous séparent, d’autres défendent qu’il n’en n’est rien (vous aurez noté que dans ce débat Mark Zuckerberg et son sourire satisfait plaident bien évidemment pour la seconde proposition, persuadé que la VR est l’avenir de Facebook).

Quoi que l’on puisse en penser, la technologie ne possède que les intentions de ceux qui la conçoivent. Et accuser la technologie de séparer les hommes revient surtout à cultiver un fantasme ancestral. Et pour cela rien n’est à ce jour plus fort que l’image renvoyée par la réalité virtuelle et ses utilisateurs coupés du monde physique. Dans l’un des commentaires les plus likés sous la photo de Barcelone partagée sur Facebook, son auteur explique qu’il ne souhaite pas vivre dans un monde comme celui-ci, un monde dans lequel il n’aurait plus la possibilité de toucher ou sentir une fleur qui éclos (entre autres sensations). Ce qui est exprimé ici est un bon exemple du discours inquiet que l’on croise de plus en plus : la réalité virtuelle se substituerait peu à peu à la réalité physique — en d’autres termes — le monde virtuel viendrait remplacer le monde physique. C’est le fantasme que porte cette image.

Sans doute cette peur de perdre notre monde est une peur de perdre notre existence, existence que nous vivons aujourd’hui à travers la réalité physique. Et sans doute ces hommes enfermés dans un autre monde que celui que nous partageons représentent le symbole de l’individualisme grandissant de nos sociétés. La critique est nécessaire, pour autant il ne faut pas juger la réalité virtuelle trop vite ! La VR — comme toute technologie — n’est que le résultat de ce que nous en faisons. Nous nous sommes approprié les technologies avec lesquelles nous vivons et si cette technologie a un avenir, celui-ci passera par l’appropriation de chacun. En temps que concepteur comme en temps qu’utilisateur, les formes et les usages de la VR restent à inventer…

Pour conclure, ce fantasme de la technologie qui nous sépare est une manière de mettre une distance entre soit et la technologie. “Regardez comme ce futur à l’air horrible !” Et si la meilleur manière d’appréhender la réalité virtuelle — comme d’appréhender notre futur — ne serait pas de se l’approprier ?