Le souffle coupé

Fiction librement inspirée de l’histoire de Madison Holleran.

Par S. Bitton

Prologue

Mon nom est Madison et pendant longtemps l’échec m’est apparu comme une expérience étrangère, un monde réservé à d’autres. Pourtant, je n’ai pas su vivre les trois jours qui ont précédés ma mort.

Chapitre 1: “J-2”

1.

L’heure est tardive et je m’éclipse dans la nuit épaisse. A mesure que je m’éloigne, j’entends s’effacer derrière moi la musique et les cris animaux de mes amis déjà bien éméchés. Des compagnons de misère serait sans doute plus juste. Mais ne croyez pas que je suis malheureuse, oubliez ce que je viens de dire, j’exagère. Je suis globalement heureuse. Heureuse de manière générale.

Je marche lentement sur un petit chemin de terre, bordé d’arbres bas, qui s’enfonce dans la campagne anglaise. Dans ce pays la frontière entre la ville et la campagne est ténue; mais tout pourtant a un goût d’urbain, comme si la nature se faisait timide, résignée à l’insulte quotidienne de notre indifférence. Je me dis qu’il ne reste de la campagne anglaise que la carte postale nostalgique des Pride and Prejudice ou autres productions honnêtes, respectueuses et policées de la vénérée BBC.

Je pense à Marc Darcy, celui de Colin Firth, l’antithèse de ma perception du sex appeal. Mon père et ses amis de jeunesse, je le sais parce que j’ai vu les albums photos qui trainent à la maison, ne devaient pour plaire obéir qu’à un seul critère, celui de la virilité. Or nous savons que construire cette qualité là requiert peu d’efforts. Faire le fier, le naïf parfois, lancer quelques remarques machos puis se fendre de rire dans une demi-excuse; c’est ainsi que mon père avait gagné le coeur de ma mère. Des temps plus simples.

Aujourd’hui un homme doit être beau et performant sexuellement. Ne le plaignez pas, l’homme a toujours le beau rôle, sauf qu’il lui faut maintenant le jouer. La virilité moderne passe par le rasoir, les crèmes, les lotions et la salle de gym puante où, avec une application surprenante, l’homme sculpte sa figure sous l’égide d’un dieu grec nourri aux protéines synthétiques en dessous duquel est écrit en lettres bariolées: “Your body is a temple. Zeus Fitness — 24/7 — Monday to Saturday”.

Alors que des images de beaux éphèbes traversent mon esprit j’arrive au bout du chemin, à l’orée d’un petit bois qui donne, je le sais, sur la ville de Gloucester, ancien fleuron de l’industrie anglaise mais qui aujourd’hui n’est pas un endroit sûr pour une étudiante à une heure avancée de la nuit. Alors je m’arrête, m’assois sur un petit banc de bois grossièrement taillé, et j’écoute le silence en pensant que je suis décidément un cliché vivant. Une telle pensée gâte ma solitude, qui jusque là m’avait offerte une évasion nécessaire.

2.

La semaine dernière j’ai couchée avec un garçon qui correspond assez bien à la description que je viens de vous donner. Sur le moment j’étais heureuse, qui ne le serait pas bercée par la chorégraphie assurée auquel il s’est livré sur mon corps jeune et ferme. Mais le lendemain matin, dans la précipitation gênée qu’était la sienne à quitter ma chambre, il m’avait laissé son odeur, musquée puis légèrement acide, qui m’avait irritée sans que je ne sache vraiment pourquoi. Quelques heures plus tard je recevais le message-type de cette situation sociale donnée: “that was fun we should do it again sometimes, x”. L’énoncé affirmatif dans sa forme pure. Le fameux garçon je l’ai croisé ce matin devant ma salle de cours, il m’a lancé un regard, un sourire honnête aux lèvres, a donné un coup de menton voulant dire “je te connais toi”, puis s’est retourné.

On dit que toutes les femmes sont complexées par leur corps. Mais on ne dit pas que ces fameuses insécurités que les magazines féminins “abhorrent” pour proposer dans leurs pages les produits qui les corrigent, n’ont, pour la plupart, rien à voir avec la séduction. N’importe quelle femme peut s’attirer une part des attentions intarissables qu’ont pour elles le sexe opposé; l’insécurité prend ses racines ailleurs. La phrase de Jay Mclerney me revient: “I think men talk to women so they can sleep with them and women sleep with men so they can talk to them”. Bien tourné; moi je couche pour coucher et je parle pour parler; parfois les deux se recoupent. Toujours ou presque, je me sens seule.

Comme je suis plutôt jolie (on pourrait me considérer franchement belle si la concurrence n’était pas si rude), tous les hommes se sentent prêts à coucher avec moi. Ils veulent savoir ce que je cache derrière les petits hauts qui dévoilent mon nombril, laissant à découvert la peau allant du bas des seins à la bordure délavée de mes shorts en jeans vintage, achetés dans une grande surface de Gloucester pendant la période des soldes. L’élégance naturelle de mon visage, hérité de ma mère française, parisienne de son état, contraste avec la légère vulgarité que j’applique à donner à mes tenues; de là je tire mon charme et à la fin de l’envoi, sans faute, je touche.

3.

Il vous sera difficile de me comprendre. Vous chercherez dans ces pages les raisons de mon geste, mais vous ne parviendrez pas réellement à me cerner. Au mieux vous sentirez que je n’étais pas quelqu’un de mauvais; au pire vous mépriserez ma banalité, mes problèmes au goût trop prononcé de privilège.

Cela s’explique simplement. Je ne rentre dans aucune catégorie préétablie. Non pas que je présente une originalité particulière; je ressemble de près comme de loin à des centaines de milliers de jeunes femmes, avec peut-être un supplément d’esprit, c’est que j’aime à croire.

Mais les faiseurs de société, les journalistes, les chercheurs, les hommes politiques, n’ont pas encore eu le temps (ou la capacité) de nous catégoriser proprement. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Aucun critère n’a été jugé assez tenace pour rendre justice au mystère fade des jeunes femmes d’aujourd’hui pour qui l’ont produit chaque jour des centaines de romans et de films mais dont aucun ne capture réellement notre essence. Je recherche mon essence, en quelque lieu qu’elle soit et en quelque forme qu’elle se présente. Voici la dernière requête de mon espoir fatigué.

Ce soir je n’ai rien ingurgité, rien sniffé non plus. Enfin j’ai fumé un joint avec Elena mais ça ne compte pas vraiment. En temps normal, je prends quelque chose de fort avant une soirée sinon c’est l’ennui. Au risque de vous décevoir nos drogues ne sont pas bien dangereuses. Elles sont devenues banales. L’éducation a fonctionné; nous avons pris conscience de leurs ravages potentiels, alors comme pour le reste nous calculons, prévoyons, nous embarquons pour des voyages spirituels régis par des règles strictes et des précautions essentielles. Un trip dure entre 6 à 8 heures. Une dose de LSD le samedi soir, de quoi avoir le dimanche pour récupérer avant les cours du lundi matin. “Un dernier joint et ça me laisse 7 heures de sommeil”, c’est plus que d’habitude. Si Jimi Hendrix nous voyait. Le pauvre bougre ne possédait pas d’avantage de réponses mais il avait l’audace de ne pas poser la question.

L’envie de la révolte se heurte à la conscience de ce que nous avons à y perdre.

Je me vois comme une sorte d’Orphée. La parabole raconte que l’amour est le seul coupable; que sa force supérieure, contraignante et nécessaire, ne laisse pas au héros le choix de se retourner vers sa belle Eurydice, et de rejoindre ainsi les rangs des victimes tragiques de l’espiègle destin. Le drame, le grand. Moi je crois qu’Orphée s’est retourné parce qu’il le pouvait. Voilà ce que nous faisons de mieux, braver l’ordre du monde. La colère des dieux nous importe peu car notre révolte est juvénile, et l’enfant n’a pas de dieu seulement des maîtres.

Excusez mes tribulations philosophiques, elles sont mon seul testament. J’aurais voulu vous parler du futur, du monde que je veux pour mon frère et ma soeur, et pour leurs enfants à eux. Je ne peux pas vous parler d’avenir parce que dans quelques jours je me donnerai la mort. “Se donner la mort”, comme si la mort était une petite folie que l’on s’accorde, un cadeau égoïste.

Chapitre 2: “J-1”

Le lendemain. Après ma ballade nocturne j’ai rebroussé chemin jusqu’à la maison où la fête battait son plein. J’ai dormi dans la chambre de mon amie Anna parce qu’il était trop tard pour prendre le bus jusque chez moi. Et je voulais éviter la tentation d’Adam et ses yeux clairs auxquels il m’eût été difficile de résister. De toute façon je le vois dans quelques heures, tout s’arrange!

À 19h30 il vient me chercher. C’est tôt, mais il est anglais et c’est comme ça ici. Il a l’air un peu tendu, je trouve ça plutôt attendrissant. C’est une autre chose qu’on ne vous dit pas à propos des hommes les plus beaux; ce sont souvent aussi les plus doux. Ils n’ont pas subi les humiliations auxquelles le commun des adolescents pubères sont sujets. Alors Adam a confiance en lui et lorsqu’il est avec une femme qui lui plaît il s’autorise à montrer que son coeur bât légèrement plus fort qu’à l’accoutumée.

Il m’emmène au “Bistrot du Gers” parce qu’il connait mes origines françaises. Un garçon m’y a déjà emmené, pour la même raison. La nourriture est délicieuse, et il me dévore des yeux, alors je ne lui en tiens pas rigueur.

Il me raconte qu’il a gagné le prix de jeune entrepreneur de l’année 2014 pour son idée de distributeurs de produits issus du commerce équitable vendus à bas coût grâce au sponsoring d’entreprises soucieuses d’améliorer leur image. Je le félicite, c’est une très bonne idée. Il me demande si je suis impliquée dans une association, alors je lui parle de l’athlétisme, ma passion depuis toute petite. Le 3000 mètre steeple plus précisément. Je vante l’esprit d’appartenance à une équipe, que je relie habilement à son expérience de l’entrepreunariat. Je tais la difficulté des entrainements et la pression constante exercée par les coaches. Autant l’image de la sportive est attirante autant la réalité peu glamour de la préparation physique ne me gagnera pas les faveurs d’Adam.

C’est qu’il me donne du fil à retordre. Plusieurs fois il laisse retomber la conversation et son esprit semble vagabonder. Je conclus que c’est de ma faute, que je ne suis pas aussi spéciale que je le pense. Mais quelques secondes plus tard il me regarde à nouveau, et je ne peux m’empêcher de croire que sa seule beauté est une garantie dont je suis l’unique détentrice. Avoir un bel homme à ses côtés représente un avantage non négligeable dans la lutte pour une vie heureuse.

Je sais que beaucoup ne pensent pas comme moi, qu’ils ont mûris et ont appris à prendre l’existence avec la perspective qu’elle exige. Je leur trouve une tristesse infinie. Sauf que je ne suis personne et cela m’effraie.

Chapitre 3: “Jour J”

1.

J’aime mon père, je l’adore. Il me fait rire comme personne. Personne ne me fait plus vraiment rire. Chaque année nous prenons sa spacieuse Range Rover et conduisons jusqu’à Londres pour assister à Wimbledon. Il nous trouve toujours de très bons sièges dans une catégorie de prix inférieure; ça ne change pas grand chose à la qualité du match. L’année dernière alors que les joueurs entamaient le 5ème et dernier set sous un soleil écrasant je lui ai demandé:
- Tu crois que j’aurais pu être joueuse de tennis professionnelle?
- J’en suis absolument certain, m’a-t-il répondu.
Sur le moment j’avais pris ça comme un reproche. Ou comme une absence d’empathie; il m’avait semblé qu’être capable de perfection me condamnait à ne plus produire aucune attente chez mes parents. J’enviais ceux sachant échouer, parce qu’ils avaient trouvé le moyen de se faire entendre.

Je ne vous ai pas dit comment s’est terminé le rencard avec Adam. C’était hier soir. Il m’a embrassé devant ma porte et m’a souhaité une bonne nuit, en me promettant de m’appeler dès que possible pour un rematch. “Il est assez exceptionnel ce garçon”, j’ai pensé.

Cette après-midi je me suis rendue à Kenington, le village sans ennui où la plupart des étudiants ont élu domicile. Je suis allée acheter des cadeaux pour mon père, ma mère, ma grande soeur et mon petit frère, un chacun. Ne voulant pas commettre de faute de goût je me suis appliquée dans mes choix; ce serait après tout la dernière chose que je ferais pour eux. Avec le même soin j’ai sélectionné un papier granulé de qualité supérieure ainsi qu’un stylo noir de calligraphie. Jusque dans ma mort il faut que je fasse les choses à la perfection.

2.

Je prends une photo de la place du village où des guirlandes de Noël ont été placées de manière à former un entrelacs merveilleux de lumières jaunes et rouges. J’y ajoute un filtre Nostalgia et la post sur ma page Instagram; quelques secondes plus tard l’image reçoit un like. C’est Evey, ma meilleure amie. Elle pense que j’ai un oeil pour la photographie.

Quand je décolle enfin ma tête du téléphone je suis déjà sur le trottoir du pub en face de la place. Une voix familière parvient de l’une des tables du vieil établissement. C’est Joshua Girdman, l’ancien entraineur de l’équipe de football féminin de mon lycée, qui se lève et s’approche de moi. J’avais un véritable talent et il a toujours regretté ma préférence pour la course.
- Madison, comment tu vas, ça fait un bout de temps hein?
Avant même que je ne puisse répondre il s’exclame, un peu plus fort qu’il ne semble l’avoir souhaité:
- Tu sais qu’on a toujours une place dans l’équipe si tu décide de transférer…!
Je sais par ma mère qu’il est maintenant entraineur à l’université de Birmingham; et lui a dû entendre de la bouche de mes coaches d’athlétisme que je n’étais pas vraiment épanouie ici, peut-être même que j’avais formulé le désir de transférer d’université.
- Oui oui, merci M. Girdman.
- Appelle moi Josh, enfin!
- Oui Josh, c’est gentil je vais y réfléchir.
Il aperçoit alors mes bras chargés de sacs de toutes tailles.
- Tu fais déjà tes emplettes de Noël? Ça me fait penser qu’il faut toujours que je trouve quelque chose pour ma femme, t’as pas une idée.
- Euh, oui. Enfin, non j’ai pas d’idée. Au revoir M.Girdman.

Il m’adresse un dernier sourire confus, bien que généreux.

3.

Lorsque j’arrive quelques minutes plus tard devant l’imposant immeuble, je prends directement les escaliers de service du parking. Je connais l’endroit mais je ne l’ai pas choisi pour une raison particulière.

Concentrée sur l’effort de monter les hautes marches de béton, je ne pense à rien, surtout pas à l’arrêt imminent de mon existence. Arrivée en haut, mes sacs toujours en mains, je me penche au dessus de la rambarde et regarde le sol, dur, froid, qui s’étend neuf étages plus bas. D’un geste qui pourrait paraître grave mais que je veux seulement appliqué je forme une petite pile avec la lettre et les cadeaux destinés à ma famille, celui pour mon père en haut, bien en évidence.

Je recule alors de plusieurs pas, de manière à prendre assez d’élan pour franchir la barrière, qui parait plus haute maintenant que je considère l’effort à venir. Les conseils de mon coach me reviennent: “Projette-toi dans ce qu’il y a derrière la haie, alors seulement tu pourras la passer. T’as les jambes ma petite, c’est le mental qu’il faut que tu renforces.”

Alors je pense à ce qu’il y a de l’autre côté de l’obstacle, le vide, le rien, le repos enfin. J’entame ma course, allongeant mes foulées à mesure que j’approche, et pour la dernière fois j’effectue un saut parfait, fruit d’années d’entrainement intensifs, laissant la rambarde immuable filer sous mes jambes tendues à l’extrême.

A la mémoire de Madison Holleran et tous ceux qui n’ont pas trouvés leur souffle dans ce monde-ci.