Les ricochets, ou le bonheur d’être un Homme

J’ai vu ce robot ouvrir la porte et marcher dans la neige mieux qu’un humain sous l’emprise de l’alcool ne le fait. J’ai pris peur. Je l’ai observé reçevoir un coup dans le dos et se relever sans se plaindre (Oui, ce robot a un dos! Et des bras, et des jambes, et une tête, puisque l’homme imbus de lui-même n’a pas songé qu’il puisse y avoir meilleure forme que la sienne). Je me suis demandé combien de temps devrait s’écouler avant que l’un d’entre eux ne riposte et ne brandisse ses poings métalliques vers l’auteur d’une telle bousculade. J’ai imaginé ce robot armé. J’ai imaginé des robots policiers. Des robots militaires. Des robots miliciens à la solde des entreprises les ayant développés. Des trafiquants de robots. Des robots auxquels on aurait enseigné, à travers des lignes de code, la dévotion à la patrie ou l’extrémisme religieux.

Je me suis dit qu’ils finiraient bien, suite à un algorithme mal conçu ou à un acte de piratage, par se retourner contre leurs créateurs. Je me suis représenté la Dernière Guerre Mondiale, celle des humains contre les machines. J’ai pensé qu’alors -et alors seulement — se produirait le miracle tant attendu : l’espèce humaine unie et soudée dans son intégralité, sans considération de couleur de peau, de classe sociale, de nationalité, de religion ou de sexe. J’ai vu une ultime bataille, belle et touchante, où banquiers et ouvriers mourraient main dans la main, où catholiques et musulmans formeraient une seule mare de leur sang, où Israéliens et Palestiniens pointeraient leurs armes dans la même direction. J’ai vu ces hommes et ces femmes, habitués à se haïr, se regarder droit dans les yeux à l’heure de leur dernier souffle et penser: “ce que nous aurions pu..”. Et l’humanité touchant la grâce de la fraternité universelle juste avant de succomber — tout comme elle a vécu — par la guerre. L’apothéose dans l’apocalypse.

Alors, je me suis imaginé un monde sans les hommes. Et je n’ai ressenti aucune tristesse. Je me suis dit que les robots ne sauraient être pires que leurs prédécesseurs de chair et d’os ; qu’ils n’auraient aucun intérêt à exterminer les animaux, à se torturer entre semblables, à polluer les cours d’eau, à raser les forêts. Je me suis figuré des océans pleins de vie, et des ours et des loups en bordure de Paris. Une cohabitation pacifique et harmonieuse entre nature et automates, débarrassés du trop imparfait être humain qui leur avait servi de trait d’union.

Puis j’ai pensé, encore, à ce robot ouvrant la porte et marchant dans la neige. Et j’ai compris. J’ai compris le bonheur d’être un Homme. Car à quoi bon marcher dans la neige si l’idée d’en lancer une boule à la tête du premier venu ne s’impose pas comme une évidence? Je me suis imaginé, de nouveau, un monde sans les hommes et j’ai ressenti, cette fois-ci, une peine profonde. Car les nuages perdront leur raison d’être le jour où il n’y aura plus d’yeux ni d’imaginations pour y chercher des figures. Et pourquoi la pluie continuerait-elle à tomber sachant qu’il n’y a plus d’âme capable d’en ressentir de la mélancolie? Je me suis représenté le gâchis des caféiers proliférant dans les sous-bois des zones tropicales sans que plus jamais on en extirpe l’essence, sans que plus jamais on en hume l’arôme. J’ai eu la vision d’un robot déambulant entre les cerisiers au printemps, incapable d’éprouver la moindre joie à l’idée de l’été qui s’annonce, pas fichu de s’arrêter quelques secondes pour apprécier le chant des oiseaux. J’ai saisi, alors, le bonheur d’être un Homme : cette capacité innée à faire le lien entre la surface plate d’un lac et les galets qui reposent en ses bords.