Le Brésil, un pays d'homophobes ?

Un spot publicitaire montrant des couples homosexuels suscite de la haine et montre une face peu connue des Brésiliens


Dans la plupart des pays occidentaux, la “fête des amoureux” est célébrée le 14 février, le jour de Saint Valentin. Au Brésil, c’est le 12 juin, veille du jour de Saint Antoine, considéré comme le saint protecteur des mariages. Cette année, la marque de cosmétiques moyenne gamme ‘O Boticário’ a diffusé un spot publicitaire de 30 secondes sur lequel apparemment chaque Brésilien a son avis. Le spot montre 4 hommes et 4 femmes qui achètent chez O Boticário le cadeau à offrir à leur amoureux. Le détail : il s’agit de deux couples formés par un homme et une femme, un couple d’hommes homosexuels et un couple de lesbiennes. Au moment où ils se rencontrent, ils se tiennent dans les bras. Rien de choquant. Juste une adaptation (tardive) de la publicité à la société d’aujourd’hui. Une opinion qui n’est pas partagée par des milliers de Brésiliens, qui ont utilisé tous les canaux de communication imaginables pour exprimer leur haine. Avant de parler des réactions et ce qu’elles disent sur la société brésilienne, je vous invite à regarder la vidéo ci-dessous.

Le spot publicitaire d'O Boticário : l’entreprise n’a pas reculé face à la polémique.

Le télévangéliste Silas Malafaia — l’un des pasteurs néo-pentecôtistes les plus influents au Brésil, a incité au boycott de la marque. Il dit : “La famille est quelque chose de millénaire (…) J’ai le droit de préserver le mâle et la femelle — c’est l’histoire de la civilisation. Je dis à O Boticário d’aller vendre ses parfums aux gays !”. Malafaia a même comparé l’homosexualité à la pédophilie... Sur YouTube, la vidéo a suscité plus de 170.000 commentaires hostiles (contre 290.000 favorables). Une internaute a déclaré, en utilisant un artifice classique des racistes et/ou homophobes : “Je n’ai aucun préjugé, j’espère même qu’ils trouvent le droit chemin. Mais une entreprise de la taille d’O Boticário ne peut pas faire ça”. Après des dizaines de réclamations, le Conseil national de réglementation de la publicité (le Conar — jeu de mots involontaire mais peut-être approprié) a annoncé que le spot est “en cours d’analyse”. Une interdiction de diffusion prouverait à l’évidence que le Brésil est un pays qui vit dans le passé.

La ”contre-réaction”

Face à la polémique, O Boticário n’a pas reculé et a diffusé un communiqué de presse, que je publie dans son intégralité :

L’argument de la campagne “Les couples”, diffusée sur la TNT depuis le 24 mai, consiste à traiter avec respect les différentes formes d’amour — indépendamment des questions d’âge, de couleur, de genre ou d’orientation sexuelle. O Boticário réaffirme son soutien à la tolérance et respecte la diversité.

Dans une réaction plein d’humour, certaines ONG liées aux questions LGBT ont aussi organisé un boycott d’autres marques qui soutiennent les droits des homosexuels. Cet “appel” a été diffusé à travers un tumblr. Parmi les marques présentées, quelques-unes sont très chères aux Brésiliens : Facebook, Dell, McDonald’s, KLM, Ben&Jerry’s, Tiffany&Co, Microsoft… Même la Mairie de Maceió, la capitale de l’état d’Alagoas y est présente.

Un problème enraciné

Malheureusement, l’intolérance n’est pas limitée à une petite partie de la population. Le Brésil est l’un des pays les plus homophobes au monde. Bien que les couples homosexuels puissent se marier et même adopter des enfants, ils sont encore quotidiennement victimes de discrimination. Dans quelques cercles — classe moyenne, classe moyenne-supérieure, elle est plutôt tacite. Selon un sondage publié en mai, une entreprise brésilienne sur cinq n'embaucheraient pas un homosexuel pour devenir cadre. Un autre sondage, daté du mois d’avril, montre que 40% des homosexuels sur le marché du travail ont déjà souffert de la discrimination et qu’un homosexuel sur quatre choisit son métier en fonction du “risque perçu de discrimination”. Les métiers liés à l’éducation sont les plus évités. Qu’en 2015 une personne oriente sa carrière par la peur, cela dit beaucoup sur la société que nous sommes en train de construire…

Au-delà des démonstrations implicites d’homophobie, il y en a d’autres beaucoup moins subtiles. Toutes les 28 heures, un membre de la communauté LGBT est assassiné au Brésil. La plupart de ces crimes est perpétrée avec de la cruauté. Un exemple : en septembre dernier, un transexuel a été jeté d’une voiture en mouvement. Un autre : en 2010, un adolescent de 14 ans a été torturé et assassiné parce qu’il était gay. Raison pour laquelle, rien qu’en 2012, 338 autres personnes ont perdu la vie. Les forces de l’ordre ont identifié et condamné les responsables de 89 de ces cas. Les chiffres sont pourtant très imprécis, car le sujet n’est pas du tout une priorité de l’État. Ce dernier fait très peu d’efforts pour identifier les crimes dont la motivation est l’orientation sexuelle des victimes. Les statistiques se perdent parmi les nombreux cas d’agression ou assassinat.

L'étudiant André Baliera, de l'Université de São Paulo, a été agressé en sortant d'un salle de sport parce qu'il est homosexuel. (Photo : William Cardoso, Agência Estado)

Les politiques publiques ne sont pas au rendez-vous

La différence entre le traitement des crimes homophobes et des crimes frappant d’autres minorités est évidente. Les démonstrations de racisme, quelle que soit leur forme, sont des crimes imprescriptibles. Par ailleurs, l’accusé demeure en prison jusqu’à la fin du procès. L’homophobie et le discours de haine motivé par l’orientation sexuelle ne sont pourtant pas caractérisés ainsi. Tandis qu’une agression motivé par la discrimination raciale est punie de façon beaucoup plus sévère, celle motivé par l’homophobie est considérée par l’Etat comme n’importe quelle autre. Récemment, le Parlement a eu l’occasion de changer cette réalité.

Le projet de loi numéro 122, présenté en 2006 qualifiait les crimes contre les homosexuels. Approuvée par la Chambre des députés en 2013, la proposition a été classée au Sénat après les cris stridents des députés évangéliques néo-pentecôtistes et catholiques. Silas Malafaia — toujours lui — a réunit 1 million de signatures sur une pétition contre le projet présentée à celui qui présidait alors le Sénat. De leur côté, les parlementaires religieux menaçaient de ne pas voter le budget fédéral et de créer une commission d’enquête sur un ministre du gouvernement de Dilma Rousseff impliqué dans une affaire de corruption. Les sénateurs (dans la coalition du gouvernement pour la plupart) n’ont pas tardé à décider le classement sans suite.

La diminution des cas d’homophobie au Brésil passe par la répression plus sévère des crimes ayant ce motif. Toutefois, l’État doit s’impliquer dans la lutte contre les discriminations au sein de l’enseignement public. Une tentative maladroite a eu lieu pendant le premier mandat de la présidente Dilma Rousseff. Une série de vidéos et de bandes-dessinées a été élaborée par le Ministère de l’éducation. Le contenu a été perçu par les secteurs les plus conservateurs comme un prosélytisme en faveur de l’homosexualité. Résultat : après une autre menace de ne plus rien voter au sein du Parlement, les députés religieux ont réussi à annuler la diffusion du matériel.

Qu’ils le veuillent ou pas, ces groupes de la société doivent comprendre que les homosexuels sont autant citoyens qu’eux — et doivent être protégés en tant que tels. La société brésilienne ne peut plus être aussi intolérante. Une ambiance où un spot montrant deux hommes et deux femmes en se tenant dans les bras génère des démonstrations de haine ne peut pas être considérée comme “normale” ou “naturelle”, pour utiliser les termes des homophobes. Les sauvages qui agressent les homosexuels sont une minorité certes, mais la société brésilienne en est complice dans son intégralité.

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