Le paradoxe UBER


La confiance aveugle dans le High Tech est-elle un populisme ? UBER est-il une invention du passé malgré son avant-garde revendiquée ? Le populisme semble avoir revêtu un habit 2.0. L’ubérisation semble être basée sur un concept ancien : l’anarchie. Quel est donc ce nouveau modèle de société ? Une alternative est-elle possible ?


Le monde va mal c’est bien connu, Wall Street[1] a cependant connu 7 ans de croissance sans interruption. Ces deux situations cohabitent bel et bien. Les paradoxes de notre société ne semblent plus étonner personne, l’abondance côtoie la pénurie. Quels que soient les problèmes économiques, l’ubérisation et les technologies nouvelles possèdent les solutions à nos difficultés. Plus besoin d’anciens concepts et systèmes pourtant bien utiles pour résoudre les problématiques : Bienvenue dans un monde où les enjeux de demain seront réglés par les technologies du triomphe mathématique. Les robots, les nano et neurosciences, l’intelligence artificielle, le BIG DATA seront nos alternatives pour demain. On nous annonce une gestion généralisée des sociétés humaines via des plateformes digitales, et à terme des déplacements réalisés par des voitures sans chauffeurs : c’est l’Ubérisation [2]! Vous savez ce terme générique et réducteur. Un film aussi évocateur que « Bienvenue à Gatacca » parait devenir un film historique face aux changements annoncés. Nous devrions écrire tout simplement « Bienvenue dans l’E.-Jungle ».


Le populisme traditionnel est mort ! Vive le populisme version 2.0 !


Marcus Shingles conseillait de « S’ubériser soit même avant de se faire kodakiser »[3].
Marcus Shingles en pleine conférence au Singularity U India Summit

Ces propos ont été délivrés à l’occasion du « SingularityU Indian Summit[4] », qui est une des nombreuses manifestation du Soft Power de la Silicon Valley. D’autres événements du même type, telles que les conférences Tedx, sont des lieux favorisant l’émulsion intellectuelle et ayant en partie la finalité d’évangéliser la planète aux idées nouvelles. Ce tweet est un trait commun de la pensée 2.0 actuelle, le changement est en marche et vous ne pourrez pas résister ! Kodak est le symbole du changement schumpetérien 2.0. L’entreprise dont la marque est quasiment devenue un bien commun avait sombré à la suite de l’avènement de la photographie numérique.

Certains personnages à l’origine de diffusions massives de concepts ou de produit High Tech sont qualifiés d’évangélistes à l’image de Guy Kawazaki[5] pour Apple. On regrette que le Nouveau Monde ouvert par les révolutions de l’information nous ramène à des concepts de conditionnement religieux.
Guy Kawazaki, ancien CHIEF EVANGELIST chez APPLE

On peut s’apercevoir une des nombreuses ressemblances entre le populisme classique et le populisme 2.0.

L’écrivain Tomasi di Lampedusa nous explique avec cynisme dans son œuvre somptueuse ‘’Le Guépard’’ le mot d’ordre des révolutions avortées: « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change[6] ».
Affiche du film “Le Guépard” de Luchino VISCONTI

Aujourd’hui comme hier, nous sommes encore une fois face à des révolutions de façades. Nous pouvons nous apercevoir que sous leurs airs de nouveaux sauveurs, sans costumes ni cravates, se cachent les éléments constitutifs d’une nouvelle aristocratie 2.0 qui poursuit les mêmes objectifs économiques que les précédents.

La critique antisystème a été quelque peu reconditionnée par la notion de «Disruption[7]». La magie de cette nouvelle tendance à haute concentration en silicone est qu’elle innove en proposant un modèle éludant complètement la question politique et sociale.

On nous propose sans réellement nous laisser le choix, de choisir entre le monde d’hier qui cumule toutes les tares possibles et imaginables, et le monde de demain à forte densité technologique supposé être réalisable et hautement souhaitable. Les populismes de tout temps n’ont eu pour objectif que de renverser l’ordre ancien pour y établir de nouveaux pouvoirs. La Révolution française est un exemple de cette dynamique de changement non aboutie, qui malgré ses bonnes intentions s’est arrêté à la propriété privée. Malheureusement, la collectivisation n’a dans l’autre sens pas changé la nature humaine de manière transcendantale. Soyons lucides ! Le nouveau populisme propose de dynamiter l’ancien pour libérer les forces dérégulées de l’avenir.

Une de presse italienne à la gloire du Dulce
Le changement est nécessaire, mais doit s’appuyer des expériences passées pour ne pas répéter les erreurs à venir. Nous pouvons observer que nombre d’erreurs n’ont pour source que le court-termisme dans sa dimension la plus chaotique.

UBER, un succès basé sur un concept ancien: l’anarchie


Le génie d’Uber est de chercher à gagner la bataille des esprits plus que de proposer une révolution basée sur la rupture technologique.

Uber est le symbole de l’anarchisme capitaliste actuel. C’est une entreprise issue des thèses libertaires. Les libertariens se définissent eux même comme des anarcho-capitalistes, terme qui doit être abordé sans connotation négative.
Détournement de la pop art parodiant l’ultra-néo-libéralisme provenant de la bande déssiné Pulp Libéralism

Il ne s’agit pas ici d’un groupe secret aux sombres objectifs. C’est un courant de pensée digne d’intérêt et construit qui puise sa force dans ses pulsions à tendance révolutionnaire. La tendance anarchiste des sociétés à pu ouvrir au monde des biens communs que l’on doit continuer à défendre, comme la liberté. Les libertariens poussent à son paroxysme la notion de liberté individuelle dans tous les domaines en allant jusqu’à remettre en cause le rôle de l’état. UBER cherche à bouleverser une industrie en se basant sur les clichés de la profession en ayant pour objectif de pulvériser l’organisation du marché cible. Le processus cherche à imposer la performance technologique contre l’inefficacité de l’ancien.

Détruire une économie humaine sans but autre que la rentabilité peut être critiquable. Uber lui ne paie que très peu d’impôt dans les pays où il officie, voir pas du tout.

Cette caractéristique d’entreprise pirate à l’assaut des marchés a pour conséquence de remettre en cause les situations de consensus des systèmes dits anciens.

Le modèle Uber dérange et s’est vu imposer par voie de juridiction la reconnaissant des liens de subordinations entre les chauffeurs et UBER.

Ce réveil de la puissance publique fait valoir la reconnaissance de certains droits et devoirs inhérents à cette situation dans le plus grand respect du cadre constitutionnel de nos démocraties. Les limites de ce mouvement « siliconien » voulant pulvériser les règles est qu’il ne répond que partiellement aux problèmes économiques et sociaux passés et à venir.


Quel est donc ce business modèle ? Pour quel modèle de société ?


Celui d’un service qui se nourrit de la précarité de ses chauffeurs. Ils ont d’ailleurs été contraints de créer des syndicats de chauffeurs.

D’autres concepts comme l’apparition de la librairie en ligne Amazon et son « Mechanical Turk »[8] n’invente rien de foncièrement neuf et ne répond à aucune problématique sociale.
Satire du Turc mécanique d’Amazon source inconnue

Le seul objectif affiché est celui de la rentabilité via la dématérialisation poussée à l’extrême.

Certains agitent la peur d’une ubérisation complète de la société, certains grands décideurs l’affirment à l’instar de Maurice Lévy[9] « Tout le monde a peur de se faire Ubériser ».

Ce nouveau populisme s’illustre par des situations moins avantageuses que dans l’Ancien Monde, on nous propose une régression sous l’illusion du changement.

Le populisme respecte sa coutume, il ne répond pas aux problématiques, il fait des promesses. Les promesses se succèdent aux promesses et on nous propose de remplacer le pire par le moins pire.
Satire des promesses politiques par le dessinateur Mayk

Alors même qu’aujourd’hui nous avons à faire à une économie de plus en plus inégalitaire en déliquescence, on n’aperçoit aucune initiative révolutionnaire réelle ni de réforme politique audacieuse. L’ubérisation c’est laisser les plus démunis en proie à une cannibalisation qui n’est rien d’autre qu’un processus laissant aux moins bien disposés la liberté d’affronter l’avenir.

L’ubérisation ne propose qu’une seule innovation qui est de creuser soit même sa propre tombe. La célèbre tirade de Clint Eastwood dans le célèbre Western ‘’Le bon, la bête et le truand’’ « Dans la vie il y a deux catégories de personnes ceux qui ont un flingue et ceux qui creusent… » prends ici tout son sens et semble être envisagé en accord avec les intéressés qui ne prennent pas pleinement conscience de certains enjeux en acceptant le système UBER.
Scéne du film Le Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone (https://www.youtube.com/watch?v=P2W4FsDVKMY)

Ce type de modèle n’est malheureusement pas né d’une opération divine, c’est le produit de l’ultralibéralisme. UBER comme l’ensemble des entreprises technologiques reprend le concept de la force de la multitude. Cette idée selon laquelle les individus seraient plus performants sous le format d’une foule compacte et organisée par le nombre sous l’impulsion d’une intelligence collective siliconée. La grande subtilité est ici de promouvoir un système qui combat la structure intrinsèque de la société précédente qui était elle aussi collective, mais basée sur un consensus bâti sur un socle historique continu. Nos sociétés individualistes semblent vouloir se réinventer, mais ne font qu’introduire plus d’égoïsme dans nos rapports grégaires.

Affiche de propagande du Parti Communiste Russe
Hobbes avait donc raison tout comme les penseurs depuis l’antiquité ayant remarqué que: l’homme est un loup pour l’homme. Dois-je rappeler les ravages de la bêtise de la multitude ? On a eu à subir des thèses destructives utilisant les masses qui ont donné le nazisme, le stalinisme, etc. UBER c’est un monde de l’uniformisation par la donnée informatique.

Lors d’une conférence en 2015, Georges Corm célèbre historien, philosophe et homme politique libanais avait qualifié de restrictive la vision du monde par l’unique prisme informatique. Il expliquait qu’ainsi nous ne verrions le monde que d’une façon restrictive et binaire où les seules conceptions possibles seraient 0 et 1. Les progrès technologiques ne doivent pas nécessairement conduire à l’automatisation progressive des comportements. L’individualisme n’est plus ici salvateur, il cesse de confronter nos différences dans un cadre collectif.

Le cadre était auparavant construit sur des règles issues d’une pensée collective ancienne n’oubliant pas les catastrophes d’hier. Le populisme s’alimente de la critique du conformisme pour créer un système qui tend vers le conformisme, ceci est un triste paradoxe.

Le concept populiste de l’ubérisation est en lui même un concept du passé, UBER ne semble pas être l’avenir. UBER n’a pas le monopole de l’avenir, d’autres alternatives restent à trouver. D’autant plus que la position d’UBER et son modèle économique tendent à lui garantir un monopole d’avenir dans la gestion des transports. La ville de Boston et UBER ont signé un accord permettant à UBER de partager les données générées par ses clients à la municipalité[10]. Accorder à UBER ce type d’accord en exclusivité revient à ne pas encourager le marché de la concurrence, or tous les acteurs cherchent à capter les retombées de la ville intelligente du futur.


Un autre monde est possible


L’utilisation de nos nouveaux outils technologiques doit être pensé et partagé dans un objectif souhaitable, celui de garantir le bien-être commun.

Refuser le néo-populisme est-il encore possible ? Tout est à construire dans le cadre de nos valeurs humanistes et progressistes, l’important est d’être vigilant face à toutes les formes de populismes. La société du partage que promet la technologie ne doit pas être une société du populisme, des inégalités et de la lutte entre l’ancien et le nouveau.

Le nouveau doit aider l’ancien à avancer, et l’ancien doit accompagner le nouveau.

Doit-on rappeler la célèbre maxime populaire : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». Un autre monde s’écrit sous nos yeux, dans certains pays le service UBER a été purement et simplement interdit.

Soyons de vrais libéraux, luttons contre toutes les formes de monopoles, que ce soit celui des centrales de taxi traditionnelles ou celui des plateformes planétaires. L’économie doit être sociale et solidaire, elle doit essayer de construire une alternative basée sur des valeurs sociales fortes sans pour autant oublier son rôle d’amélioration du bien-être commun par la performance économique.
Margaret Tatcher partisane de la liberté économique et de la lutte contre les monopoles

Il est urgent de remettre à plat le concept de performance économique : « pour quels objectifs ?avec quels moyens ? »,sont des interrogations légitimes et salutaires. Les plateformes de la nouvelle économie ne sont pas à rejeter, il faut seulement essayer de trouver un équilibre pour continuer à garantir la pérennité des économies humaines. Il faut également se servir des nouvelles technologies afin d’apporter le savoir au plus grand nombre, et promouvoir le développement des sciences créatrices de ruptures.

L’enjeu est ici de proposer autre chose que des métiers qui ne seront pas constitutifs d’un avenir meilleur dans l’optique d’une société plus juste et égalitaire. Il faut répondre aux vraies problématiques par de vraies innovations.

Les ruptures heureuses sont à venir, la révolution nous attend ! UBER semble être un modèle dépassé, inventons le monde de demain en intégrant des piliers solides et de réels buts à moyen et long terme. L’actualité de la société UBER et de son principal concurrent Lift aux états unis doit être analysé. Les deux entités avaient décidé de ne plus assurer leurs services dans la ville d’Austin pour faire pression sur la municipalité texane. A l’inverse des attentes de ces deux compagnie, l’absence de ces structures ont agit comme de véritables appels d’airs en direction d’autres prestataires de services équivalent moins agressif comme Wingz ou encore Arcade city. Le cas de rébellion de la ville d’Austin semble montrer la voie aux collectivités cherchant à mettre en place la régulation de leurs propres services de transports[11].

Manifestations contre la présence d’UBER à Austin au Texas

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