Meeting de Bernie Sanders en Virginie (AP Photo)

Le phénomène Bernie Sanders ou le besoin urgent de primaires en France

Après l’Espagne, l’Amérique nous interpelle sur l’état de notre système politique


Politiquement parlant, 2015 a été une année d’arrachage de cheveux. Voir Syriza prendre le pouvoir en Grèce, puis Podemos et Ciudadanos fortement monter en puissance en Espagne était, que l’on se retrouve pleinement dans ces partis ou non, très douloureux en comparaison avec la situation française — où le monopole de la contestation sociale et systémique est capté par le Front national.

Nous avons eu droit au ballet des analyses tentant d’expliquer pourquoi les gauches ont pu décoller là-bas et pas chez nous: crise plus violente dans ces pays ? Culture politique méditerranéenne traumatisée par les dictatures d’extrême-droite ? Traditions militantes et citoyennes locales ? Il y a certainement un peu de tout cela à la fois. Ce qui nous avait fini par en résigner plus d’un: ces pays étaient l’exception plutôt que la norme. Les expériences qui s’y déroulaient ne pouvaient pas être répliquées dans d’autres contextes. La contestation du système au nom de valeurs de gauche ne s’exporterait pas.

Et puis, début 2016, l’Europe découvre que depuis quelques mois, la même fièvre refait son apparition, là où on ne l’attendait pas forcément: en Amérique.

“Lorsque nous nous rassemblerons et exigerons que ce pays fonctionne pour l’ensemble d’entre nous et pas pour une minorité, nous transformerons l’Amérique”

La “révolution politique” prônée par le candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders, basée sur la critique d’un système ne fonctionnant que pour les 1% des Américains les plus riches, rencontre un engouement que personne n’avait prédit quelques mois plus tôt. Au point qu’au moment où j’écris ces lignes, pour la première fois, un sondage Fox News le place devant Hillary Clinton au niveau national, avec 3 points d’avance. Un séisme.

Moyenne des sondages de Clinton et Sanders de janvier 2015 au 17 février 2016. De 4 à 44% en un an. (huffingtonpost.com)
L’Amérique vire à gauche

C’est un séisme parce qu’absolument personne n’avait songé qu’un sénateur inconnu de 74 ans, membre du parti Démocrate depuis l’an dernier seulement, et qui se qualifie de socialiste dans un pays où ce terme reste souvent méprisant, puisse en quelques mois donner des sueurs froides à la plus grosse machine de guerre politique de ces dernières années, prête depuis 2008: Hillary Clinton.

Depuis, le phénomène a été analysé et des réponses ont été apportées.

D’une, les électeurs sont fatigués de l’establishment politique et d’un système qui semble immuable et déconnecté des citoyens. C’est ce qui explique que côté Républicain également, les candidats antisystème (Trump, Cruz, Carson au début de la campagne) mènent la course — la comparaison entre eux et Sanders s’arrête cependant ici.

Et de deux, l’Amérique serait en train de virer à gauche depuis l’ère Obama — sans que l’on parvienne très bien à dire si son élection en 2008 en était déjà le premier indicateur ou si ses deux mandats ont accompagné activement ce virage. Il y a deux principales raisons à cela.

Le tweet de Sanders le plus partagé dernièrement: ciblé pour plaire aux Millennials. (“Il est absurde que les gosses qui se font attraper avec du cannabis aient un casier judiciaire alors que les PDG de Wall Street qui ont contribué à détruire l’économie se font augmenter”)

D’abord, les Millennials, qu’on appelle souvent génération Y en France, commencent à former de gros contingents d’électeurs, et deviennent une tranche suffisamment importante pour peser sur une élection. Or, ils sont beaucoup plus à gauche que leurs aînés: surtout sur les questions de société (mariage gay, immigration, cannabis, inégalités raciales et de genre, écologie, etc.), mais également sur l’économie (intervention de l’État pour réguler l’économie et réduire les inégalités, système de santé universel, salaire minimum, critique frontale du capitalisme) — alors qu’ils sont la génération qui a grandi avec les conséquences de la crise de 2008. Impossible de s’étonner que leur héraut dans la course démocrate soit Bernie Sanders, qui promet de mener ce qu’Obama n’a pas osé : faire payer à Wall Street sa responsabilité dans la crise, couper des têtes et mieux redistribuer les richesses. Ses scores parmi les Millennials sont impressionnants: entre 82 et 85% parmi les moins de 30 ans dans les trois premiers États à avoir voté (Iowa, New Hampsire, Nevada) contre 14 à 17% pour Clinton.

“Les 15 Américains les plus riches ont accumulé en 2 ans plus de richesses nouvelles que les 100 millions les plus pauvres”

Ensuite, et c’est lié à la question générationnelle mais la dépasse, le débat s’est largement cristallisé sur la question des inégalités depuis quelques années, notamment grâce aux mouvements Occupy et à l’immense succès Outre-Atlantique du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, qui décrit une Amérique devenant aussi inégalitaire que l’Europe d’avant-guerres. Les États-Unis sont désormais le pays occidental où les 1% en haut de la pyramide sociale accaparent le plus de richesses — et certainement de pouvoir politique. Et pour beaucoup, Sanders apparaît plus crédible dans ce combat, avec son engagement militant de toute une vie, que Clinton, dont le financement vient principalement des grandes banques de Wall Street.

Mais tout cela fournit des explication formulées a posteriori pour expliquer un phénomène que personne n’a su anticiper.

Pour les élites, le scénario de la primaire démocrate était simple: Clinton n’aurait pas de rivaux à sa hauteur, allait écraser le peu de concurrence qui s’offrirait à elle, et l’emporterait haut la main avant de s’attaquer aux choses sérieuses, l’élection de novembre. Tout au plus, une candidature d’Elizabeth Warren (figure de l’aile gauche du parti Démocrate, sans aller jusqu’à se déclarer socialiste comme Sanders) aurait pu légèrement bousculer la favorite et la forcer à s’entraîner à un argumentaire convaincant envers les plus libéraux de l’électorat démocrate. Le seul vrai rival que les observateurs imaginaient possible pour Clinton, c’était le Vice-Président Joe Biden, plus au centre qu’elle. Bref, le quasi ex-æquo de Clinton avec un poids plume de la politique issu de la contestation gauchiste était impensable. Pourtant, c’est ce qui se passe aujourd’hui.

Bernie Sanders ne sera pas le nominé du parti Démocrate pour l’élection de novembre.
La campagne de Sanders cible désormais les minorités. Mais cette brillante vidéo, datant du 11 février, arrive certainement trop tard

Malgré sa dynamique récente, qui promet des surprises pour la suite de la campagne, Hillary Clinton devrait être la nominée démocrate. Les résultats insuffisants de Sanders dans l’Iowa et le Nevada, où il s’est incliné de peu face à Clinton, indiquent que celle-ci a toujours l’avantage dans l’électorat au niveau national. La suite du calendrier des primaires et largement favorable à Clinton, au moins jusque fin mars. Et Sanders n’arrive pas à se défaire de ses deux grosses faiblesses: son incapacité à convaincre l’électorat noir d’une part (dans le Nevada, Clinton mène par 76-22, contre un léger avantage à Sanders 49-47 chez les Blancs), et le rejet qu’il suscite au sein de l’establishment du parti d’autre part: les élus Démocrates soutiennent presque tous Clinton, sans aucune fébrilité visible malgré le début décevant de sa campagne, alors que ce soutien constitue toujours une nécessité pour l’emporter.

Mais Sanders a remporté une grande victoire.

Et bien plus grande que beaucoup ne pouvaient espérer. Il a fait basculer le centre de gravité de la politique démocrate vers la gauche, et a poussé Clinton à se montrer plus agressive face aux inégalités ou sur le sujet de la dette étudiante. N’en déplaise à ses partisans, qui jurent que l’ère centriste de son mari Bill est loin derrière le parti, on n’aurait certainement pas vu grand-chose de ces convictions sans Sanders.

Il a également fait émerger une nouvelle force politique, qui n’existait pas auparavant. En ralliant à sa cause de révolution politique les moins de 30 ans, les plus libéraux, les indépendants et la classe ouvrière blanche, il brise le clivage Obama/Clinton de 2008 et offre à cette nouvelle coalition une représentation crédible, capable de jouer dans la cour des grands grâce à une stratégie de financement massif par petites donations ($27 en moyenne, contre plusieurs milliers de dollars par don dans la majorité des cas avec Clinton) — un véritable crowdfunding dans l’ère du temps qui lui permet même de lever plus que Clinton sur le mois de janvier 2016. Et cette nouvelle force est, contrairement à ce que répète l’establishment pro-Clinton, potentiellement capable de remporter la Maison Blanche. Les sondages donnent pour le moment un meilleur score à Sanders que Clinton face à Trump, Cruz ou Rubio.

Même sans atteindre le Bureau Ovale, Sanders a d’ores et déjà transformé la politique américaine, ce qui devrait avoir des implications fortes pour le prochain mandat. Surtout en cas de victoire démocrate en novembre — ce qui est probable.

En Espagne déjà…

Avant la primaire américaine, le système proportionnel espagnol a pu laisser émerger des réponses politiques à la violente crise que le pays traverse — et fait de ce pays le meilleur exemple de renouveau politique en Europe.

L’émergence de Podemos et Ciudadanos d’août 2014 à la veille des élections (Metroscopia)

En en finissant avec un bipartisme indéboulonnable depuis la fin de la dictature, le parti anti-austérité Podemos et les libéraux de Ciudadanos ont pu prendre leur part du gâteau en quelques mois seulement. Les premiers en misant sur des techniques novatrices de participation citoyenne, les seconds en mettant en avant une équipe jeune et nouvelle pour en finir avec la politique à l’ancienne. Lors des élections du 20 décembre, Podemos a talonné les socialistes du PSOE (20,7% contre 22%) et Ciudadanos est arrivé 4e avec 13,9%.

Par-dessus le vieux clivage gauche/droite qui n’a pas complètement perdu de sa pertinence, s’est greffé un nouveau clivage entre vieux système politique et tentatives de renouvellement de la vie publique.

Espagne et Grèce ont pu renouveler leurs classes politiques sans s’appuyer uniquement sur les plus jeunes électeurs: un signal important au reste de l’Europe, où contrairement aux USA avec sa démographie dynamique, l’électorat moyen est âgé et le sera de plus en plus dans les années à venir.

Un chamboulement qui s’est produit à nos portes, mais qui n’a pas encore su être répliqué en France. Quelques mois plus tard, la percée de Bernie Sanders de l’autre côté de l’Atlantique fonctionne comme une piqûre de rappel que le chantier du renouvellement est crucial.

L’émergence de Bernie Sanders est une leçon

C’est une leçon qui nous montre que la réorganisation du spectre politique en partant par la gauche contestataire n’est pas une anomalie confinée à la culture politique méditerranéenne. La gauche contestataire peut changer les lignes même là où son terreau n’est pas si évident au premier abord. Et au-delà de cette seule tendance politique, l’exemple de Ciudadanos s’ajoute pour démontrer que les lignes ne sont jamais fixes, sauf quand nous décidons qu’elles le restent.

C’est une leçon qui nous montre aussi qu‘il est possible de se reposer sur des outsiders indépendants de l’establishment pour mener une nouvelle force politique. L’ascension de Bernie Sanders est une réponse à ceux qui s’offusquent qu’ “il n’y a personne” en France pour porter une alternative. Parmi les personnalités déjà bien installées au sein du système politico-médiatique, c’est possible. Mais trouver une personne ayant la consistance idéologique et le charisme minimaux requis pour incarner quelque chose est tout à fait à notre portée.

Alors, que faire en France ? Il y a plusieurs réponses. L’une d’entre elles est d’organiser des primaires.

La primaire, un outil pour faire émerger la contestation

Une primaire ne peut faire tout le travail de structuration d’une contestation politique. Loin de là. Mais il s’agit d’un outil précieux, surtout dans un régime centré sur la présidentielle comme celui que nous avons, pour faire émerger de nouvelles voies et construire une alternative un minimum crédible.

Mais quelle primaire ? Il est évident que je n’attends rien de celle du parti Les Républicains en novembre. De même, une primaire rassemblant du gouvernement à la gauche radicale aurait été plutôt étrange, et a de toute façon tout de suite été écartée par l’entourage du Président de la République, protégé par une institution intouchable en France. Alors on abandonne ? Non. Plusieurs projets de primaires hors PS et LR ont été imaginés. Évidemment, tous n’ont pas la même crédibilité, et il n’y a de toute manière pas de place pour toutes — une ou deux tout au plus. Mais j’en vois deux qui peuvent jouer un rôle positif.

Pour ceux qui se sentent orphelins sans les cercles militants de la galaxie des gauches, il y a primairedegauche.fr, montée par Elliot Lepers et Caroline De Haas que l’on a pu voir beaucoup s’activer récemment dans la gauchosphère. L’objectif est de présenter un seul candidat de gauche alternatif à la ligne du Président de la République et du Premier ministre. Elle a évidemment toute ma bienveillance.

Mais mon cœur penche nettement pour laprimaire.org, que je connais mieux: primaire ouverte en ligne, complètement indépendante des partis et réseaux activistes traditionnels. Chaque Français peut se présenter ou proposer un candidat. Après 500 soutiens, la candidature est validée. L’objectif est de porter un candidat unique issu de la société civile, désigné après un vote rassemblant au moins 365.000 personnes: le nombre cumulé d’adhérents des principaux partis français. En attendant, il faut 100.000 inscrits pour que la primaire ait lieu. Nous en sommes à 17.000.

Une primaire vraiment ouverte permet de répondre au problème soulevé par William Tweed, politicien américain du XIXe, qui avait affirmé: « peu m’importe qui vote, tant qu’on me laisse choisir les candidats ! ». Une sélection des candidatures aux élections par un corps trop restreint est un biais antidémocratique très largement sous-estimé dans nos systèmes politiques.

Je vous invite chaudement à rejoindre laprimaire.org. Plusieurs mouvements se voulant être le Ciudadanos français projettent déjà d’y participer. Il faut qu’ils le fassent. Réussir cette primaire, c’est ouvrir une brèche, créer un précédent. Peu importe le score ensuite. Une dynamique, ça se construit.


Tout cela ne suffira évidemment pas. Le combat de ces prochaines années passera par la construction de nouvelles institutions. Pour nous faire enfin passer, comme le théorise Rosanvallon, d’une démocratie d’autorisation — légitimer démocratiquement l’entrée en fonction de nos représentants — à une démocratie d’exercice — exercer le pouvoir selon des principes démocratiques. Le chantier est vaste. Rien ne sera possible sans une réorganisation du paysage politique français. Et les primaires sont un bon outil à cette fin. Mais évidemment pas le seul — j’y reviendrai.