Le poids de l’histoire

L’horreur au bout du chemin

Nous sommes dans le sud de la Pologne, dans la petite ville Oświęcim. Auschwitz. Auschwitz on en entend parler à l’école, on voit des photos dans les livres d’histoires ou des images à la télévision. Pourtant c’est avec un malaise certain que j’appréhendais cette rencontre avec ce pan horrible de l’histoire. Curiosité ou devoir de mémoire ? Difficile de cerner ce ressenti, pourtant je veux y aller.

La première fois que je vois l’entrée, j’ai tout de suite des images de documentaires qui reviennent en tête. C’est impressionnant mais cette façade, ces bâtiments, ce chemin de fer font partie de notre mémoire collective. On les voit et on sait immédiatement de quel lieu il s’agit. Lors de cette visite, le temps est radieux au départ, le ciel est d’un joli bleu et on voit de grands champs de blé autour du camp. C’est d’une beauté malsaine.
Il y a beaucoup de touristes sur les lieux mais lorsque je franchis le porche, je ne peux m’empêcher de penser et si moi aussi je ne pouvais jamais sortir de ce camp. C’est un sentiment difficile à décrire. Une fois à l’intérieur, l’immensité des lieux me frappe. Même si beaucoup des bâtiments ont été détruits, l’alignement de leurs ruines me fait prendre conscience de l’ampleur de l’endroit. Un rail parcourt le centre du camp et se termine au bout d’une route qui semble encore porter la peur et l’indicible horreur de ces lieux. Sur les côtés, les baraquements sont alignés derrière des barbelés. Ça et là des photos présentent les lieux tels qu’ils étaient alors. Depuis, la nature a repris ses droits, l’herbe pousse là où seule la boue recouvrait le sol jadis.

La fin des rails marqua malheureusement la fin de la route pour nombre de vies humaines puisque c’est là que se dressaient les funestes chambres à gaz, instrument de mise à mort en masse de tant d’innocents. Mais je ne le réalise pas immédiatement car ces bâtiments là sont aujourd’hui en ruine. Mais après les quelques explications de notre guide, c’est bien là le coeur de l’horreur. C’est grand, les chiffres que l’on nous annonce font peur. J’ai du mal à comprendre comment, par quelle folie, l’être humain a pu en arriver là.

Les lieux de vie, ou plutôt de survie, des prisonniers sont également ouverts aux visites. Des inscriptions en allemands sont toujours présentes sur les murs intérieurs des bâtiments. Sei ruhig. L’intérieur est sombre, délabré. Les conditions de vie étaient terribles, des animaux sont mieux traités que cela. J’ai l’impression que les briques des murs ont conservé la mémoire et la tristesse de ces âmes en peine qui avaient abandonné tout espoir.
L’autre camp, ancienne caserne militaire polonaise, a été transformé en musée. Sur les murs, s’alignent les visages de ceux passés par ici. Prises par les nazis, chaque photographie comporte une date de naissance, une date d’entrée dans le camp, une date de décès. Les séjours durèrent parfois quelques jours seulement. Certains perdirent la vie peu avant la libération. On voit parfois la photos de membres d’une même fratrie. Voir ces visages là où on ne voit d’ordinaire que les chiffres du nombre de victimes est assez déstabilisant.

Dans une pièce, les effets personnels des prisonniers, dans une autre les cheveux rasés et conservés…Plus loin quelques granules de Zyklon B qui une fois en environnement humide et avec la chaleur corporelle se transforme en un gaz mortellement efficace.
Dans un des bâtiments, quelques minuscules cellules d’un mètre carré seulement ou parfois l’on entassait jusque trois prisonniers qui souvent ne survivaient pas au confinement. A l’extérieur un mur d’exécution portant encore l’impact des balles. La caserne est grande, difficile d’imaginer que tous ces bâtiments furent occupés. Puis la visite se conclue par une chambre à gaz demeurée intacte. Pas de guide à l’intérieur, inutile. Chacun y progresse à son propre rythme. C’est une grande pièce, au sol un bouquet de fleur trop petit semble traduire l’impuissance et l’incompréhension devant cette folie. L’horreur s’y exprime en silence, en ces lieux elle a presque un visage.

Après cette visite, on pourrait se demander la pertinence de conserver un tel endroit et de le maintenir en état. A plus forte raison, une telle visite ne s’apparenterait-elle pas à une forme de voyeurisme morbide ? En détruisant tout et en bâtissant par dessus, ne serait-ce pas une manière de tourner la page et d’aller de l’avant ? La réponse à ces questions se trouve sur une inscription dans le mémorial.

Que ce lieu où les nazis
ont assassiné un million
et demi d’hommes,
de femmes et d’enfants
en majorité des juifs
de divers pays d’Europe
soit à jamais
pour l’humanité
un cri de désespoir
et un avertissement.

Auschwitz est une cicatrice, une plaie béante même sur ce que l’humain a de plus inhumain. On en ressent une vive douleur à chaque fois qu’on la contemple. Une douleur qui est là pour nous rappeler qu’à chaque fois que l’on se tait, qu’à chaque fois que l’on est lâche, qu’à chaque fois que l’on s’ignore, qu’à chaque fois qu’on laisse faire, nos pas peuvent nous mener vers de sombres chemins qui risquent bien, dès lors qu’on les emprunte, de transformer pour toujours ce que l’on sait de l’humanité. Qu’à jamais cette balafre serve de leçon pour que plus jamais ne survienne une telle atrocité.